Quand l’armée suisse était un laboratoire de la guerre cognitive occidentale

Publié le 27 mars 2026

Couverture de Allgemeine Schweizerische Militärzeitschrift, Nr. 1, Januar 1973, revue militaire suisse dans laquelle le collaborateur de l’IRD a écrit de nombreux articles d’influence. © DR

Dans la mémoire collective suisse, l’armée incarne la défense ultime de la neutralité. Une armée de milice, ancrée dans le territoire, méfiante à l’égard des grandes puissances, gardienne sourcilleuse de l’indépendance nationale. Pourtant, dès les années 1950, cette institution se retrouve au cœur d’un flux intense d’informations stratégiques venues de l’étranger. Une part significative de ces analyses porte, évidemment, sur un sujet: la menace soviétique. Ce discours ne vient pas directement de Londres ou de Washington. Il transite par des canaux plus discrets, dans un espace rarement interrogé par l’historiographie: les revues militaires helvétiques.

La Suisse dans la guerre secrète de l’information – Episode 2

Dans la Suisse de la guerre froide, les revues militaires occupent une place singulière. Elles ne s’adressent pas au grand public, mais à un lectorat restreint et stratégique: officiers et sous-officiers de milice, cadres de l’état-major, instructeurs, experts en défense nationale. Elles constituent un lieu de formation intellectuelle, où se forgent les représentations de la menace, les doctrines de sécurité et les lectures du monde.

Etre publié dans ces revues officielles ou semi-officielles, ce n’est pas simplement «écrire dans la presse». C’est entrer dans le champ de la pensée stratégique suisse.

Or, à partir de la fin des années 1950, le nom d’un agent de l’Information Research department (IRD) apparaît régulièrement dans ces revues militaires, parfois comme auteur, parfois comme expert cité ou commenté. Cette présence s’étend sur plus de vingt ans, de 1959 jusqu’au début des années 1980.

Un expert extérieur devenu référence interne

Cet expert civil qui intervient dans les publications militaires suisses n’est autre que László Taubinger: l’individu que nous avons identifié comme étant un relais de l’IRD britannique durant un quart de siècle (voir l’épisode 1). Il n’est évidemment pas présenté ni connu en tant que tel à l’époque. C’est un croisement d’archives qui nous a permis de découvrir son cas et qui nous a incité à tirer le fil…

Il n’est pas un militaire suisse. Il n’appartient pas à l’armée. Il n’est pas citoyen helvétique. Et pourtant, ses textes sont publiés dans...

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