Publié le 11 février 2021

«Vente d’esclaves au Caire» de Jean-Léon Gérôme, vous connaissez? Un riche client tâte les gencives d’une belle captive. La femme est complètement nue au milieu d’une assemblée d’enturbannés. Derrière elle, le marchand tient encore le voile blanc qu’il vient de lui arracher. – © DR

En vue de la votation du 7 mars sur l'initiative UDC "Oui à l'interdiction de se dissimuler le visage", nous reproposons un texte paru sur notre site en 2018. Qui interroge: notre obsession pour la question du voile ne relèverait-elle pas de la fixette malsaine?

Faut-il inscrire dans la Constitution l’interdiction de sortir trop couvert? En traduction implicite: faut-il aider/forcer les femmes en niqab à se libérer d’une contrainte vestimentaire machiste et avilissante?  

Nous voilà partis, pour quelques années encore, dans de longs débats éthérés sur la notion de libre arbitre. Comme si la question du voile, entre l’Europe et le monde arabo-musulman, était vierge de tout contentieux historique.

Elle ne l’est pas. Dévoiler la femme musulmane est un vieux fantasme occidental, comment pouvons-nous feindre de l’oublier? Vu d’ici, il a fait les belles heures de la peinture orientaliste. Vu de là-bas, il constitue le geste symbolique ultime de la violence coloniale. 

Vente d’esclaves au Caire de Jean-Léon Gérôme, vous connaissez? Un riche client tâte les gencives d’une belle captive. La femme est complètement nue au milieu d’une assemblée d’enturbannés. Derrière elle, le marchand tient encore le voile blanc qu’il vient de lui arracher. A ses pieds, yeux baissés sous les étoffes, d’autres femmes attendent l’humiliation suprême.

Comme la scène de hammam, celle de la vente d’esclave est un motif surgi dans l’iconographie occidentale au moment de la colonisation de l’Afrique musulmane, explique l’historien de l’art Bruno Nassim Aboudrar*. Il fournit au public européen des images fantasmées de ce qui ne peut être vu: le corps des musulmanes. Un corps dévoilé de force, d’où la présence insistante de haïks et autres hidjab dans ces scènes de genre directement inspirées du bordel: transposées en Occident, elles n’auraient pas échappé à la censure.

Plus tard, il y a eu les cartes postales à prétention ethnographique: la photo de la «Mauresque» voilée et seins nus se vendait, en 1900, sur les présentoirs d’Alger ou de Tunis avec un bon argument marketing: image difficile à obtenir, elle défie «les coutumes de l’islam.» 

Plus tard encore, en Algérie française, il y a eu les femmes enrôlées de force dans des cérémonies publiques d’abjuration du voile. Il y a eu un peu trop de choses pour que nous ne comprenions pas ceci: le voile est sûrement une contrainte vestimentaire avilissante, mais il a aussi été intensément vécu comme le dernier lambeau d’une dignité bafouée. 

En conséquence, nous n’avons qu’une chose à faire: nous taire, nous occuper de nos oignons, et laisser celles qui le souhaitent se dévoiler elles-mêmes. 

Les plus féministes de mes copines arabes sont exaspérées par notre sollicitude: encore le voile? Mais vous ne pensez qu’à ça! D’accord avec elles: parlons d’autre chose.

 


 

* Comment le voile est devenu musulman, 2014, Flammarion.

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