La France effare l’Europe

Publié le 7 juillet 2023

Scènes de violences dans le quartier de Planoise à Besançon comme partout ailleurs en France, dans la nuit du 29 au 30 juin dernier, suite à la mort de Nahel M. tué par un policier à Nanterre. – © Toufik-de-Planoise – CC BY-SA 4.0

Comment ce pays a pu en arriver là? Les Européens se frottent les yeux devant les vidéos des effroyables émeutes, devant une évidente violence policière, devant cette foule de jeunes en révolte. Ils se posent bien des questions et ne trouvent pas forcément de réponses en se rendant sur place.

Tous les touristes n’ont pas pris peur. Dans les marchés de Provence, ils se mêlent aux habitants des lieux, occupés à tâter fruits et légumes, à flâner sur les terrasses. Plus préoccupés par leur prochain repas que par les troubles des villes, pas toutes touchées. On les comprend. Mais le déni a ses risques… Tout un pan de la France détourne le regard devant la situation, maugréant certes contre les émeutiers, contre les médias, contre le gouvernement mais centré d’abord sur la sphère personnelle de chacun. L’autre versant, plus proche des évènements, plus politisé, est agité au contraire par des colères diverses, opposées, par toutes sortes de haines. Attisées par l’extrême gauche et l’extrême droite. Les tirades enflammées se croisent dans les médias, et plus violemment encore sur les réseaux sociaux. Cela fait belle lurette que la parole du Président, quoi qu’il dise, ne porte plus. Quand il dit aujourd’hui mener désormais un «travail minutieux» pour «comprendre en profondeur les raisons qui ont conduit à ces événements», «avant d’en tirer des conclusions», évidemment il ne convainc pas grand-monde. Son ministre de l’Intérieur est plus écouté, semble-t-il. Une figure de l’opposition tire son épingle du jeu: Marine Le Pen, elle sait mesurer ses mots, elle incarne de plus en plus l’espoir de ceux qui en appellent surtout à un retour de l’ordre.

Comment cela ne préoccuperait-il pas les voisins qui ont en mémoire les succès de la droite nationaliste, dite à tort ou à raison populiste, en Italie, en Suède, au Danemark et ailleurs. Emmanuel Macron qui incarne l’aspiration d’une Europe unie se retrouve bien seul sur la scène. Il a dû renoncer à recevoir le roi d’Angleterre et à se rendre en visite officielle en Allemagne. Sa voix, pourtant raisonnable sur ce terrain, porte moins aussi hors de ses frontières.

Les médias français restent envahis par toutes sortes de polémiques et d’informations contradictoires. Sur la responsabilité, dans les cités, des familles qui laissent leurs sauvageons à leur dérive, loin de tout respect de la République comme de leurs voisins dont ils crâment les bagnoles. Sur ce qu’ont dit ou pas dit les flics avant la mort du jeune voyou dans sa Mercedes jaune. Sur la police qui interpelle les jeunes au faciès, qui cogne vite et fort, qui a le tir facile: il y a en France plus de morts causés par les policiers que nulle part en Europe. Moins qu’aux Etats-Unis, il est vrai, mais bien trop. On s’y perd en conjectures sur la nécessité de surveiller davantage les réseaux sociaux ou de punir les parents trop permissifs. Le problème des banlieues gangrénées par la criminalité et le communautarisme est posé depuis des décennies. Plusieurs fois empoigné, sans grand succès. Pourquoi le plan de l’ex-ministre Jean-Louis Borloo, en 2017, a-t-il été si vite jeté à la poubelle? Il comportait toutes sortes de mesures concrètes, parfois originales, pour sortir la jeunesse des cités du fatal enfermement. Il avait certes un coût, mais moins élevé que ceux de l’armement. Après tout cet effort social n’est-il pas à imputer aussi à la défense du pays?

Les visiteurs européens sont bien en peine de partager leurs préoccupations avec leurs amis français, braqués pour la plupart sur les gros titres du moment. N’allez pas, par exemple, leur parler du bien fondé d’un soutien inconditionnel à l’Ukraine. Ce n’est pas un sujet de débat, du moins dans les médias dominants, à la différence de l’Allemagne et de la Suisse, où certaines voix non conformistes parviennent parfois à se faire entendre publiquement. Il serait de mauvais goût de vouloir entamer une discussion sur l’astronomique dette publique de la France, même si elle impacte toute l’Union. Elle dépasse les 3’000 milliards d’euros. Le ministre-écrivain Bruno Le Maire a beau s’en alarmer, le citoyen lambda s’en contrefiche. 111% du PIB (moyenne UE: 84%). Juste derrière la Grèce, l’Italie, l’Espagne et le Portugal. Bascule au sud. Comparaison piquante: l’Afrique subsaharienne totalise 800 millions d’euros de dettes… pour 1,1 milliard d’habitants. Autre façon de voir la chose: le service de la dette publique en France lui coûte plus de 110 milliards par an. Alors que le budget de sa défense est de 49 milliards. Enfin il serait fort mal venu de demander à vos amis pourquoi la France essuie le pire déficit commercial de son histoire en 2022: 164 milliards d’euros. Alors que l’Allemagne, qui tousse pourtant sérieusement depuis deux ans, enregistre un bénéfice commercial de 76 milliards.

Ces chiffres sont peut-être plus inquiétants pour l’avenir de notre voisinage communautaire que la mauvaise fièvre des cités. Pardon pour notre franchise, chers amis d’outre-Jura.

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