Nous et les autres: critique du centrisme

Publié le 4 juin 2021

Avant l’invasion du Capitole à Washington, le 6 janvier dernier, un supporter de Donald Trump discute avec un contre-manifestant, partisan du président élu Joe Biden. – © Elvert Barnes

Dans les moments de crise protéiforme, tel celui que nous traversons depuis deux décennies en Europe et aux Etats-Unis, les extrêmes et leurs discours s’affutent et s’affirment. On pourrait être tenté de choisir la voie du centrisme, de l’apaisement et de la mesure. Rebecca Solnit, chroniqueuse spécialiste des Etats-Unis au «Guardian», explique dans un article d’opinion pourquoi c’est une erreur.

Chérir le statu quo est un privilège de ceux pour qui le système fonctionne bien. Intuitivement, cela s’entend. Mais en politique, lorsque cette aspiration à ce que rien ne bouge se traduit par le vote au centre, cela révèle des préjugés injustes et des inégalités de principe qu’il s’agit de perpétuer.

Le premier biais qui affecte, selon l’auteure, journalistes, experts, politiciens et commentateurs, est que le centre, en politique, n’est précisément affecté d’aucun biais. Que le centre est impartial, juste, raisonnable, et que toute volonté de changer les choses, que ce soit en sortant les squelettes du placard ou en bousculant un ordre établi qui ne fonctionnerait pas, serait délirante, dérangeante, dangereuse…

«Pas possible!»

L’éditorialiste propose trois exemples dans lesquels sa théorie s’applique et qui illustrent le danger de ce «statu quo raisonnable». 

Lors de l’insurrection du Capitole, le 6 janvier dernier à Washington, la lenteur d’intervention de la police et l’onde de choc suscitée par l’irruption de manifestants dans le cœur de la démocratie américaine s’explique par un biais intellectuel répandu: l’idée selon laquelle des hommes blancs de plus de 50 ans, d’obédience conservatrice, ne peuvent pas constituer un danger pour la démocratie, quelles que soient leurs activités. D’où la stupeur et la sidération qui ont d’abord saisi l’opinion. 

Autre illustration, le séisme qui a frappé le littoral de Tohuko au Japon en mars 2011 et occasionné l’accident nucléaire de Fukushima. L’auteure rapporte des propos d’habitants qui, ayant vu venir la vague géante, l’avaient regardée fixement, incapables de reconnaître le danger qui menaçait. Parce que cela ne pouvait pas arriver. 

«Les gens ne reconnaissent pas les choses qui ne correspondent pas à leur vision du monde», poursuit-elle. Et c’est la raison pour laquelle, troisième exemple, les manifestants pour les droits des Noirs américains sont encore aujourd’hui volontiers qualifiés de «terroristes». 

A l’échelle individuelle, le biais de statu quo se manifeste par exemple lorsqu’un homme riche et puissant, un «bon père de famille», est accusé de viol. Notre imagination peine (encore) à associer la position sociale de l’accusé avec l’accusation dont il est l’objet, cela «ne cadre pas». 

Bouleverser le statu quo, renoncer à ses biais, c’est aussi, pointe l’auteure, accepter de croire la parole d’un enfant qui désigne un agresseur, que celui-ci soit un prêtre, un professeur, un médecin ou un membre de sa famille. Présumer qu’un enfant dit la vérité n’est pas une position évidente, elle est toute récente. 

La paix négative

Dans la sphère politique, ces œillères, ce confort intellectuel, sont un danger pressant pour la démocratie. Suivant le raisonnement, la position centriste va en effet condamner sans réserve les violences, mais par ses préjugés, par ses biais, ne fera rien pour que ces violences s’apaisent à l’avenir. 

Le vote centriste, le vote pour que rien ne change, le vote qui dit que «tout va bien», que «nous pouvons tous vivre ensemble ainsi» met sous le boisseau les inégalités systémiques, renâcle aux changements fondamentaux des structures — et par là, des mentalités. 

Martin Luther King, en 1963, rappelle Rebecca Solnit, exprimait déjà la même idée: «J’ai presque atteint la regrettable conclusion que le plus grand obstacle dans la démarche des Noirs vers la liberté n’est pas le Conseil des citoyens blancs ou le membre du Ku Klux Klan, mais le citoyen blanc moyen, modéré, qui préfèrera l’ordre à la justice, qui préférera une paix négative — l’absence de tension —, à une paix positive, c’est-à-dire la justice». 

Alors, êtes-vous un adepte du statu quo? Voteriez-vous toujours pour votre tranquillité au détriment des droits d’autres groupes de population?

Pour le savoir, Rebecca Solnit soulève deux questions auxquels les «centristes» répondraient toujours par l’affirmative: la violence de gauche et celle de droite sont-elles symétriques? L’autorité est-elle légitime et digne de confiance parce qu’elle est l’autorité?

La mesure a donc mauvaise presse. Mais le changement s’avère souvent miroir aux alouettes, ne l’oublions pas si vite. 


Lire l’article original

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires

À lire aussi

Politique

Les Européens entraînés dans le chaos

La guerre au Moyen-Orient nous concerne plus que nous ne le ressentons. Avec, bien sûr, les fâcheux effets économiques. Avec la dérisoire question des touristes bloqués. Mais, bien plus encore, parce qu’elle révèle nos faiblesses et nos contradictions.

Jacques Pilet
Politique

Iran: Trump a-t-il déjà perdu la guerre?

L’assassinat d’Ali Khamenei devait provoquer l’effondrement rapide du régime iranien. Il semble avoir produit l’effet inverse. Entre union nationale, riposte militaire régionale et risque d’escalade géopolitique, l’offensive lancée par Washington et Tel-Aviv pourrait transformer une opération éclair en conflit long aux conséquences politiques incertaines pour Donald Trump.

Hicheme Lehmici
PolitiqueAccès libre

Blocus total de Cuba: quid du droit international?

Le blocus américain contre Cuba, qui dure depuis plus de six décennies, s’est intensifié début 2026, avec une pression maximale visant l’effondrement énergétique de l’île. Ces sanctions draconiennes plongent la population dans la misère et l’exposent à une grave crise humanitaire. Des juristes internationaux dénoncent ouvertement cette situation. Les médias, (...)

Urs P. Gasche
Politique, Histoire, Philosophie

La philosophie et la haine de la démocratie

Depuis Platon, la philosophie occidentale entretient un rapport ambivalent, souvent hostile, à la démocratie. Derrière l’éloge contemporain de cette dernière se cache une méfiance profonde à l’égard du «dêmos», le peuple, jugé instable, passionnel ou incapable de vérité. Et si la «vraie» démocratie ne pouvait advenir qu’au prix d’une transformation (...)

Barbara Stiegler
Politique

Alexeï Navalny et la grenouille équatorienne

Accusations intempestives, toxines exotiques et emballement médiatique: le scénario des empoisonnements russes se répète inlassablement. Après les cas Markov, Litvinenko ou Skripal, voici l’affaire Navalny, la dernière en date. Pourtant, à chaque fois, les certitudes politiques précèdent les preuves. Entre communication soigneusement orchestrée et zones d’ombre persistantes, une question demeure: (...)

Guy Mettan
Politique

Russie-Ukraine: feu vert pour la Suisse

Alors que la guerre en Ukraine s’enlise, une étroite fenêtre diplomatique semble s’entrouvrir. Forte de sa tradition de neutralité et de médiation, la Suisse pourrait saisir cette occasion pour renouer avec son rôle historique et contribuer à relancer une dynamique de paix.

Guy Mettan
Politique

L’Europe dans le piège américain

«Etre un ennemi des Etats-Unis peut être dangereux, mais être leur ami est fatal», affirmait Henry Kissinger. Les Européens, qui voient leur position stratégique remise en cause, en font aujourd’hui l’amère expérience. Pourtant, aussi brutale et déconcertante soit-elle, la nouvelle stratégie géopolitique américaine a cela de bon qu’elle secoue l’Europe. (...)

Georges Martin
Politique

L’ankylose mentale du pouvoir

Alors que les guerres se prolongent et changent de visage, la Suisse persiste dans des choix militaires contestés et coûteux: retards de livraison, impasses technologiques, dépendance aux fournisseurs américains, etc. Au Département fédéral de la défense, l’heure ne semble pas à la remise en question. Plutôt l’inverse. Quant à son (...)

Jacques Pilet
Politique

La redevance, le plus injuste des impôts

La campagne démarre dans l’échange tumultueux d’arguments pour et contre l’initiative «200 francs, ça suffit»: les partisans ne voient guère dans quel triste état se retrouvera le paysage médiatique après des coupes massives dans ce service public; les opposants n’entrevoient pas davantage comment le maintien d’une taxe à peine réduite (...)

Jacques Pilet
Politique, HistoireAccès libre

En faveur d’une Europe réconciliée, de l’Atlantique à l’Oural

Face aux tensions géopolitiques, l’Europe doit choisir entre l’escalade durable ou une nouvelle architecture de paix. Au-delà des logiques d’affrontement, une réconciliation avec la Russie, telle que la défendaient déjà De Gaulle et Churchill, offrirait une alternative à la fragmentation actuelle. Bien qu’elle puisse sembler utopique, cette perspective mérite réflexion, (...)

Klaus J. Stöhlker
Politique

La chasse aux Latinos tourneboule l’image des USA

Les raids de la police ICE à Minneapolis, les assassinats, les manifestations de colère populaire ont retenu l’attention de l’opinion publique. Mais nous n’avons pas encore pris la mesure d’un programme, commencé d’ailleurs avant Donald Trump, qui fait fi de la tradition et de l’identité démocratique des Etats-Unis. Pire que (...)

Jacques Pilet
Politique

Pourquoi l’Iran est un piège pour Trump et les Etats-Unis

L’Iran s’impose aujourd’hui comme l’un des dossiers géopolitiques les plus sensibles de la présidence Trump. Entre promesse de mettre fin aux «guerres sans fin», pressions idéologiques internes et rivalités stratégiques mondiales, toute escalade militaire risquerait de transformer une crise régionale en tournant majeur de l’ordre international. Retour sur les racines (...)

Hicheme Lehmici
PolitiqueAccès libre

Fin de l’aide au développement: vers une nouvelle solidarité mondiale?

La réduction massive de l’aide au développement dans le monde marque un tournant historique. Si elle provoque une crise humanitaire majeure, elle révèle aussi l’hypocrisie d’un modèle fondé sur la dépendance. Car derrière les coupes budgétaires, c’est tout un système de domination économique et politique qui vacille. En Afrique comme (...)

Markus Mugglin
Economie, Politique, Santé, Philosophie

Nous sommes ce que nous mangeons

Quand une marée de frites surgelées s’échoue sur une plage, on pense immanquablement à l’alimentation industrielle, et ce n’est pas gai. Pas gai non plus le constat que le religieux a de beaux jours devant lui comme outil de domination et de manipulation. Tout ça tandis que, en Mongolie, un (...)

Patrick Morier-Genoud
Politique

Moyen-Orient et fronde des Pays du Golfe: vers un ordre post-occidental?

Et si le véritable tournant stratégique du Moyen-Orient ne venait pas de Washington, mais du Golfe? En bloquant l’option militaire américaine contre l’Iran — au grand dam de Benjamin Netanyahou — les monarchies du Golfe actent une rupture historique: fin de l’alignement automatique, rejet du risque israélien et entrée assumée (...)

Hicheme Lehmici
PolitiqueAccès libre

Big Donald et l’attaque de la diligence groenlandaise

Tel un hors-la-loi, Trump s’est attaqué au Groenland. Il frappera encore. Les Européens, après des décennies de léchage de bottes et de soumission, se retrouvent médusés et impuissants face à cette tentative de hold-up qu’ils croyaient impossible. Mais jusqu’à quand accepterons-nous de nous laisser humilier et vassaliser, alors que d’autres (...)

Guy Mettan