Sanctions contre l’agresseur ou se couper de la Russie à jamais?

Publié le 11 mars 2022

Sculpture Tlatico (Mexique, 1150-550 av. JC) représentant un acrobate, ainsi que le DFAE en février-mars 2022. – © DR

La Suisse, après une brève hésitation, a choisi de reprendre la totalité des sanctions contre la Russie. Ce qui ne contredit pas la neutralité, affirment le DFAE et l’omniprésente Micheline Calmy-Rey dans un exercice de contorsions juridiques époustouflant. Cessons cette farce. Assumons. Et posons-nous quelques questions: aurions-nous dû agir différemment? et quand la paix sera revenue, quelle sera notre relation avec ce qui restera, quoi qu’il arrive, notre grand voisin euro-asiatique?

L’ex-conseillère fédérale genevoise défend l’argumentation du Département des affaires étrangères avec un aplomb qui contraste avec la pâtée rhétorique de Ignazio Cassis. L’extraordinaire contorsionniste tenta même, dans un débat au Club suisse de la presse à Genève, d’expliquer qu’un programme de mesures propre à la Suisse eût été une violation de la neutralité, mais l’alignement ne le serait pas…

Impossible de transcrire ici l’échafaudage sophistiqué entre politique ou droit de la neutralité qui permettrait de se joindre à l’UE sur toute la ligne sans relativiser le vieux principe. A peu près personne n’y croit hors du palais fédéral. Et encore moins à l’étranger. Ce qui est sûr, c’est que nous pouvons oublier les bons offices et les belles rencontres du style Biden-Poutine à Genève, lorsque la Russie est impliquée. En l’occurence, la Turquie et Israël ont pris le relais. Tout le monde s’est d’ailleurs habitué depuis longtemps à l’élasticité du concept. La Suisse fait partie du deuxième cercle de l’OTAN, le «Partenariat pour la paix», et a participé à plusieurs reprises à des manœuvres aériennes communes dans le nord de l’Europe. Elle achète des F-35 dont le système électronique est obligatoirement couplé à la surveillance américaine. Elle a fermé les yeux sur l’exportation des fameux appareils Crypto qui prétendaient assurer aux clients le secret des communications et les filait en réalité aux Américains. Alors l’hypocrisie, basta! On peut se plaindre ou se féliciter du choix, mais cessons le déni.

Si nous étions membre de l’UE, nous aurions pu participer à l’élaboration des sanctions, apporter les nuances souhaitées comme l’ont fait notamment les Allemands. Mais dans notre position de pays satellite, on prend le paquet sans piper mot. Il eût été possible de demander à participer au comité ad-hoc de l’UE, le Conseil fédéral semble-t-il n’y avait même pas pensé. L’acrobate Calmy-Rey a même le culot d’estimer que cette initiative eût été le pas de trop. Allez comprendre.

Qu’aurait-on pu dire ou faire de notre côté? Apporter un adjectif au mot sanctions: momentanées. Ce qui laisserait entrevoir un retour à la normalité après la fin de la guerre et un accord entre la Russie et l’Ukraine qui, à en juger par l’évolution de leurs revendications respectives, n’est pas exclu. Ou alors s’agit-il d’autre chose? Des sanctions qui s’ajoutent à d’autres plus anciennes, pour isoler la Russie sur le long terme, au-delà des péripéties effroyables d’aujourd’hui? Lui déclarer, après ces vastes mesures, une véritable guerre commerciale qui ferait très mal de part et d’autre et renforcerait le pôle russo-chinois? Bref, engager pour les décennies à venir une guerre froide menaçant de virer au chaud à tout moment?

Tout indique que le Conseil fédéral qui est monté en toute hâte dans le train ne s’est pas posé ces questions. En particulier de savoir comment Européens et Suisses pourront, s’ils le veulent, sortir un jour de ce régime de sanctions. L’expérience historique montre que celles-ci ont tendance à durer. Telles celles qui frappent Cuba depuis soixante ans sans le moindre effet politique mais qui touchent durement la population. Déclarer ces sanctions momentanées serait un encouragement vers une solution pacifique et diplomatique. Mais est-elle vraiment souhaitée?

On peut sérieusement en douter en ce qui concerne les Etats-Unis. Qui, à court terme, ont tout à gagner dans la crise. L’OTAN se renforce et redore un blason pas mal terni – pour rester dans la litote – par ses guerres peu glorieuses en Serbie, en Irak, en Afghanistan ou en Libye. Aventures totalement hors du droit international qui, soit dit en passant, n’ont entraîné aucune sanction contre les Américains (ou les Français à l’époque de Sarkozy!). Le lobby de l’armement US est aux anges: les Européens croient nécessaire d’acheter pour des centaines de milliards d’armes et d’avions. Une aubaine. Les braves gens n’ont qu’à payer. Et l’on n’est pas mécontent non plus à Washington de soumettre à une influence déjà considérable mais accrue tous les gouvernements européens, de tenter ainsi d’affaiblir leur union. Sans grand succès heureusement. Plusieurs d’entre eux commencent à se demander si le grand frère d’outre-Atlantique ne les a pas poussés un peu dans la panade. Ceux qui se demandent comment on se chauffera l’hiver prochain. Et même la Pologne qui n’en revient pas qu’on lui ait demandé d’envoyer à ses risques et périls ses vieux Mig en Ukraine. Une idée bizarroïde de Biden, dont les prochaines suggestions seront accueillies avec prudence et circonspection.

Y a-t-il à Berne des réflexions approfondies sur le bouleversement en cours du paysage géo-stratégique mondial? On ne peut que l’espérer. Sans trop y croire. En attendant, certains départements font du zèle. Le Département d’Etat américain a demandé aux pays amis de boycotter la participation de tous les sportifs russes et les contacts avec leurs organisations. La conseillère fédérale Viola Amherd a accepté officiellement la demande. Alors que personne n’aurait bronché si elle avait ignoré cet ukase. Quant aux autorités responsables de la science et de la culture, on ne les entend pas sur la volonté dans tant de cénacles distingués de couper tous les ponts.

Personne, à la tête de la Suisse, n’a dit, à la différence du président Macron, que l’indignation justifiée devant l’agression, la réponse énergique à lui apporter ne sont pas une déclaration de guerre au peuple russe. Qui a tant apporté à notre culture. Qui mérite le respect et l’écoute, quelle que soit l’évolution du régime qu’il subit.

Ou alors veut-on que ce proche et grand pays bascule totalement dans l’orbite asiatique? Si cela se produit – et c’est en cours! – bien des dirigeants américains, européens, suisses aussi, pourraient un jour s’en mordre les doigts.

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires

À lire aussi

Politique

Les accords Suisse-UE cachent «une intégration sans précédent» à l’UE

L’expression «Bilatérales III», soigneusement choisie par le Conseil fédéral, minimiserait les conséquences constitutionnelles des accords entre la Suisse et l’Union européenne signés le 13 mars dernier, sur lesquels le peuple se prononcera. C’est la conclusion du professeur émérite Paul Richli, mandaté par l’Institut de politique économique suisse de l’Université de (...)

Martin Bernard
Sciences & Technologies

Nucléaire: le choix contraint

La guerre en Ukraine et les tensions géopolitiques récentes ont remis la question énergétique au cœur des priorités européennes. Longtemps contesté, le nucléaire revient en force comme solution de souveraineté et de décarbonation. Mais entre relance, contraintes économiques et risques persistants, l’atome divise toujours. Tour d’horizon d’un débat redevenu central. (...)

Jonathan Steimer
Politique

L’Ukraine à l’offensive tous azimuts

L’attention du monde s’en était détournée. En ce printemps 2026, sur ce théâtre, il se produit pourtant des rebonds qui changent les perspectives d’avenir. Pas d’issue à la guerre pour le moment, mais les rapports de force se modifient.

Jacques Pilet
Economie, PolitiqueAccès libre

Biens volés, restitutions gelées: pourquoi l’Europe garde encore l’argent des anciens régimes africains

Des milliards gelés, quelques millions restitués: du Nigeria à l’Algérie, l’écart entre les avoirs saisis par les pays européens et les sommes effectivement rendues aux Etats africains ne cesse de s’élargir. Enquête sur un système qui sait bloquer l’argent sale, mais peine à le rendre.

Bon pour la tête
PolitiqueAccès libre

Quand le passé historique nous rattrape

Plusieurs pans de l’histoire s’imposent au souvenir ces temps-ci. Un film français nous renvoie à la collaboration avec Pétain. Les USA publient une liste énorme des membres du parti nazi. En Suisse, des historiens se battent jusqu’au Tribunal fédéral pour l’ouverture de documents interdits sur le passage chez nous de (...)

Jacques Pilet
Politique

Mais où sont passés les crimes de guerre?

Dans les guerres contemporaines, tous les camps estiment être du bon côté de l’histoire — mais tous ne sont pas jugés de la même manière. Derrière les récits dominants, une réalité plus dérangeante apparaît: celle d’une indignation sélective, où certains crimes de guerre sont amplifiés tandis que d’autres sont passés (...)

Guy Mettan
Culture

Ces vignes qui disparaissent

Info-bagatelle? Peut-être, mais elle fait gamberger quiconque aime les saveurs du vin. La société issue de la coopérative viticole de Lutry, fondée en 1906, Terres de Lavaux, ferme ses portes. De nombreux vignerons de la région arrachent leurs vignes, ne trouvant pas de repreneurs. Et, comme partout, leurs bouteilles se (...)

Jacques Pilet
Histoire

Comment les services britanniques ont influencé la presse suisse pendant la guerre froide

Pendant des décennies, la Suisse s’est pensée et a été perçue comme un observateur distant de la guerre froide. Neutre, prudente, à l’écart des blocs, elle aurait traversé l’affrontement Est-Ouest sans vraiment y prendre part. Cette représentation rassurante a durablement façonné la mémoire collective helvétique. Les archives racontent une autre (...)

Jean-Christophe Emmenegger
Histoire

Max Petitpierre, le courage de négocier avec les méchants

Elu conseiller fédéral fin 1944, Max Petitpierre a su, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, sortir la Suisse de son isolement en renouant des relations diplomatiques aussi bien avec les Etats-Unis qu’avec l’Union soviétique. A l’heure où les tensions internationales ravivent les réflexes idéologiques et les divisions, son pragmatisme (...)

Guy Mettan
Culture

Un sombre mais indispensable roman sur la Suisse des années 1970

Dans son nouveau livre, «Les miettes», l’écrivain alémanique Lukas Bärfuss expose la condition de femme immigrée, pauvre et mère célibataire dans la Suisse prospère d’alors. Il le fait sans aucun misérabilisme, sans états d’âme non plus. Ce qui encourage à se poser la question: qu’en est-il aujourd’hui?

Patrick Morier-Genoud
PolitiqueAccès libre

Orbán fait entrer la guerre dans les salons hongrois

A un mois des élections législatives prévues le 12 avril, le Premier ministre hongrois joue à fond la carte anti-Ukraine alors que son parti, le Fidesz, est à la peine dans les sondages. Il accuse la Commission européenne de soutenir le parti d’opposition Tisza afin d’envoyer les Hongrois se battre (...)

Bon pour la tête
Politique

Politique suisse: au fond du fond de l’affaire Dittli

Que peuvent bien avoir en commun ce drame cantonal vaudois et l’étrange destin de Pierre Maudet à Genève? Ils révèlent les rivalités anciennes entre libéraux-radicaux et démocrates-chrétiens, proches lorsqu’il s’agit de s’opposer à la gauche, mais aux mentalités bien différentes. De Genève à Lausanne, c’est tout un système d’alliances, d’ambitions (...)

François Schaller
Culture

Capodistrias, l’architecte du fédéralisme

Figure trop peu connue en Suisse, où il a pourtant joué un rôle déterminant, ce médecin né à Corfou et formé à Padoue eut en réalité une carrière politique d’exception. Après la chute de Napoléon, qui avait dessiné les frontières de la Suisse, le pays se trouva divisé entre des (...)

Jacques Pilet
Politique

Les Européens entraînés dans le chaos

La guerre au Moyen-Orient nous concerne plus que nous ne le ressentons. Avec, bien sûr, les fâcheux effets économiques. Avec la dérisoire question des touristes bloqués. Mais, bien plus encore, parce qu’elle révèle nos faiblesses et nos contradictions.

Jacques Pilet
PolitiqueAccès libre

Blocus total de Cuba: quid du droit international?

Le blocus américain contre Cuba, qui dure depuis plus de six décennies, s’est intensifié début 2026, avec une pression maximale visant l’effondrement énergétique de l’île. Ces sanctions draconiennes plongent la population dans la misère et l’exposent à une grave crise humanitaire. Des juristes internationaux dénoncent ouvertement cette situation. Les médias, (...)

Urs P. Gasche
Politique

Alexeï Navalny et la grenouille équatorienne

Accusations intempestives, toxines exotiques et emballement médiatique: le scénario des empoisonnements russes se répète inlassablement. Après les cas Markov, Litvinenko ou Skripal, voici l’affaire Navalny, la dernière en date. Pourtant, à chaque fois, les certitudes politiques précèdent les preuves. Entre communication soigneusement orchestrée et zones d’ombre persistantes, une question demeure: (...)

Guy Mettan