Immigration: aux Etats-Unis, l’ascenseur social fonctionne depuis 150 ans

Publié le 6 novembre 2019

Le hall du bâtiment principal d’Ellis Island, où étaient accueillis les candidats à l’immigration entre 1882 et 1954. – © Jean-Christophe BENOIST — Travail personnel, CC BY 3.0

Assistés, fardeaux pour la société ... tels sont décrits et considérés, par une partie de la classe politique et de son électorat, les immigrés aux Etats-Unis. Une étude menée par de prestigieux universitaires et repérée par le New York Times donne pourtant à voir une autre réalité: les immigrés et leurs enfants seraient des gagnants de l’économie de marché américaine.

Le rêve américain. C’est, parmi des millions d’autres, Greta Garbo, fille d’une famille suédoise modeste, qui, passée par Ellis Island, devient une star planétaire. C’est Samuel Goldwyn, émigré polonais devenu l’un des maîtres de Hollywood. A en croire les discours actuels de Donald Trump et de ses affidés, tout cela est bien fini, il est temps de se réveiller. L’immigré d’aujourd’hui, arrivant aux Etats-Unis même par voie légale, est et demeurera un fardeau pour la société, un pauvre par essence, un assisté. L’administration Trump a entrepris de réorienter le programme d’accueil des migrants légaux, en privilégiant les personnes originaires de pays riches (c’est-à-dire, de préférence, les Norvégiens). L’Etat, dit-on, n’a plus les moyens d’ouvrir ses portes à des familles entières originaires d’Amérique Latine ou du Sud-Est asiatique, incapables de s’adapter à l’économie de marché et qui dépendront de Medicaid et d’autres organismes publics d’aides sociales. Quant aux demandeurs d’asile du Moyen-Orient, il n’en est simplement plus question. En septembre dernier, Donald Trump a déclaré que cela reviendrait à «importer du terrorisme» sur le territoire américain. Conséquence: au mois d’octobre, les Etats-Unis n’ont accueilli aucun réfugié (ces derniers étant, par définition, des pauvres au carré). 

Ces jours-ci, le New York Times se fait l’écho d’une étude à contre-courant, menée par une équipe d’historiens de l’économie des universités de Princeton, Stanford et Davis. Les chercheurs démontrent que les immigrés arrivés pauvres aux Etats-Unis se sortent rapidement de leurs difficultés, sinon dès la première génération, assurément à la deuxième. «Les politiques sous-estiment massivement les capacités d’élévation sociale des immigrés» affirme Ran Abramitzky, professeur à Stanford et l’un des auteurs de l’étude. «À partir de la deuxième génération, tout va très bien pour eux.»

Notons tout de même que ces résultats ne concernent pas les femmes ni les immigrés clandestins. Il serait intéressant, mais bien plus complexe, de mener la même étude sur ces deux groupes.

Pour parvenir à cette conclusion, l’équipe a comparé les revenus de couples père-fils arrivés aux Etats-Unis, à partir de 1880 et jusqu’à nos jours, à ceux de foyers installés aux Etats-Unis depuis plusieurs générations. Les résultats sont éloquents. A revenus de départ égaux, les enfants dont le père est un immigré de la première génération, quelle que soit son origine ethnique et culturelle ou sa religion, réussissent mieux socialement que les enfants nés aux Etats-Unis de père américain. Cette «mobilité intergénérationnelle» est constante dans les familles nouvellement installées sur le territoire. 

Les tentatives d’explication tiennent compte, dans un premier temps, du fait qu’un immigré de la première génération ne jouira pas nécessairement d’un niveau de revenus équivalent à ses compétences. Un médecin ou un avocat émigré d’Europe de l’Est se retrouvera, à son arrivée, serveur ou chauffeur de taxi, faute de mieux. Toutefois, les enfants de notre médecin-chauffeur de taxi ne bénéficieront pas pour autant d’un niveau d’éducation supérieur à ceux d’un chauffeur de taxi américain. En particulier à cause du coût élevé des études universitaires aux Etats-Unis. 

La réponse est donc à chercher ailleurs. Les auteurs de l’étude avancent une raison étonnante. L’ascension sociale dépend en effet de l’endroit où l’on vit, et les immigrés et leurs familles s’installent le plus souvent dans de grandes villes portuaires, dynamiques et cosmopolites – typiquement, à New York et pas au fin fond du Kentucky. A cela s’ajoute la mobilité géographique, dont les immigrés et fils d’immigrés ont intégré la nécessité. C’est cet avantage qui explique les conclusions de l’étude. Dépourvus d’attaches et de racines aux Etats-Unis, les nouveaux venus peuvent déménager à loisir, suivre le développement économique où il se trouve, parcourir des milliers de kilomètres pour décrocher un emploi, en un mot, s’adapter. 

Paradoxalement, le migrant est donc le candidat idéal à l’ascension sociale dans une économie de marché. À quelque chose malheur est bon.


Quelques chiffres:

  • Pour une population de 326 millions d’habitants, les Etats-Unis accueillent actuellement plus d’un million d’immigrés légaux par an. La grande majorité d’entre eux est originaire du Mexique, d’Amérique du Sud et d’Asie du Sud-Est.  
  • Donald Trump a arrêté à 18 000 le quota de réfugiés pour l’année 2020, seuil le plus bas depuis 1980. Ils étaient 110 000 en 2016. 
  • 11% des réfugiés sont de confession ou de culture musulmane, un chiffre en nette baisse depuis l’élection de Donald Trump.

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