Le bal des monomaniaques

Publié le 22 octobre 2021

Des discoureurs qui n’ont qu’une chose à dire et la répètent comme un moulin à prières. – © Acabashi

Il y en a de tous poils, des plus détestables aux plus convenables. Ils envahissent la scène politique dans plusieurs pays d’Europe, chez nous aussi. Des discoureurs de tribunes ou de rues qui n’ont qu’une chose à dire et la répètent comme un moulin à prières. Mais que se passe-t-il donc dans leur tête? De Eric Zemmour à Alain Berset.

La star de la campagne présidentielle française, agitateur médiatique fort habile, Pied Noir d’origine, paraît capter les faveurs des électeurs de Marine Le Pen et d’une partie de la droite. Il se fait entendre en tapant fort sur un seul clou. L’immigration. Surfant sur un réel problème d’intégration trop longtemps négligé. Son rêve: renvoyer «chez eux» des Arabes, des Noirs, les Musulmans qui lui font horreur. Son obsession: restaurer une France pure, délestée de tous les péchés de l’histoire, y compris le pétainisme, lui rendre sa puissance d’autrefois. Un baratin emphatique sans propositions concrètes.

La politique de la proclamation tonitruante

Tout a été dit sur ces velléités nauséabondes et irréalistes. Mais il est fascinant de voir les médias subjugués par un discours aussi monomaniaque. Sieur Zemmour ne parle quasiment pas d’économie, d’écologie, de politique internationale. Il a bien quelques petites idées sur ces sujets, entraperçues ici et là. Mais il sait qu’elles pourraient diviser. Alors il centre tout son propos sur le prétendu «grand remplacement»… des Français par les «bougnoules». Cela fonctionne auprès de bien des gens en désarroi, délaissés, amers, inquiets. Un truc qui a trop bien marché dans le passé. Impossible de ne pas se souvenir d’un autre monomaniaque qui rabâchait que «tout est de la faute aux Juifs » et qui promettait aux Allemands que tout irait mieux avec la suprématie du Reich…

Cette politique de la proclamation tonitruante suffira-t-elle au bavard de CNews à se rapprocher de l’Elysée? C’est douteux bien qu’il réunisse maintenant des compétences complices, beaucoup d’argent et des appuis médiatiques. A ce propos, on vient d’apprendre que Vincent Bolloré, le patron milliardaire de Paris-Match et du Journal du Dimanche place à leur tête deux nouveaux directeurs au passé d’extrême-droite. En attendant, il peut déjà se réjouir de deux succès. Marine, la rivale sur son terrain, paraît en burn out. La bonne vieille droite s’affole et lui court après. Jusqu’à l’austère Michel Barnier, négociateur européen du Brexit, qui condamne les provocations de la Pologne et propose néanmoins que la France se libère aussi des principes de l’UE en matière d’immigration. L’opportunisme à ce point n’est guère plus ragoûtant que la rigidité idéologique. Celle-ci peut devenir une armature mentale définitive, on l’a vu tant de fois. Elle peut aussi résulter d’un calcul cynique. Un mécanisme à voir de près.

Le cas Alain Berset

Pardon à qui se choque du passage au cas de notre Alain Berset national. Il est heureusement aux antipodes du personnage précédent. Mais il y a de quoi s’interroger sur son fonctionnement public. Le chef du Département fédéral de l’intérieur, omniprésent dans les médias depuis plus d’un an et demi, ne parle, à de rares exceptions près, que de santé. Pas de tous ses aspects d’ailleurs. Mais de son obsession actuelle: le vaccin.

Quelle que soit notre opinion sur sa nécessité, sur son innocuité ou sur ses risques et ses limites — ce n’est pas le sujet ici — comment ne pas être frappé par cette fixation obsessionnelle? Comme si le salut de l’humanité était tout entier entre les mains des génies de Pfizer et Moderna? Pas un mot sur la prévention, alors qu’une bonne santé diminue bien sûr les risques, pas un mot sur les traitements traditionnels que tant de médecins généralistes pratiquent souvent avec succès, ni sur les nouveaux médicaments en préparation. La ritournelle, reprise en chœur ou inspirée par une armada de spécialistes choisis, ne cesse de s’amplifier. L’abonnement vaccinal, rendu de facto obligatoire, c’est pour bientôt! Qui peut s’étonner dès lors qu’une partie de la population se cabre? Suffit-il pour faire taire ces rebelles de les traiter de complotistes, de dingues, de subversifs? Ceux-ci, il est vrai, comptent parmi eux beaucoup de personnes qui chavirent, elles aussi, dans l’obsession, abandonnant tout recul, noyées dans les infos du net, pourries ou pertinentes, qui vont dans le sens du méga-complot des forces obscures.

La responsabilité politique suppose un autre exercice intellectuel. Prendre en compte tous les aspects d’une question. La traiter en gardant un œil sur les autres qui perdurent. Embrasser les contradictions avant de dégager l’issue possible et soumettre celle-ci à un vrai débat. Précisément ce que ne fait pas le conseiller fédéral Berset. S’en tenir à «vaccinez-vous et tout ira bien», c’est un simplisme indigne d’un dirigeant de ce niveau.

Pendant ce temps, tant de dossiers dont il a la charge poireautent. L’assurance-maladie? Elle reste injuste, coûteuse, avec une ribambelle d’anomalies, de disparités, de surcoûts, de réserves excessives. L’AVS? L’urgence de sa réforme est reconnue de tous, mais où sont les propositions concrètes? Que pouic. La prévoyance professionnelle? Là aussi, des changements nécessaires… et le grand bleu. La culture? On l’oublie vite, celle-là. Son office n’a pas de directeur ou directrice. On attendra. Et le régime des fondations dont on sait que certaines permettent surtout à de grandes fortunes d’échapper à l’impôt? N’en parlons pas, ce serait vraiment trop pour le ministre monomaniaque.

Les idéalistes de la démocratie suisse s’imaginent que chacun des Sept Sages a aussi le souci, au-delà de son département, du sort général du pays. Que pense Alain Berset de la relation à l’Europe, du positionnement face aux Etats-Unis et à la Chine par le gros temps qui s’annonce? S’il a une réponse, qu’il l’envoie «par message privé» pour ne pas distraire le bon peuple de l’urgence de la seringue! Ce sont plutôt les les affaires du malheureux Cassis, dites-vous? Alors là, gare à nous, on n’est plus dans la monomanie, on est dans la bouillie politique passée au mixer. Ce n’est guère plus réjouissant.

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