Qui se souvient de Liselotte Pulver, star suisse du cinéma?

Publié le 2 avril 2021

Lilo Pulver dans «Uli der Knecht», de Franz Schnyder, avec Hannes Schmidhauser. – © DR

Vendredi dernier, les Prix du cinéma suisse ont rendu hommage à la Bernoise «Lilo» Pulver, 91 ans. Une actrice d'une autre époque mais aussi une des rares authentiques stars du 7e art international engendrées par notre pays. Un choix surprenant, qui a fait plaisir.

Peut-être que parmi ses effets bénéfiques, la crise du Covid a eu celui de nous redonner un peu de mémoire. Mieux vaut tard que jamais, les Prix du cinéma suisse ont ainsi décidé de remette un «Quartz» d’honneur à l’une de nos doyennes, Liselotte Pulver. On ne jurera pas qu’elle est l’actrice suisse la plus âgée encore en position d’être ainsi honorée, mais sûrement la plus méritante. Après tout, quelle autre comédienne d’ici peut se targuer d’être passée de nos Leopold Lindtberg et Franz Schnyder nationaux à Jacques Becker, Helmut Käutner, Douglas Sirk, Claude Autant-Lara, Billy Wilder ou Jacques Rivette? D’avoir joué non seulement face à nos braves Hannes Schmidhauser et Paul Hubschmid, mais d’avoir tenu la dragée haute à Jean Gabin, Heinz Rühmann, James Cagney, Jean Marais, Curd Jürgens, Bob Hope, Gérard Philipe, Hardy Krüger, John Gavin, Horst Buchholz ou Philippe Noiret?

Des noms d’une autre époque, certes, mais qui ont contribué à faire de «Lilo» Pulver –  comme aimaient à l’appeler ses fans – l’une des stars préférées de nos parents et grands-parents. Tout ceci dans des films qui ne lui auront pas forcément assuré une très longue postérité. Qui en effet, en terres francophones du moins, se souvient encore d’elle? Et c’est bien là le drame d’une carrière typique de son temps: vingt ans (c’est déjà un exploit) de fraîcheur bienvenue doublée d’un réel talent dramatique et puis la mise au rencard, suivie d’autant d’années de plus en plus discrètes au service du petit écran. Bien plus souvent que leurs confrères, les actrices ne durent qu’une saison. Et à moins d’avoir participé à des chefs-d’œuvre, laissent bien peu de traces au final.

Reine du cinéma de divertissement

En Suisse, cette pétillante bernoise née en 1929 en aura laissé particulièrement peu. Il faut dire qu’à son époque, notre modeste cinéma ne nourrissait pas son artiste. Et quand à 20 ans s’ouvrent grand à vous les portes du cinéma allemand, vous n’hésitez guère. Tant pis pour le pays natal, qui pourra compter ses apparitions sur les doigts d’une main. Son principal titre de gloire local: le diptyque Uli der Knecht / Uli der Pächter de Franz Schnyder (1954-55), adaptation d’un roman du siècle précédent de Jeremias Gotthelf tournée dans l’Emmental et dans laquelle toute une Suisse éprise de traditions s’est reconnue. Un quart de siècle plus tard, son retour sur ces mêmes terres pour Brot und Steine de Mark M. Rissi (1979), qui tente de raconter la résistance paysanne face à l’inexorable industrialisation de l’agriculture, aura nettement moins de succès. Aujourd’hui, leur mise en parallèle serait pourtant riche d’enseignements, mais la Semaine des nominés virtuelle accompagnant les Prix s’est bien sûr contentée de proposer le premier Uli en streaming…

C’est donc à l’étranger que cette fille de bonne famille, tôt polyglotte et formée à l’art de la comédie par la mère de sa devancière Maria Schell, aura fait carrière. En Allemagne d’abord, à la faveur d’un drame montagnard tourné dans les Grisons (Föhn de Rolf Hansen, 1950, avec Hans Albers) puis toute une série de «Unterhaltungsfilme» sans prétention, dont une dizaine réalisés par le spécialiste Kurt Hoffmann (Ich denke oft an Piroschka, Das Wirtshaus im Spessart, etc.). Devenue immensément populaire, elle est bientôt appelée en France pour participer à des co-productions (Les Aventures d’Arsène Lupin de Becker, avec Robert Lamoureux, Le Joueur d’Autant-Lara, avec Gérard Philipe, La Fayette de Jean Dréville, où elle est Marie-Antoinette, Maléfices d’Henri Decoin, face à son compatriote romand Jean-Marc Bory).

Mais ses principaux titres de gloire seront américains et c’est surtout grâce à eux qu’on se souviendra d’elle. D’abord A Time to Love and a Time to Die de Douglas Sirk (1957), déchirant drame de guerre d’après un roman d’Erich Maria Remarque, dans lequel elle bouleverse un jeune critique nommé Jean-Luc Godard; puis One, Two, Three (1961), formidable satire de la Guerre froide signée Billy Wilder, filmée à Berlin et où elle compose une secrétaire «bimbo» d’anthologie. On peut leur ajouter La Religieuse Jacques Rivette (1966, d’après le brûlot anticlérical de Diderot), qui fait d’elle une étonnante abbesse lesbienne très attirée par Anna Karina!

Pas épargnée mais résiliente

Malgré ce dernier coup d’éclat, Liselotte Pulver rate le tournant de la modernité des années 1960 et se retrouve cantonnée au «cinéma de papa» tant allemand que français. Les réalisateurs de la jeune génération (de Godard à Fassbinder) la boudent et, à quarante ans, il ne lui reste plus d’autre choix que de se replier sur le petit écran. Sans oublier la scène, qu’elle n’a heureusement jamais abandonnée. Elle y trouvera encore quelques beaux rôles, souvent en compagnie de son mari le comédien Helmut Schmid, avec lequel elle s’est installée à Perroy dans une villa au bord du Léman. Loin du monde du spectacle germanique qui les emploie, ils y élèvent tranquillement un garçon et une fille. Jusqu’au jour fatidique où cette dernière se suicide, à 22 ans. Trois ans plus tard, après trente de vie commune, Liselotte Pulver perd encore son mari. Sa carrière ne se relèvera pas de ce double drame.

Sa dernière apparition à l’écran (le petit) remonte à 2007, en invitée du remake de l’un de ses plus grands succès: Die Zürcher Verlobung (Helmut Käutner, 1957), charmante comédie romantique auto-réflexive à redécouvrir. Mais en réalité, sa quasi-retraite remonte à une trentaine d’année déjà. Dans la petite séquence tournée pour les Prix du cinéma suisse et qui montre Ivo Kummer, directeur de la Section cinéma de l’Office fédéral de la culture, lui rendant visite dans sa maison de retraite bernoise pour lui remettre son prix, «Lilo» reste fidèle à sa légende. Pimpante et rieuse malgré son grand âge, elle accepte avec gratitude ce trophée «qui lui manquait encore» et qui «lui prouve qu’elle est toujours là». Au milieu d’une cérémonie plus mortelle que jamais, elle faisait plaisir à voir. Et les extraits de ses films avaient vraiment de quoi rendre nostalgique.


La séquence Pulver des Prix du cinéma suisse 

 

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