Publié le 8 décembre 2023

Joe Biden reçoit l’émir du Qatar Cheikh Tamim Bin Hamad Al Thani, le 31 janvier 2022 à Washington. – © White House – source officielle

Malek El Khoury, essayiste, commerçant, engagé dans l’opposition libanaise, établi entre Beyrouth et Genève, nous fait part d’une réflexion géostratégique qui mérite l’attention. Le débat est ouvert.

Le principal conflit sur cette planète, vérité de La Palisse, est entre la Chine et les USA. Ces deux puissances, ainsi que des puissances régionales (comme l’Iran, la Turquie, ou Israël), sans nécessairement initier les conflits locaux, en tirent profit (voire s’en mêlent pour les envenimer ou les calmer selon leurs besoins) pour atteindre leurs objectifs. La guerre de Gaza s’insère dans ce cadre entre ces deux grands projets.

Ces deux géants se disputent les richesses de la terre (et de l’espace) en tentant d’augmenter au maximum leur domination du sol à travers différents moyens. Il en va de l’avenir de chacun de ces deux «empires». L’enjeu est immense. Il s’agit d’assurer les ressources des développements futurs de leurs entités respectives. Cela est habituel pour des puissances qui élaborent leurs stratégies de croissance et de survie pour les 50 à 100 prochaines années.

Pour réaliser ces objectifs, tous les moyens sont bons, qu’ils soient militaires, économiques, politiques ou cybernétiques. En règle générale les Grands tentent d’abord des accords politiques avec les pays détenteurs de ces richesses du sol. Si cela se passe bien, ils sont transformés en relations économiques et parfois de coopération militaire. Si, au contraire, la partie la plus «faible» se rebelle ou trouve d’autres intérêts ailleurs, les sanctions ou les pressions militaire et sécuritaire sont envisagées.

Actuellement la plus grande puissance militaire planétaire est nettement l’Amérique. Son budget militaire est d’environ 730 milliards de USD soit près de 40% de tous les budgets militaires du monde réunis. Celui de la Chine (seconde puissance militaire mondiale) est d’environ 250 milliards de USD, loin derrière. L’Amérique dispose d’environ 800 bases militaires déclarées réparties dans 177 pays, alors que la Chine n’en n’a qu’une seule qu’elle maîtrise complètement (Djibouti).

Les américains ont la capacité d’envoyer en 24 heures 10’000 hommes dans presque n’importe quel lieu sur la Terre, opérationnels dès leur débarquement, alors que la Chine ne peut s’étendre dans le monde que par continuité et contiguïté géographique, d’où la route de la soie. Il est donc clair que la puissance militaire chinoise, même si elle progresse rapidement (7% par an) semble, jusqu’à maintenant, bien plus faible que celle de son concurrent.

Cette route de la soie est déjà bien avancée en Afrique et en Extrême-Orient. Il faut donc établir le lien entre l’Asie et l’Afrique. Celui-ci passe par le Proche-Orient, zone très instable pour des raisons intrinsèques aux pays dans cette région. Celle-ci, très riche en ressources, mais très rebelle autant envers l’Est qu’envers l’Ouest, extrêmement importante pour les deux grandes puissances, est donc devenue un enjeu international. Peut-être un des principaux enjeux sur la planète.

Tous les moyens sont utilisés: investissements colossaux, accords politiques, appât financier (corruption des dirigeants), sanctions, manifestations intérieures, crises économiques, sabotages, guerres civiles ou entre pays, assassinats, guerres cybernétiques. Rien n’est ni n’a été épargné.

C’est dans cet esprit que l’on peut mieux comprendre toutes les crises au Proche-Orient depuis plusieurs décennies, au moins depuis le 11 septembre 2001. Invasions de l’Afghanistan et de l’Irak, printemps arabes, crises économiques et sécuritaires (voire militaires), Syrie, Yémen, Libye, Liban, Soudan, Egypte, Ethiopie, Daech, Turquie, Iran.

D’autres, alliés des USA comme Israël, la Jordanie, les pays du Golfe semblent (pour le moment du moins) épargnés. Ceux-ci font partie de ce «Nouveau Moyen-Orient» proposé au sommet du G20 en septembre 2023 et confirmé par Netanyahou (plan à l’appui) à la 78ème session de l’ONU le 22 septembre 2023, quelques jours avant le déclenchement de la guerre du 7 octobre. Où il parlait du nouveau canal Ben Gourion (pour concurrencer le canal de Suez), de la «contre route de la soie» qui part de l’Inde et se termine justement dans le Nord de Gaza en passant par l’Arabie Saoudite pour relier l’Europe. Les accords d’Abraham et le souhait de normalisation entre l’Arabie et Israël entraient dans ce projet. Ce dernier restant le fer de lance et le pilier de la politique américaine dans cette région.

De l’autre côté, il y avait un projet plus ancien de faire passer le pipe-line du Qatar à travers la Syrie pour le faire aboutir vers Lattaquié ou Tartous sur la Méditerranée. Ce projet des pays de l’Est était porté par l’Iran que les Chinois soutenaient. La guerre de Syrie tombait à point pour empêcher ce projet de se réaliser. Pour des investissements de cette ampleur, il faut des régions politiquement stables sinon les risques sont trop grands. D’où la proposition de Netanyahou.

Cependant la guerre de Gaza a montré qu’Israël n’est pas seulement un élément fragile du puzzle, mais surtout un élément qui aura de la peine à se remettre de son échec politique actuel, même s’il aboutit à une «victoire» militaire au bout du compte.

Dans cette nouvelle guerre, l’Iran semble apparaître comme un grand vainqueur, sans être entré directement dans le conflit même si presque tous ses alliés ont été actifs sur les différents fronts (Liban, Irak, Yémen). Sauf la Syrie, restée étonnamment silencieuse durant cette période, malgré les bombardements israéliens sur son territoire, mais qui devaient probablement viser des bases de l’Iran ou de Hezbollah. Récoltera-t-elle les fruits de ce silence? De cette non-ingérence? Reviendra-t-on au projet du pipe-line initial?

Le Qatar, de son côté est très actif sur le front de la médiation. Il a l’avantage d’avoir des relations avec toutes les parties concernées, y compris Israël. Actuellement ce petit pays, très riche et intelligemment dirigé, cherche à enclencher des négociations, non pas limitées à la cause et la question Palestiniennes, mais à une discussion sur le futur de tout le Proche-Orient. Après tout il s’agit des mêmes acteurs. Alors pourquoi se limiter et ne pas avoir une ambition plus globale? Le Qatar a cependant un point faible, c’est qu’il n’est pas inclus dans le projet du Nouveau Moyen-Orient proposé par Netanyahou. Y a-t-il un conflit d’intérêt?

Réussira-t-il à convaincre tous ces pays d’avoir une vision à long terme, pour assurer la tranquillité et la prospérité pour tous les pays de cette région, ou devra-t-il se limiter à obtenir des trêves de courte durée? Tout cela reste encore du domaine des spéculations.

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