Publié le 17 mars 2023

Alain Berset le 1er août 2018. – CC BY-SA 4.0

Le président de la Confédération a donné deux interviews (au «Temps» et à la «NZZ am Sonntag») qui font du bruit. Il y dit son malaise devant «la frénésie guerrière». Il a aussi parlé de «l’ivresse de la guerre», qui se manifeste dans certains milieux.

Il trouvait ainsi les mots pour désigner ce qui préoccupe nombre d’entre nous. Qui hésitons à exprimer ce trouble par crainte de heurter, de contrarier le simplisme ambiant. Merci donc à Alain Berset, aussitôt confronté à une tempête indignée dans les arènes politiques et médiatiques, y compris des pontes du parti socialiste! En Suisse et à l’étranger, avec des flèches françaises acérées (L’Express: «Un président ne devrait pas dire ça»). Le Conseiller fédéral a donc dû préciser les termes employés sans en dénaturer la substance. Clair sur la condamnation de «l’agression brutale» dont l’Ukraine est victime, clair sur la solidarité humanitaire à manifester, mais clair aussi sur le refus d’une «logique de la guerre» affichée par les Occidentaux. Une réflexion nullement fixée sur le tabou de la neutralité, mais inspirée par le bon sens, la sagesse, l’expérience historique: une issue négociée est préférable à l’interminable escalade belliqueuse.

Avant même ces déclarations, le plus acharné des va-t-en-guerre du Parlement, le président du parti radical, le conseiller aux Etats argovien Thierry Burkart, qualifiait quiconque se dit en faveur de négociations de paix pour mettre fin au carnage de «pacifistes idiots», qui «comprennent et honorent» Poutine. On pourrait dire aussi que la course aux armements engagée par les Européens, Suisses compris, provoque la jubilation chez les fabricants d’armes dont les bénéfices explosent. Ainsi Burkart est très actif au Parlement sur ce terrain. Il est vrai qu’il est bien informé. Sa propre sœur, avocate d’affaires à Zurich, Deborah Carlson Burkart, est membre du conseil d’administration de Ruag International, propriété de la Confédération. A noter que l’entité vouée à la fabrication de munitions en Suisse, Ammotec, a été vendue l’an passé – ce qui peut surprendre par les temps qui courent – à l’italien Beretta… grâce au plaidoyer du dit Thierry Burkart. On l’entend souvent évoquer la défense de la démocratie en Europe mais manifestement le business des arsenaux le préoccupe aussi. L’opinion publique suisse reste pourtant divisée sur la question des réexportations d’armes. Un sondage de TA-Media (portant sur 24’000 personnes) fait apparaître que seuls 55% y sont favorables. Les jeunes y étant particulièrement opposés.

Il n’en reste pas moins que le lobby des armes est fort puissant au Parlement. Comme celui des pharmas qui vient de couler une nouvelle tentative de faire baisser enfin le prix des médicaments, notamment par l’importation directe. Sous une avalanche de prétextes téléguidés par les milieux intéressés. Avec l’aide de la gauche comme de la droite. Allez comprendre…

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires

À lire aussi

Politique, Histoire, Philosophie

La philosophie et la haine de la démocratie

Depuis Platon, la philosophie occidentale entretient un rapport ambivalent, souvent hostile, à la démocratie. Derrière l’éloge contemporain de cette dernière se cache une méfiance profonde à l’égard du «dêmos», le peuple, jugé instable, passionnel ou incapable de vérité. Et si la «vraie» démocratie ne pouvait advenir qu’au prix d’une transformation (...)

Barbara Stiegler
Politique

Alexeï Navalny et la grenouille équatorienne

Accusations intempestives, toxines exotiques et emballement médiatique: le scénario des empoisonnements russes se répète inlassablement. Après les cas Markov, Litvinenko ou Skripal, voici l’affaire Navalny, la dernière en date. Pourtant, à chaque fois, les certitudes politiques précèdent les preuves. Entre communication soigneusement orchestrée et zones d’ombre persistantes, une question demeure: (...)

Guy Mettan
Politique

La fureur du verbe et de l’ego

Face à l’Iran, un homme seul est sur le point de décider entre la guerre et la paix, entre l’offensive d’une armada ou les pourparlers. D’autres ont à choisir entre le prolongement d’un conflit abominable entre l’Ukraine et la Russie ou la recherche d’une issue. Que se passe-t-il dans la (...)

Jacques Pilet
Politique

L’ankylose mentale du pouvoir

Alors que les guerres se prolongent et changent de visage, la Suisse persiste dans des choix militaires contestés et coûteux: retards de livraison, impasses technologiques, dépendance aux fournisseurs américains, etc. Au Département fédéral de la défense, l’heure ne semble pas à la remise en question. Plutôt l’inverse. Quant à son (...)

Jacques Pilet
Politique, HistoireAccès libre

En faveur d’une Europe réconciliée, de l’Atlantique à l’Oural

Face aux tensions géopolitiques, l’Europe doit choisir entre l’escalade durable ou une nouvelle architecture de paix. Au-delà des logiques d’affrontement, une réconciliation avec la Russie, telle que la défendaient déjà De Gaulle et Churchill, offrirait une alternative à la fragmentation actuelle. Bien qu’elle puisse sembler utopique, cette perspective mérite réflexion, (...)

Klaus J. Stöhlker
Politique

La redevance, le plus injuste des impôts

La campagne démarre dans l’échange tumultueux d’arguments pour et contre l’initiative «200 francs, ça suffit»: les partisans ne voient guère dans quel triste état se retrouvera le paysage médiatique après des coupes massives dans ce service public; les opposants n’entrevoient pas davantage comment le maintien d’une taxe à peine réduite (...)

Jacques Pilet
Politique

Pourquoi l’Iran est un piège pour Trump et les Etats-Unis

L’Iran s’impose aujourd’hui comme l’un des dossiers géopolitiques les plus sensibles de la présidence Trump. Entre promesse de mettre fin aux «guerres sans fin», pressions idéologiques internes et rivalités stratégiques mondiales, toute escalade militaire risquerait de transformer une crise régionale en tournant majeur de l’ordre international. Retour sur les racines (...)

Hicheme Lehmici
Economie, Politique, Santé, Philosophie

Nous sommes ce que nous mangeons

Quand une marée de frites surgelées s’échoue sur une plage, on pense immanquablement à l’alimentation industrielle, et ce n’est pas gai. Pas gai non plus le constat que le religieux a de beaux jours devant lui comme outil de domination et de manipulation. Tout ça tandis que, en Mongolie, un (...)

Patrick Morier-Genoud
Economie, Politique, SantéAccès libre

La transparence aurait peut-être permis d’éviter la catastrophe de Crans-Montana

Le label «confidentiel» peut servir à dissimuler des contrôles négligés, des fautes professionnelles et du népotisme, et pas seulement en Valais. Partout en Suisse, le secret administratif entrave la prévention, protège les manquements et empêche les citoyens de contrôler l’action publique.

Urs P. Gasche
Politique

Sourire en coin

A Davos, Donald Trump n’a pas seulement multiplié les provocations: il a surtout mis à nu le désarroi des dirigeants européens, qui feignent aujourd’hui la surprise face à un rapport de force qui ne date pourtant pas d’hier. Car si le spectacle est nouveau, la dépendance de l’Europe, elle, ne (...)

Jacques Pilet
PolitiqueAccès libre

Colonialisme danois

Les Européens s’agitent, effarés, devant la menace d’annexion du Groenland par les USA. Mais qu’en pensent les habitants de cette île, la plus grande du monde, plus proche de l’Amérique que de l’Europe? Ils ne portent pas le Danemark dans leur cœur. Et pour cause. Ils n’ont pas oublié les (...)

Jacques Pilet
Politique

La démocratie se manifeste aussi dans la rue

Lorsque des citoyennes et des citoyens se mobilisent, comme ce fut le cas ces dernières semaines en Suisse, certains responsables politiques dénoncent une menace pour la démocratie. Un renversement sémantique révélateur d’une conception étroite et verticale du pouvoir. Pourtant, ces mobilisations rappellent une évidence souvent oubliée: le pouvoir du peuple (...)

Patrick Morier-Genoud
Politique

Pendant que l’Europe s’adonne à la guerre, le reste du monde avance

Les violences spectaculaires, les discours alarmistes et l’emballement idéologique ne relèvent pas du hasard. Mais tandis que l’Europe s’enferme dans la fureur et une posture irresponsable, le reste du monde esquisse les contours d’un ordre mondial alternatif fondé sur le dialogue, la retenue et la multipolarité.

Guy Mettan
Politique

Comment jauger les risques de guerre 

A toutes les époques, les Européens ont aimé faire la fête. Des carnavals aux marchés de Noël, dont la tradition remonte au 14e siècle en Allemagne et en Autriche. Et si souvent, aux lendemains des joyeusetés, ce fut le retour des tracas et des guerres. En sera-t-il autrement une fois (...)

Jacques Pilet
Politique

L’enfer dans lequel Israël a plongé les Palestiniens

Le quotidien israélien «Haaretz» fait état du rapport conjoint de douze ONG israéliennes de défense des droits humains. Un rapport qui affirme que les deux dernières années ont été les plus destructrices pour les Palestiniens depuis 1967. Sans oublier l’intensification et la brutalité de la colonisation qui continue.

Patrick Morier-Genoud
Politique

La vérité est comme un filet d’eau pur

Dans un paysage médiatique saturé de récits prémâchés et de labels de «fiabilité», l’information se fabrique comme un produit industriel vendu sous emballage trompeur. Le point de vue officiel s’impose, les autres peinent à se frayer un chemin. Pourtant, des voix marginales persistent: gouttes discrètes mais tenaces, capables, avec le (...)

Guy Mettan