La «guerre contre l’argent liquide» est en marche

Publié le 16 mai 2020

Adieu l’argent liquide? Pas encore. Mais les détracteurs de la monnaie ont des arguments, renforcés par la crainte de la propagation du coronavirus. – © Alina Kuptsova de Pixabay

L’économiste allemand Norbert Häring dénonce la campagne pour l’abolition de l’argent liquide menée par un consortium d’intérêts puissants, dont Visa et Mastercard, le FMI, Bill Gates et le Trésor américain. Dans une interview accordée à Sputnik, il fait le lien entre cette «guerre contre l’argent liquide» et la crise sanitaire actuelle.

Depuis le début de la pandémie du Covid-19, l’utilisation de l’argent liquide est remise en question. Certains commerces, y compris en Suisse, demandent désormais à leurs clients de payer par carte, prétextant que la monnaie serait un vecteur important du virus. Ce qui tombe à pic pour Bill Gates et consorts, engagés depuis des années dans une lutte pour abolir l’argent liquide.

Selon Norbert Häring, titulaire d’un doctorat en économie, co-fondateur et co-directeur de la World Economics Association (deuxième plus grande association d’économistes au monde), ce qui n’était en 2005 qu’une stratégie commerciale de Visa et Mastercard pour se débarrasser de la concurrence a pris une toute autre ampleur. Désormais, les cartes de crédit se sont alliées avec le gouvernement américain, la Fondation Bill et Melinda Gates et Citibank afin de former l’alliance «Better Than Cash», ralliant également des instituts universitaires, des institutions de normalisation et d’autres gouvernements, selon l’économiste.

«L’intérêt du secteur financier à vendre ses propres produits plutôt que de l’argent liquide est évident, explique Norbert Häring. Les sociétés informatiques veulent les données qui vont avec la numérisation des espèces et le gouvernement américain veut le pouvoir de surveillance et de sanction qui va avec la numérisation des paiements. Les autres pays qui coopèrent apprécient également l’idée de pouvoir surveiller davantage leur population».

Quant à l’intérêt de Bill Gates dans cette abolition du cash, il est évident pour Norbert Häring: «Il y a l’intérêt de Microsoft – et d’autres sociétés américaines de technologie de l’information qui sont impliquées – à tout numériser afin de faire plus d’affaires et obtenir plus de données. Les données financières sont parmi les plus précieuses, explique-t-il. Bill Gates est également un participant important à de nombreux groupes et rassemblements sur la sécurité nationale. C’est un patriote qui a à cœur les intérêts de la sécurité nationale des États-Unis. Et ces intérêts sont favorisés par un plus grand nombre de données et un contrôle accru sur ce que fait le reste du monde».

Depuis le début de la crise du Covid-19, les banques mènent des campagnes de mailing disant à leurs clients que l’argent liquide est sale et que les cartes ou les solutions de paiement mobiles ne le sont pas, selon Häring.

Pourtant, les détracteurs de l’abandon du cash ont des arguments plutôt solides: le risque de hausses des frais bancaires, et surtout la traçabilité. Puisque chaque transaction numérique est enregistrée, l’abandon de l’argent liquide signifierait la possibilité de nous suivre à la trace.

Cependant, pour Norbert Häring, nous n’en sommes pas encore là et la «guerre contre l’argent liquide» est loin d’être gagnée: «C’est un processus réussi mais lent dans la plupart des pays riches avec des démocraties qui fonctionnent, parce que les gens se soucient beaucoup de leur droit à utiliser l’argent liquide, explique-t-il. En raison de cette résistance de la population, ils ne peuvent utiliser que des mesures indirectes, comme des règlements pour les banques qui rendent l’argent liquide plus incommode et plus cher pour eux, un coût qu’ils répercutent sur les clients. Il existe même un document du FMI qui recommande de telles mesures indirectes pour contourner la résistance de la population (…) A droite, là où les gens sont plus méfiants à l’égard du gouvernement, il y a une certaine résistance, parce qu’ils voient la menace qui pèse sur les libertés civiles. La gauche, malheureusement, est totalement naïve à cet égard».


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