Repartons par monts et merveilles en suivant les «Lignes de crêtes»…

Publié le 21 mai 2021

Une randonnée dans un fauteuil, en attendant les beaux jours. – Ici la dent de Jaman, © Maxime Staudennmann

Au moment même où nombre d’Helvètes redécouvrent leur pays, bienfait collatéral de la pandémie, paraît un «guide» pédestre tout à fait hors du commun, suggérant vingt balades en montagne, du Jura nord au fin fond des Grisons, avec itinéraires fléchés assortis d’horaires et de commentaires concis, de magnifiques illustrations photographiques, d’aperçus géomorphologiques passionnants et de quelques cent trente textes d’auteurs de tous formats et de toutes origines, dont le choix ménage de merveilleuses surprises. Un vrai trésor!

Amateurs de randos: à vos fauteuils! Pas de soucis s’il pleut ou si vous êtes confinés quelque temps pour telle ou telle raison: c’est d’abord à une virée autour de votre chambre que vous êtes conviés avant de la prolonger au grand air et à belles foulées; par le texte et l’image que vous allez brasser découvertes et souvenirs, par des récits  en tous genres, poétiques ou sportifs, érudits ou fantaisistes que vous ferez rimer nature et culture sans pédanterie vieillote. 

Ce dernier point relevé parce qu’il est vrai que la «littérature alpestre» n’est pas vraiment tendance par les temps qui courent, souvent  rangée dans le placard aux clichés ou aux chromos délavés, parfois exaltée par chauvinisme, ou au contraire décriée comme un «sous-genre» par les purs littéraires. 

Or le premier mérite des auteurs de l’anthologie foisonnante que constitue Lignes de crêtes — les universitaires Florence Gaillard, Daniel Maggetti et Stéphane Pétermann en belle rupture d’académisme — est de briser le carcan des «genres», précisément, en faisant se côtoyer les auteurs les plus divers en fonction des lieux parcourus et des faits ou des fictions liés à tel décor ou à telles gens,  par le truchement de fragments de romans, de poèmes, de correspondances, de carnets de route, etc. 

Si la suits des itinéraires proposés se donne en bon ordre du Nord au Sud et d’Ouest en Est, votre lecture se fera plutôt à sauts et gambades selon vos goûts ou vos curiosités stimulées par la magie des toponymes ou des écrivains cités en index. 

À ceux qui sont «plutôt Jura» — chacun ses goûts ma foi — reviendra le premier parcours où il est prouvé que la nature n’a pas «horreur du Gide», contrairement à la formule perfide de je ne sais plus qui, à la faveur d’une évocation de La Brévine en «vilain trou» dont l’auteur de La symphonie pastorale décrit l’étrange emprise dans une lettre à sa mère, avant deux fragments signés Alice Rivaz et Gaston Cherpillod et une page éclairante relative aux particularités géologiques du Creux-du-vent. 

Celles et ceux qui préfèrent, à ces molles courbes plantées de sapins, les miroirs argentés de calcaire de Solalex ou les à-pics dolomitiques des tours d’Aï que le plantureux Sainte-Beuve languit en vers de ne pouvoir escalader, seront ravis de se mélanger les pitons avec des histoires de fées sortis des légendes vaudoises recueillies par le pasteur Alfred Ceresole — parent d’un grand pacifiste ami de Romain Rolland —, ou les récits de divers grimpeurs aussi délicieux que ceux d’un Emile Javelle (qui a sa pointe dans les fameuses Aiguilles dorées surplombant le plateau glaciaire de Trient) ou du célèbre Roger Frison-Roche de nos lectures de jeunes «conquérants de l’inutile», selon la belle expression de Lionel Terray. 

Culte et culture des hauteurs

«Lignes de crêtes rappelle que le rapport à la montagne invite au dialogue avec la tradition» et se propose, plus précisément de jalonner «le chemin d’un réenchantement», lisons-nous dans l’introduction à l’anthologie, avec cette ouverture nouvelle à de plus larges horizons que jadis et naguère: «L’humour désamorce les mythologies surannées et leur fatras, et la montagne demeure un espace propice au surgissement de la poésie: par delà les représentations figées, avec elles et simultanément contre elles, nombre d’écrivains contemporains retrouvent le chemin d’une relation originelle et subjective avec l’univers alpin et les éléments qui lui confèrent un charme intemporel».

Soixante-huitard de vingt ans, je me rappelle ainsi avoir grimpé au Sphinx d’Aï, au-dessus de Leysin, dans la foulée des beatniks américains John Harling et Gary Hemming ou Dougal Haston (tous morts aujourd’hui) qui parlaient le soir de la guerre au Vietnam, des cimes de l’Himalaya, se récitaient  des poèmes d’Allen Ginsberg ou m’écoutaient leur parler de La Montagne magique ou des contes de Buzzati comme j’écoutais l’immense Bonatti m’évoquer son amitié avec son cher Dino — autant dire que «l’univers alpin» dépasse les frontières et que la terreur des hauteurs (dont procèdent tant de légendes ) va de pair avec son culte multiforme et sa culture reliant le Valais de Maurice Chappaz et le Tibet rêvé de Jean-Marc Lovay — tous deux présents en ces pages — entre tant d’autres exemples… 

Surprises physiques dans la brume métaphysique…

Une nouvelles saisissante de Ramuz, située dans les hauts du col de Jaman, figure de manière à la fois réaliste et fantastique, par un brouillard à couper au couteau, la situation de l’homme perdu dans l’univers, et l’on pourrait établir une analogie entre ce récit et celui de Paul Celan figurant dans la présente anthologie, qui voit deux Juifs, le Juif Gross et le Juif Klein, tous deux venus de loin, se rencontrer et se livrer à un Entretien dans la montagne non moins étonnant de poésie, en sa litanie répétitive, et d’étrangeté métaphysique; et l’on apprend, en marge de ce très singulier dialogue, qu’il fait écho à une rencontre manquée, en Haute-Engadine, entre Celan et Theodor Adorno… 

Or d’autres rencontres avérées et non moins surprenantes, en ces mêmes lieux magiques et à diverses époques, unissent les noms de Nietzsche à Sils-Maria, de Dürrenmatt en visite à Bondo chez le peintre Varlin ou de Giacometti se rappelant son enfance à Stampa, dans le val Bregaglia, à Soglio où Rilke et Hermann Hesse ont séjourné et où passe aussi tel personnage d’Anne Cuneo — le lettré John Florio lié à la légende shakespearienne —, ou enfin la belle Hélène de Sannis de Pierre Jean Jouve évoquée par le poète vaudois Pierre-Alain Tâche — tous y ayant laissé leurs traces avant que Daniel Schmid n’y tourne son mémorable Violanta…  

À de multiples égards, les amateurs de découvertes et de surprises seront gâtés au parcours de ces Lignes de crêtes, ponctuées de non moins étonnantes photographies d’Olga Cafiero, admirables autant par leurs compositions et leur texture détaillée que par la colorisation de certaines d’entre elles en doubles pages.

Au même registre de l’étonnement, les enfants de Loèche ne sont pas encore revenus d’avoir vu un jour, dans les vapeurs sulfureuses des eaux thermales, surgir le «Neger» James Baldwin, qui raconte sa propre stupéfaction à la découverte du culte thermal des lieux lui évoquant le pèlerinage de Lourdes; et concluons dans la même ambiance sanitaire en citant l’éloge à la fois éberluant et combien roboratif, en période de pandémie, des habitants du Binntal observés par un Monsieur Léon Desbuissons, en 1909, qui célèbre leur «magnifique santé» et leur proverbiale probité (nul Binnois ne ferme jamais sa porte) qui n’exclut pas, chez les hommes, un goût libertaire pour la contrebande et, chez les femmes, celui de la pipe que même les mères ne lâchent pas quand elles allaitent, alors que les jeunes filles «surtout le dimanche, abandonnent volontiers la pipe pour le cigare, à leur avis infiniment plus élégant»…


Lignes de crêtes. Promenades littéraires en montagne. Editions Noir sur Blanc, 294p. 2021.   

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