La clé de la Mer Noire a été conçue à Montreux en 1936. Pour s’approcher de l’Ukraine, les USA veulent la réviser

Publié le 25 février 2022

CC via Wikimedia Commons

Cette mer intérieure, bordée par la Turquie, l’Ukraine, la Bulgarie, la Géorgie, la Roumanie et la Russie, est reliée au monde par les détroits du Bosphore et des Dardanelles, sous contrôle turc. Un passage géostratégique chaud de tout temps, en particulier dans la crise actuelle. Son usage est soumis à des normes internationales, fixées en été 1936 à Montreux, encore en vigueur aujourd’hui. Les flottes armées des pays sans littoral sur cette mer ne peuvent y accéder que sous restrictions. Jusqu’à quand? La question est d’autant plus brûlante depuis l’attaque russe contre l’Ukraine. Celle-ci, agressée, vient de demander à la Turquie de renoncer à cette convention et d’interdire le passage de la flotte russe.

Dans le climat instable de l’entre-deux-guerres, plusieurs puissances souhaitaient un tel accord: l’Australie, la Bulgarie, la France, l’Allemagne, la Grèce, le Japon, la Roumanie, l’Union soviétique, la Grande-Bretagne et la Yougoslavie. L’Italie fasciste n’en était pas et les Etats-Unis n’envoyèrent même pas des observateurs.

La norme s’appliquait néanmoins et s’applique encore à tous les pays. La Turquie y tient. C’est elle qui laisse passer ou pas les bateaux. Les navires de commerce ont un accès libre, sans paiement de péages, sous réserve cependant d’une limite de tonnage. Tout comme les bâtiments militaires des pays non côtiers. Ceux-ci sont à l’obligation d’annoncer leur passage à la Turquie six jours avant. Leur nombre simultané est aussi restreint, neuf au maximum, et pour une durée maximale de 21 jours. Les porte-avions et les sous-marins ne sont pas admis à franchir les détroits. Ces dernières années, il y eut pourtant des exceptions, en faveur de la Russie, qui invoquait des raisons de maintenance, prévues dans les textes. Ce qui a fort irrité les Américains qui souhaitent envoyer sans entraves leur armada devant les rivages russes et ukrainiens. D’où la tentation des Etats-Unis, forte depuis janvier 2022, d’exiger la révision de la convention de Montreux… dont ils ne sont pas signataires mais dont ils subissent les effets. Ce qui ne plaît guère à la Turquie: elle souhaite rester neutre dans le conflit entre l’Occident et la Russie. Paradoxalement cette dernière voudrait bien, elle aussi, que l’accord international soit revu et assoupli en sa faveur. L’accès de ses navires armés de la Mer Noire vers la Méditerranée est pour elle une priorité stratégique.

Le sujet est âprement discuté à Ankara, pour une raison plus économique que militaire. Car le gouvernement Erdogan a le projet de creuser un nouveau canal, près d’Istanbul, pour alléger et accroître le transit. Il a été question de ne pas lui appliquer la convention de Montreux afin de percevoir des péages, comme c’est le cas de Suez, grâce à quoi l’Egypte encaisse des milliards. Mais d’ici à ce que ce passage soit en service, il se passera bien des années, et la situation intérieure comme extérieure peut réserver bien des surprises.

Reste qu’aujourd’hui, le pouvoir d’Erdogan est à la fois considérable et embarrassant. S’il décide de laisser passer les grosses unités armées, il devra le faire à la faveur des Etats-Unis et de la Russie… qui redoute pour des raisons politiques de voir les porte-avions US géants au large de ses côtes. Bien que l’enjeu militaire soit restreint: les forces américaines ont tous les moyens d’atteindre n’importe quelle cible à distance, depuis bien plus loin. Le rôle de la Turquie aujourd’hui, qui condamne l’invasion de l’Ukraine, qui a fourni à celle-ci des drones armés, n’est pas encore clair.

Ces derniers mois, plusieurs navires de guerre russes et même un sous-marin, contrairement à la convention, ont rejoint la Mer Noire depuis la Méditerranée. Certains se trouvent depuis l’attaque du 24 février devant Odessa où des explosions ont eu lieu, où l’électricité est en partie coupée, comme le réseau téléphonique.

Le contrôle de cette mer, ainsi que de la mer d’Azov qui la jouxte, est une priorité stratégique historique de la Russie. Convention de Montreux ou pas.

Commentaires

Les commentaires sont les bienvenus ! Pour préserver la qualité des échanges, merci de respecter notre charte des commentaires.

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire

À lire aussi

Politique

Les hôpitaux sur pied de guerre

C’est le «Canard enchaîné», bien tuyauté, qui le révèle: A Paris, les ministères de la Santé et des Armées concoctent un guide à destination des soignants civils pour les préparer à l’accueil de soldats polytraumatisés. Ils auront la priorité sur les autres patients. Ses auteurs croient-ils vraiment à l’imminence d’une (...)

Bon pour la tête
Politique

Après l’Iran, Israël vise-t-il désormais la Turquie?

Longtemps alliées, la Turquie et Israël s’imposent désormais comme deux puissances rivales aux ambitions régionales difficilement conciliables. De la Syrie à la Méditerranée orientale, leurs zones d’influence se chevauchent et les provocations se multiplient. Après l’Iran, Ankara est-elle en train de devenir le nouvel adversaire stratégique de l’État hébreu?

Hicheme Lehmici
Politique

La guerre d’Ukraine vue du front. Témoignages vécus

Un lieutenant ukrainien fait prisonnier et devenu blogueur, un soldat d’Azov blessé et déçu, deux paysans russes ayant survécu sept mois sous occupation ukrainienne: ces témoignages recueillis dans la région de Koursk racontent une guerre vécue au plus près du front. Des récits de combat, de captivité, de survie et (...)

Guy Mettan
Politique, Philosophie

Le pape démonte une époque folle

Les horreurs croissantes de l’occupation en Cisjordanie n’émeuvent plus guère les Etats européens. Et voici que sur X, une voix s’élève et en appelle au sursaut international: celle du pape Léon XIV. Et de citer l’Ukraine, le Soudan, toutes les victimes de tous les conflits. Dans la foulée de son (...)

Jacques Pilet
PolitiqueAccès libre

Non, défendre la neutralité suisse ne fait pas de vous un agent du Kremlin

Alors que la votation du 27 septembre prochain sur l’initiative «Sauvegarder la neutralité suisse» approche, une offensive médiatique et politique se déploie pour assimiler ses défenseurs à des relais du Kremlin. L’image IA diffusée par l’élu suisse Philippe Nantermod (PLR) montrant Poutine embrasser la Suisse en est l’illustration. Derrière la (...)

Martin Bernard
Politique

A bout de souffle la Russie, vraiment? La guerre vue de Koursk

Alors que les récits occidentaux annoncent une Russie au bord de l’effondrement, que reste-t-il de ce diagnostic lorsqu’on se rend au plus près du front? A Koursk, région russe durement touchée par l’offensive ukrainienne de 2024, la vie a repris son cours malgré les attaques de drones et les destructions. (...)

Guy Mettan
Politique

Pour ou contre la guerre: l’Allemagne s’enflamme

Depuis des mois, le chancelier Friedrich Merz parle de faire de son pays la première puissance militaire d’Europe. Le budget de l’armée a doublé, bientôt triplé, au prix de dettes et de coupes dans le social. Le ton des envolées contre la Russie ne cesse de monter. Face aux partis (...)

Jacques Pilet
Politique

Pacte de La Mecque: une «OTAN islamique» sur les ruines du désordre américain?

En rapprochant l’Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan autour d’une garantie de défense commune, ce pacte témoigne d’une transformation profonde: celle d’une région qui, sans rompre avec Washington, cherche désormais à construire sa propre sécurité, à diversifier ses alliances et à s’émanciper progressivement de l’ordre américain.

Hicheme Lehmici
Politique, Histoire

Génocide arménien: ce que la Turquie refuse (toujours) d’admettre

Le gouvernement israélien a approuvé, le 28 juin 2026, la reconnaissance du génocide arménien à l’unanimité, dans un contexte de vives tensions avec la Turquie. Le terme est toujours réfuté par Ankara. La mesure doit encore être entérinée par le parlement. Les gouvernements israéliens successifs avaient jusqu’ici évité de reconnaître (...)

Jean-Pierre Vettovaglia
Economie, Politique

Ormuz miné: le monde sans plan B

Le Guide iranien est mort. Son fils héritier appelle à la vengeance. Ormuz, lui, est bien vivant et il tue à petit feu l’économie mondiale. Un détroit de 24 miles de large miné par des Gardiens de la Révolution sans maître, négocié par des diplomates sans prise, redouté par des (...)

Sid Ahmed Hammouche
Politique

Les deux leçons du 14 juillet

Les Suisses n’ont aucune raison de mettre le nez dans la célébration de la Fête nationale française. Mais cette année, ils feraient bien, comme tous les Européens, d’ouvrir l’œil sur les particularités de l’évènement voulues par Emmanuel Macron.

Jacques Pilet
Politique

Sommet d’Ankara: le revolver d’Erdogan ou le suicide stratégique de l’Europe

Le sommet de l’OTAN des 7 et 8 juillet 2026 marque-t-il le moment où l’Europe a définitivement basculé d’une logique de dissuasion vers une logique de préparation à la guerre? Il a en effet consacré une évolution stratégique qui pourrait rapprocher progressivement l’Europe d’une logique de confrontation durable avec la (...)

Hicheme Lehmici
Politique, Histoire, Société

Comment Trump a domestiqué la FIFA

La FIFA (Fédération internationale de football association) gouvernait autrefois le football mondial. Elle doit désormais composer avec les intérêts des grandes puissances. À travers la Coupe du monde 2026, les crises de gouvernance de l’organisation et la proximité croissante entre Gianni Infantino et Donald Trump, se dessine un basculement plus (...)

Hicheme Lehmici
Politique

Damas, Beyrouth, Ankara: la nouvelle carte du Levant

Pendant que la France mise sur la reconstruction syrienne et que l’Iran cherche à revenir dans le jeu régional, le Liban, lui, reste à l’écart, oublié du cortège présidentiel français et des priorités diplomatiques. Entre insécurité persistante et rivalités de puissances, Paris joue seul sa carte au Levant, sans filet (...)

Sid Ahmed Hammouche
Politique, Histoire

Les Etats-Unis se sont construits sur un mensonge

Washington fête ce week-end le quart de millénaire de son indépendance. Le récit est bien huilé: l’expérience américaine aurait en son cœur les principes démocratiques. L’histoire dit pourtant l’inverse: les pères fondateurs, hostiles à l’idée même de démocratie, ont bâti un gouvernement pensé pour protéger les privilèges d’une élite face (...)

Martin Bernard
Politique

Guerre en Iran: «Les médias occidentaux déforment la réalité»

Un groupe d’Iraniens, tous titulaires d’un doctorat de l’EPFL, a contacté notre rédaction pour partager une vision de la guerre et de la réalité iranienne qui tranche avec celle véhiculée par les grands médias occidentaux. Sans ménager le gouvernement de Téhéran, qu’ils critiquent ouvertement, ils dénoncent une représentation partielle, parfois (...)

Martin Bernard