Services secrets et démocratie, l’équation impossible

Publié le 17 février 2020

L’agent 007 (Sean Connery) dans Goldfinger, scène tournée au Col de la Furka (VS). La Suisse et les espions: une vieille histoire. – © DR

Le renseignement est par nature antidémocratique. C’est ce que le journaliste Helmut Scheben tire comme enseignement du scandale d’espionnage récemment révélé en Suisse par l’affaire Crypto AG.

Mardi dernier, l’émission Rundschau de la télévision alémanique a livré les conclusions d’une enquête menée par des journalistes du Washington Post, de la SRF et de la télévision allemande ZDF au sujet des agissements de l’entreprise suisse Crypto AG. Des dizaines d’années durant, la CIA ainsi que les services de renseignement allemands auraient intercepté, dans plus d’une centaine de pays, des communications diplomatiques et militaires chiffrées sur des machines produites et fournies par l’entreprise Crypto AG. Dans ces dispositifs de chiffrement figurait une «porte dérobée» permettant au renseignement américain et allemand de déchiffrer tous les messages. 

Ce nouveau scandale d’espionnage, qui met sérieusement à mal l’image de neutralité de la Suisse, inspire au journaliste, ancien rédacteur en chef du journal à la SRF, Helmut Scheben une réflexion plus générale sur le renseignement et la démocratie. 

Mascarade

Sur le site d’information alémanique Infosperber, Scheben note avec ironie que «la comédie recommence»: les dirigeants politiques suisses assurent qu’ils ne savaient rien

Kaspar Villiger, en particulier, ancien ministre de la Défense entre 1989 et 1995, sur qui se portent les soupçons des médias, reste sur ses positions: la firme d’origine zougoise Crypto AG, passée aux mains de l’Allemand Siemens dans les années 1970, aurait agi dans le dos de la Confédération. Les choses ne semblent pas si simples.

Dick Marty, l’ancien procureur général du canton du Tessin, confie au 19:30 de la RTS qu’«il est vraisemblable qu’un ou deux des conseillers fédéraux aient su quelque chose même si ce n’était peut-être pas par les détails.» La NZZ am Sonntag révèle ce dimanche que les ex ministres des années 1990 Arnold Koller (PDC), Jean-Pascal Delamuraz (PLR) et Flavio Cotti (PDC) étaient au courant de tout. Le Matin Dimanche ajoute à la liste les PLR Georg Stucky et Rolf Schweiger (ZG). 

La surveillance est-elle légitime?

Lorsqu’un scandale d’espionnage est révélé (comme ce fut le cas des écoutes de la NSA en 2013), le premier réflexe est de se demander qui savait, qui savait quoi, et qui n’a rien dit

Pour Helmut Scheben, le problème qui se pose est ailleurs, et double. D’abord, l’utilité des services de renseignement ne repose sur aucune preuve. Nous, citoyens, devons croire sur parole les déclarations des politiques, lorsqu’on apprend par exemple qu’un attentat a été évité ou un terroriste neutralisé en toute discrétion (et souvent grâce à la collaboration internationale des services secrets). Croire une parole sans preuve est toujours difficile à admettre en démocratie. 

Ensuite, quid de la légitimité de la surveillance mondiale? «Les services secrets dépassent la transparence démocratique» écrit M. Scheben. Par essence, ils ne peuvent pas être démocratiques, c’est-à-dire publics

Plus encore, lorsque le secret est violé, ce n’est pas par l’action civique du corps politique (peu importe le nombre de commissions parlementaires que l’on ouvrira – une enquête parlementaire vient d’être ouverte à Berne). Ce sont des journalistes ou, le plus souvent, ceux que l’on appelle les «lanceurs d’alerte», comme Edward Snowden ou Chelsea Manning et Julian Assange, qui rendent public ce qui ne devait jamais être connu. Des lanceurs d’alerte criminalisés et poursuivis par les Etats concernés… pour espionnage. 

Mensonge et raison d’Etat

Par ailleurs, une grande partie du travail des services de renseignement, poursuit Helmut Scheben, consiste à produire et diffuser de fausses informations: à transformer des opposants politiques en monstres et des interventions militaires en actions en faveur des droits de l’homme. 

Peut-on admettre que le mensonge, la manipulation, la guerre, le meurtre, soient légaux et légitimes au nom de la raison d’Etat? 

Au fond, même dans la plus parfaite des démocraties, les citoyens ne sauraient avoir droit de regard et de cité sur toutes les affaires de l’Etat. Et ce, pour leur bien. Les gesticulations des politiques pour justifier telle ou telle action, tel secret bien ou mal gardé, tel mensonge rendu nécessaire par la conjoncture, font partie du folklore, et du jeu démocratique, pour le meilleur et le pire.


L’article original est à lire ici.


A voir sur le sujet: la websérie La Suisse sous couverture

Commentaires

Les commentaires sont les bienvenus ! Pour préserver la qualité des échanges, merci de respecter notre charte des commentaires.

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire

À lire aussi

Politique

Ceuta, le mirage mortel

En une nuit de juillet 2026, soixante-dix mille jeunes Marocains ont tenté de franchir à la nage, ou en escaladant un grillage, la frontière qui sépare le Maroc de Ceuta, enclave espagnole au Maghreb. Une rumeur virale, un chômage endémique et l’instrumentalisation politique du drame par l’extrême droite européenne racontent, (...)

Sid Ahmed Hammouche
Culture

Le gourdin du prince Marko, ou comment se moquer des mythes

Chic, le nouveau livre d’Ante Tomić va arriver en librairie, traitant les mythes fondateurs comme ils le méritent: irrévérencieusement. De son côté, l’auteur suisse Daniel de Roulet raconte l’histoire de trois garçons de gauche, tandis que la linguiste Julie Neveu plaide pour une langue vivante.

Patrick Morier-Genoud
Politique, Histoire

«Immorale», «myope», «indifférente»: le vieux procès de la neutralité suisse

La neutralité helvétique est aujourd’hui au cœur de nombreux débats. J’en rappelais quelques enjeux dans mon article de la semaine dernière. Prenons maintenant un peu de hauteur historique pour rappeler que la Suisse n’a pas toujours été un îlot de paix au cœur de l’Europe. Et qu’il existe des précédents (...)

Martin Bernard
Politique, Histoire

Quand la Suisse a laissé filer le financier présumé du génocide au Rwanda

Accusé d’avoir joué un rôle majeur dans le génocide des Tutsi au Rwanda, Félicien Kabuga a séjourné en Suisse en 1994. Par manque de courage, les autorités helvétiques, pourtant alertées à plusieurs reprises, ont choisi de l’expulser plutôt que de tenter de le poursuivre en justice. Une décision politique dont (...)

Anne Emery-Torracinta
Politique

L’alliance militaire Suisse-Israël

Le chef de l’armement, Urs Loher, s’est rendu en Israël, les 13 et 14 juillet dernier, pour resserrer encore les liens entre les entreprises militaires des deux pays. En Europe, il n’y a que l’Allemagne et la Roumanie qui entretiennent avec l’Etat hébreu des collaborations de nature aussi intense. La (...)

Jacques Pilet
Culture

L’homme qui plantait des arbres

Cette bande dessinée, inspirée par une nouvelle de Jean Giono, est tout à fait d’actualité. Elle raconte l’histoire d’un berger solitaire des Alpes de Haute-Provence qui, au début du 20e siècle, comprend que son pays meurt par manque d’arbres. Il décide donc d’en planter par milliers.

Patrick Morier-Genoud
Histoire

Quand la Suisse soutenait les génocidaires du Rwanda

Le récent livre de Anne Emery-Torracinta éclaire un sombre chapitre de la coopération suisse. Et ses causes aussi, comme l’aveuglement de la Direction du développement et de la coopération (DDC) qui, aujourd’hui encore, fonctionne comme un Etat dans l’Etat, enfermée dans sa logique, sans guère considérer les enjeux politiques. Question (...)

Jacques Pilet
EconomieAccès libre

A son tour, l’UBS s’en prend à l’AVS

Lors de la session d’été, le Parlement a refusé de financer de manière raisonnable la 13e rente AVS. C’est maintenant au tour du géant bancaire de passer à l’attaque en proposant une refonte radicale du système de prévoyance vieillesse en Suisse. Les bénéficiaires de ce remaniement? Le secteur financier, y (...)

Marco Diener
Politique

L’affaire Abunimah ou la faillite de l’Etat de droit suisse

En 2025, Ali Abunimah, un journaliste palestino-américain, était arrêté à Zurich. Enfermé pendant trois jours, il a été expulsé, menotté. Depuis, la Confédération, désavouée par les tribunaux, a reconnu ses torts. Mais elle continue d’esquiver la question centrale: sur ordre de qui Abunimah a-t-il été arrêté? Quels conflits d’intérêts ou (...)

Laurent Desaison
Politique

Service de renseignement ou de propagande?

Le récent rapport présenté par Serge Bavaud, chef du Service de renseignement de la Confédération depuis novembre 2025, sonne l’alarme: la Russie mène une «guerre hybride» contre la Suisse. Le but est évident: inquiéter la population afin qu’elle accepte l’incessante augmentation des crédits militaires.

Jacques Pilet
Politique

Justice et politique, l’opaque méli-mélo

La Suisse fait volontiers la morale au monde entier. La leçon de démocratie commence par la séparation des pouvoirs et l’indépendance des juges. Fort bien. Mais chez elle, qu’en est-il? Le coup d’œil est troublant.

Jacques Pilet
PolitiqueAccès libre

La Suisse fracturée?

C’est en tout cas ce que redoute Thomas Aeschi, chef du groupe parlementaire UDC au Conseil national. Il lance un cri d’alarme après le rejet de l’initiative sur la Suisse à dix millions qu’il avait concoctée avec ses amis il y a quatre ans.

Jacques Pilet
Politique

La mise en spectacle du monde et ses trompe-l’œil

De tout temps, les puissants ont usé de leur image et de leur verbe pour s’affirmer. Dans des mises en scène cadrées, contrôlées. Mais avec la technologie d’aujourd’hui, la fiction devient envahissante. Le G7 d’Evian, qui n’a rien produit de concret, ne fut qu’un show orchestré. Scruté aussi par une (...)

Jacques Pilet
Société

Assassinat ou suicide? Les zones d’ombre persistent autour de la mort de Marilyn Monroe

Le destin de la célèbre actrice continue de fasciner autant qu’il interroge. Plus de soixante ans après sa mort, les circonstances de son décès nourrissent d’innombrables controverses. La version officielle, lacunaire, a fait fleurir de nombreuses théories alternatives. A l’occasion du centenaire de la naissance de la star, plongée dans (...)

Martin Bernard
Politique

Tunisie, la grande désillusion

Sous le régime de Kaïs Saïed, le pays qui incarna le «printemps arabe» est devenu une vaste cage. Économie sinistrée, presse muselée, opposants derrière les barreaux: quinze ans après la révolution du jasmin, la Tunisie se bat contre ses vieux démons.

Sid Ahmed Hammouche
Politique, Sciences & Technologies

Les grandes oreilles d’Elon Musk pourraient espionner l’Europe depuis la Suisse

A Loèche, en Valais, l’installation de 40 antennes Starlink relance les inquiétudes autour de la souveraineté numérique suisse. Derrière ce projet porté par SpaceX se profile la question de l’accès des autorités américaines aux données transitant par le sol helvétique. Entre soupçons d’anciennes collaborations avec la NSA et extraterritorialité du (...)

Martin Bernard