Eric Zemmour, l’icône des demi-savants

Publié le 18 février 2022

Clio, muse de l’Histoire. Artiste anonyme, XVIIème, musée des Beaux-Arts de Narbonne.

Les demi-savants ont toujours sévi. Pascal décrivait déjà les «demi-habiles» au XVIIème siècle. Mais les réseaux sociaux tissés par les électrobidules ont multiplié leurs propos péremptoires étayés par des colonnes de vent et leur ont donné une audience planétaire. Candidat d’extrême-droite à l’élection présidentielle française, Eric Zemmour est devenu le parangon de ces demi-savants.

Alors que le véritable scientifique doute avec humilité, le demi-savant, lui, ne doute de rien. Surtout pas de lui-même. Il est pire, ô combien, que l’ignorant qui, ne sachant rien et l’avouant, a l’ouverture d’esprit nécessaire pour faire le plein de connaissances. 

Le demi-savant, au contraire, a la cervelle bourrée de semi-savoir. Il n’y a plus de place dans cette grosse tête pour ajouter des connaissances complètes et forcément nuancées. Son arrogance est d’autant plus assurée que son savoir est limité. 

Grosses caisses et piccolo

Malheureusement, ses bouts de connaissance qu’il brandit comme autant d’épées étincelantes impressionnent les consommateurs de médias. Habituées aux concours de grosses caisses, les oreilles des foules médiatisées n’entendent plus le piccolo du doute scientifique. 

Les demi-savants qui vibrionnent sur la Toile ont désormais une icône, Eric Zemmour, qui se voit déjà en haut de l’affiche à l’Elysée. 

Le polémiste d’extrême-droite se pique de savoir historique, mieux, d’en être un éminent spécialiste. A l’en croire, il connaît tout de Clovis, de Jeanne d’Arc, des croisades, de la Révolution, des guerres napoléoniennes, du maréchal Pétain, du général de Gaulle. Mais s’il aime à creuser l’histoire, ce serait plutôt façon Sapeur Camember en garnissant son pseudo-savoir de trous aux béances diverses. 

Ces demi-vérités transformées en mensonges 100% donnent à son discours l’apparence de renouer avec un passé d’autant plus zénithal que le présent est dénoncé comme déclinant. Il construit son propos sur les fondations de l’histoire. Mais une histoire lacunaire et tordue pour obéir aux impératifs de la propagande. Des fondations qui sont donc bien moins solides qu’il n’y paraît.

Des historiens contre-attaquent

Nombre de politiciens ont usé et abusé de références historiques plus ou moins biaisées. Mais Zemmour, lui, en fait son système rhétorique de base. L’Histoire est devenue sa chose. Face à ce hold-up, seize historiens1 ont dénoncé quelques-unes des énormités que profère le candidat de Reconquête! en publiant un ouvrage de 65 pages diffusé par la collection de Gallimard, «Tracts». Son titre: Zemmour contre l’Histoire.

Constat dressé par les auteurs: «Eric Zemmour se sert de l’histoire pour légitimer la violence et l’exclusion, pour promouvoir une vision raciste et misogyne de l’humanité. Il fait mentir le passé pour mieux faire haïr au présent… et ainsi inventer un futur détestable».

Des demi-vérités aux gros mensonges

Eric Zemmour part d’une demi-vérité qui donne l’apparence d’un fait historique. Ensuite, il développe ce moignon de fait par le truchement de sa phraséologie raciste et nationaliste, voire fascistoïde. Evidemment, tous les éléments constitutifs de ce fait qui pourraient contredire ou même gêner la démonstration partisane sont soigneusement occultés. Les auteurs de Zemmour contre l’Histoire ont bien démonté cette mécanique vieille comme la propagande. En voici deux exemples parmi d’autres.

Les «doutes» de Zemmour sur l’innocence de Dreyfus

Au cours de l’émission «Face à l’info» de Cnews2 – chaîne télévisée de Vincent Bolloré qui a fait la promotion de Zemmour –, celui-ci, sans aucun fondement historique, sème le doute quant à l’innocence du capitaine Dreyfus. Et il accuse les partisans du capitaine juif injustement accusé d’avoir organisé une purge au sein de l’armée qui serait, en partie, cause de la désorganisation de l’armée française en 1914 et responsable des nombreux morts causés par l’offensive allemande.

Voici ci-dessous un extrait de la réponse qu’opposent les seize historiens professionnels aux allégations zemmouriennes.

«En parlant de « purge » des militaires antidreyfusards, Eric Zemmour reprend un des couplets ramassés chez quelques auteurs d’extrême-droite. Mais là où ces derniers se contentent de parler de progressions de carrières ralenties, le polémiste, une nouvelle fois, gravit un degré. Quelle purge? Car enfin, les militaires les plus en vue, épargnés par l’amnistie de 1900, continueront leur carrière, ralentie parfois par la volonté de quelques ministres de républicaniser l’armée – comme la continueront sans heurt les Négrier, Geslin de Bourgogne ou Hardschmidt, auteur en 1899 d’un ordre du jour à son régiment qui était une insulte au président de la République. Loin d’être purgé, ce dernier devient grand officier de la Légion d’honneur en 1904. 

Quant à l’idée de « beaucoup de morts » en 1914 en raison du « J’Accuse…! » de Zola, elle relève d’une vision complotiste et ignorante de la Grande Guerre, comme si le succès du plan Schlieffen de l’Allemagne avait pu tenir à quelques colonels en moins côté français. L’armée française n’était pas « désorganisée », ni privée d’officiers antidreyfusards, bien au contraire. Elle avait en revanche des doctrines offensives périmées.»

Au doute qu’instille Zemmour sur l’innocence du capitaine Dreyfus, les historiens rétorquent:

«Ces propos (…) entretiennent la confusion sur un point pourtant parfaitement clair; l’écriture du véritable traître, Esterhazy, est identique à celle du bordereau. Il n’y a en réalité aucun « trouble » qui nécessiterait de refaire le procès. Ce procès, on ne le refera pas parce que l’affaire est limpide et qu’il a été définitivement clos en 1906. On pourra se reporter aux milliers de pages de l’enquête et des débats de la Cour de cassation et, si l’idée de les lire rebute le lecteur impatient ou pressé, à une unique phrase de l’arrêt, celle qui en est la synthèse, [à savoir] « de l’accusation portée contre Dreyfus, rien ne reste debout »».

Zemmour au régime Vichy

«Vichy a protégé les juifs français et donné les juifs étrangers». Cette formule lancée3 par Eric Zemmour fait grand bruit. Il vaut toutefois la peine d’y revenir grâce à l’éclairage apporté par les auteurs de Zemmour contre l’Histoire. Voici un extrait de leurs explications à ce propos.

«Certes, Vichy ne voulait pas déporter les juifs français les plus « enracinés ». Son projet était de se débarrasser des étrangers et des naturalisés. Mais, en persécutant l’ensemble des juifs dès 1940 (les lois d’exclusion et la spoliation visent avant tout les [juifs] Français), en jouant pleinement la carte de la victoire d’Hitler à l’été 1942 et en souhaitant la déportation des juifs étrangers « indésirables », Vichy ne s’est absolument pas mis en situation de protéger ses nationaux. 

Dès l’été 1942, tous les juifs, français comme étrangers, en zone libre comme en zone occupée, se sentent en danger. Beaucoup tentent de fuir, d’entrer dans la clandestinité, et donc s’exposent à des arrestations individuelles, dans la rue, sur la ligne de démarcation, etc. De fait, sur les 74’150 juifs déportés vers les camps et centres de mise à mort, 24’000, dont plus de 7’000 enfants, avaient la nationalité française…»

Schéma classique des demi-savants. On s’empare d’une demi-vérité: le Vichy de Pétain ne voulait pas déporter les Juifs français. Mais on occulte le fait que par sa politique, le maréchal a sacrifié les enfants juifs nés en France – et donc Français – de parents étrangers et que 24’000 juifs de nationalité française ont été déportés vers les camps de la mort. En fin de course: un gros mensonge.


1Textes écrits par un collectif d’historiennes et d’historiens rassemblant Alya Aglan, Florian Besson, Jean-Luc Chappey, Vincent Denis, Jérémie Foa, Claude Gauvard, Laurent Joly, Guillaume Lancereau, Mathilde Larrère, André Loez, Gérard Noiriel, Nicolas Offenstadt, Philippe Oriol, Catherine Rideau-Kikuchi, Virginie Sansico et Sylvie Thénault.

2Diffusions des 29 septembre et 15 octobre 2020.

3Déclaration émise le 26 septembre 2021 sur Europe 1, station de radio également contrôlée par Vincent Bolloré.

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