Publié le 31 octobre 2025

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Le pays, autrefois acteur clé du Levant, est un Etat failli. Sans autorité, sans souveraineté, sans horizon politique. Morcelé, il est devenu un espace géopolitique ouvert, le terrain de jeu des puissances extérieures. Ce qui s’y joue dépasse le cadre syrien: dans le vide laissé par la disparition de l’Etat, la confrontation entre Israël et la Turquie s’annonce comme le prochain acte d’un conflit régional inévitable.

Berceau de civilisations parmi les plus anciennes au monde, cœur du premier califat omeyyade et centre politique du Levant dont l’influence ne s’est jamais totalement éteinte – y compris durant la période ottomane – la Syrie fut longtemps un acteur structurant de la région. Que cet Etat, dont l’histoire se confond intimement avec celle du Moyen-Orient et du nationalisme arabe, se retrouve aujourd’hui menacé de disparition politique, marque un tournant d’une ampleur considérable. Pourtant, nombreux sont ceux qui ont accueilli la chute du régime de Bachar al-Assad avec l’illusion qu’elle ouvrirait enfin une ère nouvelle…

Certains ont voulu croire que les factions islamistes, pourtant plongées hier encore dans le djihad global le plus radical, se mueraient, par enchantement, en artisans d’une démocratie islamo-libérale à la turque, mélange de conservatisme religieux et de pratiques électorales présentables aux yeux de l’Occident. D’autres se réjouissaient déjà de l’émergence d’une sorte de République islamique à dominante sunnite, version institutionnalisée et pacifiée du califat de Daech, comme un miroir inversé de l’Iran honni, mais suffisamment aligné pour rassurer ses parrains régionaux…

La réalité qui s’impose aujourd’hui est cependant bien différente. Le départ du Président Assad – intervenu après treize années d’un conflit parmi les plus destructeurs du 21e siècle – n’a ni apaisé la Syrie ni ouvert la voie à une reconstruction politique ordonnée. Il a au contraire achevé la destruction des derniers piliers de l’Etat, provoquant un effondrement méthodique de ses structures administratives et sécuritaires, laissant le pays livré à l’explosion d’un confessionnalisme que plus rien ne vient contenir.

En réalité, ce basculement n’a pas mis fin à la guerre: il l’a même élargie. La Syrie n’est plus un Etat en crise mais… un Etat failli, dont le territoire morcelé dépend désormais des influences extérieures. Au nord-ouest, Ankara consolide une zone d’influence qui prolonge directement sa frontière. Au nord-est, les Kurdes maintiennent une autonomie sous la protection des forces américaines qui confisquent toujours les ressources pétrolières du pays. Au sud et à l’ouest, Israël avance ses lignes, neutralisant toute possibilité de résurgence militaire syrienne. Sur la côte, la Russie protège ses positions stratégiques. Quant à l’Iran, il recentre ses efforts pour tenter de sauvegarder ses positions au Liban et, surtout, en Irak, désormais essentiel à sa propre sécurité.

En l’occurrence, ce qui faisait tenir encore un peu la Syrie en tant qu’Etat – un pouvoir central et la fiction idéologique d’un nationalisme arabe baasiste qui, malgré ses dérives, proposait une forme de cohésion nationale dépassant les appartenances confessionnelles – s’est effondré. Le citoyen syrien n’est plus arabe syrien: il est redevenu sunnite, alaouite, kurde, chrétien ou druze, assigné à une identité communautaire qui se substitue désormais à l’idée nationale. Le pays n’est plus gouverné: il est administré par morceaux. Des enclaves concurrentes, contrôlées par des acteurs extérieurs, se juxtaposent, sans projet commun ni souveraineté partagée. La Syrie n’a pas changé de régime: la Syrie n’a plus de régime.

Aux causes de l’effondrement
Ce vide de pouvoir ne s’est pas imposé d’un seul coup. Il est le fruit d’un processus de dislocation lent mais implacable, qui a commencé bien avant la désagrégation militaire du régime. Depuis des années, l’appareil d’Etat syrien était rongé de l’intérieur: une économie de guerre menée par des clans et des milices, des réseaux informels qui drainaient les ressources publiques et une corruption devenue le mode de gouvernement.

A partir de décembre 2019, les Etats-Unis ont renforcé la pression avec la loi César – votée le 20 décembre 2019, entrée en application mi-2020 –, qui sanctionne toute entité étrangère entreprenant des transactions significatives avec le régime syrien, ses services de sécurité et ses entreprises liées à l’industrie militaire ou énergétique. Cette législation – qui visait officiellement à «isoler le régime» dans un moment pourtant crucial où le pays retrouvait un semblant de stabilité – a surtout aggravé la paupérisation de la population et l’effondrement de la livre syrienne.

L’Etat n’avait plus les moyens de payer ses fonctionnaires, ni d’assurer ses missions élémentaires. Le pouvoir central ne tenait plus que dans l’apparence de l’autorité, tandis que l’appareil sécuritaire se repliait sur la prédation.

Dans les hautes sphères militaires, la perte de légitimité et de confiance dans le centre politique a ouvert la porte à des défections négociées dans les derniers mois de l’année 2024. Certains officiers ont été approchés par des émissaires du Golfe, attirés par des promesses financières ou des garanties personnelles. La cohésion militaire s’est dissoute en même temps que l’Etat.

Ainsi, lorsque les combattants de Hayat Tahrir al-Cham ont lancé leur offensive rapide depuis Idlib jusqu’aux portes de Damas, ils n’ont pas affronté une armée loyale et structurée, mais un appareil militaire totalement démoralisé, désorganisé et convaincu que le pouvoir n’avait plus d’avenir. Les rebelles n’étaient ni plus nombreux ni mieux formés, mais l’effet de surprise, des tactiques mobiles et l’usage de drones modernes (importés notamment via l’Ukraine avec leurs opérateurs et conseillers militaires) ont suffi à faire s’effondrer un système qui tenait déjà debout par habitude plus que par force.

Une révolution confisquée: du soulèvement citoyen au jihad global
A l’origine, pourtant, le soulèvement syrien portait la promesse d’une transformation politique interne: un mouvement social de jeunesse revendiquant la démocratisation du pays, dans la continuité des révoltes arabes de 2011, réclamant la dignité et la fin de l’arbitraire sécuritaire. Mais, très rapidement, la dynamique a basculé: les premières armes sont parvenues depuis la Jordanie, les groupes armés se sont constitués, et la fameuse «armée libre» (vocable désignant les insurgés) a cédé la place à des milices structurées, financées et recrutées depuis l’étranger.

Cette dynamique a été rapidement captée par les Frères musulmans, puis dévoyée par des mouvances salafistes-djihadistes qui ont remodelé le conflit selon une logique confessionnelle transnationale, monitorée de l’extérieur par le jeu des puissances régionales, notamment des pays du Golfe.

A l’évidence, la puissance du mouvement n’est pas née d’un soutien aussi franc et unanime au sein de la population que ne le présentaient les médias occidentaux, mais plutôt de l’afflux massif en continu de dizaines de milliers de combattants étrangers: Saoudiens, Européens, Maghrébins, Sahélo-Africains, Tchétchènes, Chinois Ouïghours, Centrasiatiques, jusqu’à la participation de convertis radicalisés issus de près de 74 pays différents, dont des provenances aussi improbables que les banlieues françaises, Trinidad et Tobago (une centaine de djihadistes), les Maldives (pays proportionnellement le plus impliqué par rapport à sa population) ou encore le Kosovo…

La Syrie deviendra, dès ce moment, et surtout après l’émergence du mouvement al-Nosra, puis Daech, un véritable aimant pour les candidats au djihad international, ou du moins ce que le religieux sunnite Imrane Hussein qualifiera, dans une formule assez facétieuse, de «djihad américain».

Une formule ironique, pourtant peut-être pas aussi imagée qu’il n’y paraît. Car dans les faits, elle reposait sur une réalité opérationnelle d’une guerre largement soutenue et calibrée depuis l’extérieur. Une guerre où, sous couvert d’aider une opposition dite «modérée», les grandes puissances ont transformé la Syrie en champ de bataille géopolitique, et où les rebelles d’hier sont devenus les supplétifs d’intérêts étrangers.

La guerre des services: l’ombre de l’opération Timber Sycamore
D’ailleurs, l’on sait aujourd’hui que, depuis 2012 au moins, la CIA, en coordination avec les services turcs, qataris et saoudiens, appuya un vaste programme clandestin baptisé Timber Sycamore. Son objectif affiché: accélérer la chute du régime du Président Assad. Cette opération s’est également muée en une gigantesque filière d’armes, transitant depuis la Libye, les Balkans et l’Europe de l’Est vers les factions les plus actives sur le terrain, parmi lesquelles le Front al-Nosra, fondé par Ahmed al-Charaa (alias al-Joulani), ancien cadre d’al-Qaïda en Irak, devenu l’un des principaux bénéficiaires de cette guerre de l’ombre.

Les armes, les fonds et les formations ainsi livrés à l’opposition syrienne ont rapidement échappé à toute forme de contrôle; une partie des combattants entraînés par les alliés de Washington ayant rejoint les rangs djihadistes. Timber Sycamore – que le journaliste Seymour Hersh qualifia de «rat line» (ligne souterraine d’armement depuis la Libye jusqu’à la Syrie) – a ainsi contribué à militariser un soulèvement parfaitement pacifique au départ.

Ainsi, l’opération orchestrée par la CIA, avec l’appui des monarchies du Golfe et d’Ankara, a agi comme un accélérateur de la désintégration syrienne. Présentée à l’origine comme une entreprise d’appui à la rébellion, elle s’est muée en un gigantesque marché d’armes et de milices, alimenté par des circuits parallèles et des ambitions étrangères. Très vite, la logique s’est retournée contre ses instigateurs: sur un même front, des factions équipées par la CIA se sont retrouvées à combattre d’autres unités soutenues par le Pentagone, révélant l’absurdité d’une guerre devenue incontrôlable. Un constat sur lequel titrait, avec beaucoup d’ironie et sans détour, le Los Angeles Times en 2016.

Ce brouillage des alliances et des objectifs a transformé la Syrie en terrain d’expérimentation d’une guerre d’un nouveau genre. Peu à peu, la carte syrienne s’est recomposée au gré des retraits, des ambitions et des calculs des puissances voisines. Dans ce nouvel équilibre instable, certains acteurs régionaux ont consolidé leur présence sur le terrain, profitant du vide laissé par l’effondrement du pouvoir central.

Parmi eux, la Turquie a su s’imposer progressivement comme l’un des principaux bénéficiaires de cet effondrement, transformant le chaos syrien en opportunité stratégique.

La Turquie réorganise le Nord syrien selon ses intérêts
A mesure que les parrains étrangers se repliaient ou redéfinissaient leurs priorités, Ankara a avancé méthodiquement ses pions. Dans le vide stratégique laissé par la chute du pouvoir central, la Turquie a remodelé à son avantage le Nord du pays, de Jarablus à Afrin. Tandis que les puissances occidentales s’enfermaient dans l’indécision, elle a transformé la zone frontalière en espace d’expérimentation politique et militaire.

Sous couvert de neutraliser la menace kurde, le gouvernement turc a mis en place une véritable administration parallèle: la livre turque y circule, les écoles appliquent les programmes d’Ankara, les hôpitaux et services publics dépendent directement de ses institutions. Cette zone tampon, présentée comme défensive, est devenue en réalité une zone d’intégration progressive, destinée à empêcher la formation d’un Kurdistan syrien autonome – le Rojava – et à ancrer la présence turque sur le long terme.

Mais la stratégie turque dépasse largement la question kurde. Elle s’inscrit en réalité dans l’histoire et une forme de résurgence néo-ottomane de projection et de puissance, visant à reconstituer un espace politique et économique sous influence turque au Levant. En consolidant sa présence militaire, humanitaire et institutionnelle dans le Nord syrien, la Turquie retrouve une profondeur stratégique qu’elle avait perdue depuis la fin de l’Empire ottoman.

L’Iran, un retrait contraint et un vide stratégique exploité par Israël
La reconfiguration du Levant n’a pas seulement profité à la Turquie. Elle a également profondément fragilisé l’Iran, jusque-là pilier central du maintien du régime syrien. Engagée depuis plus d’une décennie aux côtés de Damas et du Hezbollah, la République islamique s’est retrouvée face à une équation devenue intenable: un coût militaire et financier colossal – près de trente milliards de dollars selon certaines estimations – pour des gains stratégiques de plus en plus incertains.

A mesure que la guerre s’enlisait, l’opinion publique iranienne, épuisée par les sanctions, la récession et l’effondrement du rial, a commencé à contester le prix économique et humain d’une aventure extérieure jugée déconnectée des urgences internes. Ce désaveu, perceptible jusque dans les cercles du pouvoir, a pesé lourd: maintenir une présence massive en Syrie devenait politiquement risqué et n’était plus soutenable sans risquer une fracture interne.

Parallèlement, les progrès spectaculaires du programme balistique iranien ont offert à Téhéran une nouvelle assurance stratégique. Ces capacités de frappe à longue portée –notamment des missiles hypersoniques – capables d’atteindre les positions israéliennes et les bases américaines du Golfe, ont été perçues par certains dirigeants comme une forme de sanctuarisation de l’Iran, rendant moins nécessaire le maintien d’une profondeur territoriale au Levant.

En réalité, ce retrait, imposé plus que choisi, a ouvert une brèche stratégique majeure: privé de la couverture syrienne et du relais logistique qu’offraient les milices pro-iraniennes du Levant, le dispositif régional de dissuasion s’est retrouvé affaibli. C’est précisément dans ce contexte qu’Israël a jugé la fenêtre d’opportunité favorable pour frapper quelques mois plus tard.

La perte de la Syrie a donc marqué un tournant silencieux: la fin de l’arc chiite comme profondeur stratégique et le retour à une dissuasion directe par la puissance balistique depuis le territoire iranien.

La Russie se retire pour éviter l’humiliation mais préserve l’essentiel
L’effondrement syrien n’a pas seulement redéfini les équilibres régionaux: il a aussi rebattu les cartes pour Moscou. Depuis son intervention de 2015, la Russie s’était posée en garante de la survie du régime de Bachar al-Assad. Son engagement – 60 avions de combat, un dispositif naval permanent à Tartous et un soutien logistique massif – avait permis de stopper la progression des rebelles, de reprendre Alep et de restaurer l’autorité du pouvoir central, du moins en apparence.

Mais la Russie n’a jamais combattu en Syrie pour Assad: elle y a défendu ses intérêts.

En décembre 2024, face à la désagrégation du régime et à la perspective d’une guerre sans issue, Moscou a fait le choix du pragmatisme. Les services russes avaient anticipé la chute de Damas et engagé, bien avant la défaite finale, des pourparlers discrets avec Ankara, Doha et Le Caire pour négocier une transition contrôlée. L’objectif n’était plus de sauver Assad, mais d’éviter une déroute symbolique comparable à celle des Etats-Unis en Afghanistan ou de la France au Sahel.

Ce retrait n’a donc rien d’un abandon. Il s’agit d’un redéploiement méthodique: la Russie conserve ses deux bastions stratégiques de Tartous et Hmeimim, tout en transférant une partie de ses moyens vers la Libye et le Sahel. Certains analystes évoquent même une forme de «pacte tacite» avec Ankara: la Turquie consoliderait son emprise sur le Nord syrien, tandis que Moscou étendrait la sienne sur le flanc sud de la Méditerranée.

En se retirant à temps, la Russie a évité l’humiliation tout en préservant l’essentiel: son statut d’acteur méditerranéen, africain et moyen-oriental, et son redéploiement sur d’autres terrains.

Israël avance vers Damas et impose une réalité irréversible
Israël a saisi l’occasion historique d’anéantir ce qu’il restait des capacités militaires syriennes. Depuis la fin de 2023, ses frappes aériennes ont atteint un niveau inédit: plus de 200 bombardements en moins d’un an, selon plusieurs sources régionales, ciblant dépôts d’armes, infrastructures stratégiques et positions pro-iraniennes autour de Damas, Homs et Alep. Ce sont les frappes les plus massives depuis le début du conflit, menées avec une intensité que même la Russie, encore présente sur le terrain, n’a pas pu freiner. Résultat: la Syrie n’a plus de défense aérienne opérationnelle et plus de commandement unifié. Et, pour la première fois depuis 1948, des blindés israéliens ont été repérés à moins de vingt kilomètres des faubourgs de Damas, matérialisant un basculement stratégique majeur.

Mais derrière l’argument de sécurité, c’est une logique messianique qui s’affirme. Au sein du gouvernement israélien, dominé par la droite religieuse issue du sionisme révisionniste, la Syrie n’est pas seulement un ennemi: elle représente un symbole. Dans certains cercles idéologiques proches du pouvoir, la prise partielle ou symbolique de Damas serait une victoire théologique, un accomplissement historique lié au mythe du «Grand Israël». Ce projet, longtemps cantonné aux marges, inspire aujourd’hui une partie du leadership israélien, convaincu que la recomposition régionale lui offre une fenêtre historique pour agir.

Dans le même temps, Tel-Aviv exploite la carte druze dans le sud syrien: sous couvert de protection des minorités, il s’agit de favoriser l’émergence d’un régime client ou d’un territoire autonome pro-israélien, consolidant de facto un glacis sécuritaire au-delà du Golan. Ce que certains présentent comme une mesure de stabilisation n’est en réalité qu’une stratégie d’annexion rampante, où la domination militaire s’accompagne d’une conquête symbolique et narrative.

Vers une confrontation directe Turquie-Israël sur sol syrien
La Syrie n’est plus un champ de bataille périphérique, mais le point de contact d’un affrontement désormais inévitable entre Ankara et Tel-Aviv. Les deux puissances se perçoivent comme les héritières de deux projets rivaux pour le Levant: l’un, néo-ottoman, à travers la résurgence du califat politique des Musulmans, l’autre, messianique, juif. Depuis plusieurs mois, les survols croisés, les brouillages électroniques et les frappes indirectes se multiplient au nord et au sud du pays. Les échanges récents entre F-16 turcs et F-15 israéliens ont confirmé ce glissement d’une guerre par procuration vers une confrontation ouverte.

La rhétorique officielle à Ankara ne laisse plus place au doute. Le chef des renseignements turcs, Ibrahim Kalin, a prononcé à Damas, dans la grande mosquée des Omeyyades, une allocution dont la portée symbolique a marqué les esprits: «hier Sainte-Sophie, aujourd’hui la Mosquée des Omeyyades Damas, demain Al-Qods». Ces mots, repris également par Bilal Erdogan, fils du Président, lors d’une manifestation de solidarité avec Gaza rassemblant près d’un million de personnes à Istanbul, ont été largement relayés par les chaînes arabes et israéliennes. Ils traduisent une évolution profonde de la doctrine turque: le passage de la défense des frontières à la revendication d’une mission religio-politique régionale.

A Tel-Aviv, cette rhétorique est interprétée comme une provocation directe, d’autant plus que l’extrême droite israélienne, portée par la vision messianique du «Grand Israël», voit dans l’effondrement syrien l’occasion d’étendre son contrôle sur le Sud syrien et de créer un protectorat druze sous tutelle israélienne.

Les deux trajectoires se répondent: la Turquie invoque la continuité historique du Califat, Israël invoque la promesse biblique de la terre promise par Hachem au peuple juif. La Syrie est devenue, malgré elle, le champ de projection de ces mythologies concurrentes. Le pays se retrouve ainsi au cœur d’un duel idéologique et militaire que plus rien ne semble pouvoir contenir.

Sur le plan intérieur, l’effondrement de l’Etat a libéré des forces que plus aucune autorité ne contrôle. Les affrontements intercommunautaires se sont multipliés: plus de 1500 civils alaouites exécutés en mars dernier par des milices issues du pouvoir d’al-Charaa, des affrontements sanglants entre Druzes et factions sunnites dans la région de Soueïda, et des combats sporadiques entre groupes kurdes et arabes dans l’Est. Ces violences, passées presque sous silence par les chancelleries occidentales, rappellent que la Syrie post-Assad n’est pas entrée en paix: elle est entrée dans une fragmentation ethno-confessionnelle permanente.

La Syrie va-t-elle disparaître?
Ce qui se joue aujourd’hui en Syrie dépasse le cadre syrien. Le pays n’existe plus que comme intersection des guerres des autres, sans autorité, sans souveraineté, sans horizon politique.

Dans le vide laissé par la disparition de l’Etat, la confrontation entre Israël et la Turquie s’annonce comme le prochain acte d’un conflit régional systémique. La Syrie n’est plus un acteur de son avenir. Elle est devenue un espace géopolitique ouvert, dans lequel les intérêts de puissances rivales s’entrechoquent, sans arbitre et sans garde-fous. Le démembrement du pays n’a pas apporté la paix: il a créé les conditions d’une escalade plus vaste, qui pourrait embraser l’ensemble du Moyen-Orient dans une confrontation interétatique d’ampleur.

Comme les Balkans de 1913, le Levant de 2025 concentre toutes les lignes de fracture du monde contemporain: rivalités impériales, affrontements religieux, guerres technologiques et faillite des institutions internationales. Mais, au-delà du fracas des armes, une autre question demeure: combien de temps encore un pays peut-il survivre quand il n’a plus ni frontières, ni Etat, ni peuple uni pour le défendre?

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