Il était une autre fois à Hollywood

Publié le 7 janvier 2022

© Universal Pictures

Paul Thomas Anderson revient avec une «comédie d'apprentissage» sur fond de Los Angeles du début des années 1970. Un film plus léger et ostensiblement mineur mais toujours délicieux, qu'il n'est pas interdit de voir comme sa réponse à l'ampoulé «Once Upon a Time in Hollywood» de Quentin Tarantino.

Est-ce pour se remettre de son chef-d’œuvre Phantom Thread (2017) que Paul Thomas Anderson s’est lancé dans cette entreprise si différente? A la précision maniaque de ce dernier opus, qui évoquait la relation d’un couturier et de sa muse dans l’Angleterre des années 1950, suit en effet une autre sorte de rêverie, en roue libre et située dans la San Fernando Valley de son enfance. Avec pour fondations avouées les souvenirs de jeunesse d’un proche (Gary Goetzman, producteur du mentor d’Anderson, feu Jonathan Demme), l’exemple d’American Graffiti de George Lucas et l’observation intriguée d’un jeune couple à la différence d’âge problématique, le cinéaste a bâti là un drôle d’édifice, apparemment sans structure ni but particulier sinon un éventuel plaisir partagé – qui a parfaitement fonctionné pour nous.
Peut-être faut-il être soi-même nostalgique de la période évoquée et doté d’une certaine culture cinéphile pour pleinement apprécier. Peut-être que l’identification aux élans maladroits de la jeunesse et la fascination devant l’étrangeté d’un autre temps suffisent. Toujours est-il qu’on retrouve dans Licorice Pizza (litt. «Pizza réglisse», du nom d’une défunte chaîne de magasins de disques même pas citée dans le film!) aussi bien une époque dorée du cinéma américain, quoique croquée depuis ses coulisses, qu’un certain moment de la vie traversé dans une bienheureuse insouciance, ici fixé avec l’ironie affectueuse que confèrent la distance et l’expérience. Le tout dans le style inimitable de l’auteur de Punch-Drunk Love et Inherent Vice: à mi-chemin entre réalisme et caricature, mais avec un élan formidablement cinématographique.

Dans les marges des sans-grade

On est en 1973 lorsque Gary Valentine (Cooper Hoffman, fils de feu Philip Seymour Hoffman), un jeune acteur de 15 ans, croise dans son collège Alana Kane (la chanteuse Alana Haim), de dix ans son ainée, assistante d’un photographe venu tirer des portraits d’élèves. Ne doutant de rien, il lui fait du gringue et – surprise – elle finit par accepter un rendez-vous. Il parvient même à la convaincre de le «chaperonner» à la place de sa mère pour un spectacle à New York, mais doit vite déchanter lorsqu’elle lui préfère un rival plus séduisant. Leur histoire ne s’arrêtera cependant pas là et lorsque, sa carrière ayant tourné court, Gary se lance dans le commerce de matelas à eau, il engage Alana comme assistante. Plus tard, l’affaire plombée par la crise pétrolière, il soutient son idée typiquement velléitaire de devenir elle aussi actrice. Puis elle entre au service d’un candidat à la mairie tandis que Gary rebondit avec une arcade de jeux, profitant de la légalisation des flippers…
A-t-on jamais vu couple plus mal assorti, incarné par des acteurs moins glamour, et devenant néanmoins aussi attachant? C’est le premier pari de ce film de réussir à nous intéresser à cet adolescent aussi fat que rondouillet et à cette jeune juive aussi pinbêche que paumée. Ce pourraient être les personnages d’une satire misanthrope de Todd Solondz, mais non, la bienveillance avec laquelle Anderson narre leur chassé-croisé fait d’aventures dérisoires est toujours palpable. Tôt ou tard revient à l’esprit Boogie Nights et son regard dénué de jugement sur le petit monde du cinéma pornographique, situé un peu plus tard dans la même banlieue de Los Angeles. Et notre ricanement se transformer en rire franc au fil des péripéties.

Vintage sans complaisance

Au passage, on reconnaîtra ou pas, à peine déguisés sous d’autres noms, la reine du sitcom Lucille Ball et son film tardif-ringard Yours Mine and Ours, la superstar sur le déclin William Holden avec son faible pour l’alcool et la moto (joué par un Sean Penn sur la même pente), et le coiffeur devenu producteur à succès Jon Peters, avec ses tenues improbables et ses colères homériques (joué par Bradley Cooper, qui lui a succédé avec son remake de A Star Is Born!). C’est Hollywood par la bande, des rencontres plus amusantes que glorieuses qui n’affectent en rien la destinée résolument médiocre de nos protagonistes. Et si ces sans-grade valaient finalement mieux que toutes ces stars surpayées et tous ces politiques qui ne font que se montrer sous leur meilleur jour? Si leur histoire d’amour vache devenait sincère et même partagée?

Sans effort apparent ni citation appuyée, Licorice Pizza respire vraiment l’époque, comme un Clint Eastwood (Breezy), un Robert Altman (3 femmes) ou un Martin Scorsese (Taxi Driver) vintage. Impossible alors de ne pas repenser à Once Upon a Time in Hollywood, cet autre film récent qui ressuscitait une Los Angeles révolue. Sauf que là où Quentin Tarantino sursignifait la fin d’une époque sur le dos de la pauvre Sharon Tate, finissant par dévoiler surtout la vanité de son écriture et la vacuité de son entreprise, Anderson ne se départit jamais d’une légèreté de bon aloi. De bout en bout, du choix de comédiens débutants à sa manière têtue d’aimer ses personnages envers et contre tout, Paul Thomas Anderson a le regard généreux, et cela fait toute la différence. Décidément, il est de ces films «mineurs» qui vous vont droit au cœur et finissent par compter plus que bien des concoctions boursouflées – auxquelles l’auteur de Magnolia n’a d’ailleurs pas toujours été étranger…


«Licorice Pizza», de Paul Thomas Anderson (Etats-Unis, 2021), avec Alana Haim, Cooper Hoffmann, Skyler Gisondo, Christine Ebersole, Sean Penn, Tom Waits, Bradley Cooper, Benny Safdie, Joseph Cross, John Michael Higgins. 2h13

Commentaires

Les commentaires sont les bienvenus ! Pour préserver la qualité des échanges, merci de respecter notre charte des commentaires.

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire

À lire aussi

Politique, Histoire

Les Etats-Unis se sont construits sur un mensonge

Washington fête ce week-end le quart de millénaire de son indépendance. Le récit est bien huilé: l’expérience américaine aurait en son cœur les principes démocratiques. L’histoire dit pourtant l’inverse: les pères fondateurs, hostiles à l’idée même de démocratie, ont bâti un gouvernement pensé pour protéger les privilèges d’une élite face (...)

Martin Bernard
Politique

Guerre en Iran: «Les médias occidentaux déforment la réalité»

Un groupe d’Iraniens, tous titulaires d’un doctorat de l’EPFL, a contacté notre rédaction pour partager une vision de la guerre et de la réalité iranienne qui tranche avec celle véhiculée par les grands médias occidentaux. Sans ménager le gouvernement de Téhéran, qu’ils critiquent ouvertement, ils dénoncent une représentation partielle, parfois (...)

Martin Bernard
Politique

Amérique latine: le grand virage

Enfin un sujet de contentement pour Donald Trump. Son poulain, qui est aussi citoyen des Etats-Unis et a voté pour lui, va accéder à la présidence de la Colombie. Dans un pays profondément divisé, il a manqué à la gauche sortante 250 000 voix sur 26 millions de votants. Il (...)

Jacques Pilet
Société

Assassinat ou suicide? Les zones d’ombre persistent autour de la mort de Marilyn Monroe

Le destin de la célèbre actrice continue de fasciner autant qu’il interroge. Plus de soixante ans après sa mort, les circonstances de son décès nourrissent d’innombrables controverses. La version officielle, lacunaire, a fait fleurir de nombreuses théories alternatives. A l’occasion du centenaire de la naissance de la star, plongée dans (...)

Martin Bernard
Politique

L’accord américano-iranien: la fin du Moyen-Orient américain?

Les négociations entre Washington et Téhéran, ainsi que les conséquences de la guerre, alimentent les interrogations sur l’avenir du Moyen-Orient. Au-delà du dossier nucléaire, la crise d’Ormuz et la résilience iranienne pourraient avoir révélé les limites du leadership américain et accélérer l’émergence d’un ordre régional plus multipolaire, où de nouvelles (...)

Hicheme Lehmici
Politique

Gouverner par le spectacle: qui a besoin d’un Etat profond quand on a l’Amérique?

Entre vidéos virales de la Maison-Blanche, divulgations partielles sur les OVNIs et sortie imminente du nouveau film de Steven Spielberg «Disclosure Day», l’Amérique brouille les frontières entre politique, divertissement et imaginaire collectif. Sans qu’il soit nécessaire d’invoquer un complot, un même écosystème nourrit désormais défiance, fascination et récits alternatifs.

Tatiana Crelier
PolitiqueAccès libre

Un coup de plus sur l’île de la détresse

Donald Trump, sans doute pressé de détourner les regards du Moyen-Orient, veut renforcer la mainmise sur Cuba en jouant, comme à son habitude, sur deux tableaux: la menace et la négociation. Mais il n’a pas attendu pour renforcer, début mai, les sanctions punitives. Elles frapperont un peu plus le quotidien (...)

Jacques Pilet
Politique

Quand l’Etat-pirate américain mobilise son arsenal

Le second épisode de cette série sur les méthodes flibustières américaines détaille comment les Etats-Unis ont progressivement fait de la guerre —militaire, économique, informationnelle — un instrument central de leur domination mondiale. Car, derrière le discours du «soft power» et de la défense des valeurs occidentales, se déploie une logique (...)

Guy Mettan
Economie, Politique

Comment les Etats-Unis tentent de faire main basse sur le magot énergétique mondial

Derrière les conflits récents, de l’Ukraine au Moyen-Orient, se joue une bataille bien plus vaste: celle du contrôle des ressources énergétiques mondiales. Depuis plus d’une décennie, Washington avance ses pions pour consolider sa domination, au prix d’un enchaînement de crises et de déstabilisations. Une stratégie désormais assumée et aux conséquences (...)

Guy Mettan
Politique

Libye, le pays qui ne veut pas naître

Le pays le plus riche du Maghreb est aussi celui qui refuse, depuis quinze ans, d’exister en tant qu’Etat. Dans une impasse constitutionnelle délibérément entretenue, deux gouvernements rivaux se disputent un territoire fragmenté en féodalités armées. Pendant que les chefs de guerre se partagent les revenus pétroliers, des citoyens n’ont (...)

Sid Ahmed Hammouche
Politique

Enquête au cœur de la fabrique du sionisme aux Etats-Unis

Chaque année, des dizaines de milliers de jeunes Juifs américains embarquent pour Israël, tous frais payés. Dix jours, un itinéraire minutieusement orchestré, des soldats de Tsahal en guise de compagnons de voyage. Et, au retour, une identité clé en main. Birthright Israel, fondé en 1999 sur fond de panique démographique (...)

Tatiana Crelier
Politique

Vivre sous les décombres du possible en Iran

Ils parlent depuis l’intérieur d’un pays que l’on ne voit plus qu’en flammes. Ces Iraniens ont accepté de témoigner via des canaux sécurisés, au péril de leur vie. Ils ne plaident ni pour le régime des mollahs, ni pour ceux qui le bombardent. Ils racontent un Iran sous les bombes (...)

Sid Ahmed Hammouche
Politique

Moyen-Orient: la guerre des nuages et le spectre des armes climatiques

Après plusieurs années de sécheresse, le retour inattendu des pluies et de la neige dans plusieurs régions iraniennes alimente d’étranges interrogations. Dans un contexte de guerre avec Israël et les Etats-Unis, certains responsables et médias iraniens évoquent l’hypothèse d’une «guerre climatique» et accusent des puissances étrangères d’avoir manipulé les conditions (...)

Hicheme Lehmici
Politique

Trump, l’Iran et la faillite morale d’une superpuissance

Bluffer, mentir, menacer, se renier. Dans le registre de la parole sans foi ni loi, Donald Trump s’est imposé comme un cas d’école. La Fontaine l’avait écrit: à force de crier au loup, le berger finit seul. Trump, lui, crie aux mollahs depuis la Maison-Blanche. Et le monde ne sait (...)

Sid Ahmed Hammouche
Politique, Sciences & Technologies

L’hégémonie américaine décrite par un géant de la tech 

Les errances du pouvoir de Trump nous égarent. L’appareil de son Etat et les puissants acteurs américains de la high-tech ont bel et bien un programme cohérent. Pour la suprématie de l’Occident, rien de moins… C’est le patron de Palantir, Alex Karp, qui vient de le dire en toute clarté.

Jacques Pilet
Politique

Donald Trump ou le stade anal de la politique

Que le chef de la première nation du monde se prenne pour Jésus-Christ et invective le pape qui l’a remis à sa place témoigne d’une inquiétante régression politique. Après le stade oral — celui du verbe creux — de ses prédécesseurs, le président américain, tel un bébé tyrannique assis sur (...)

Guy Mettan