Covid-19: la Confédération dépense plus d’un million de francs auprès de McKinsey et KPMG

Martin Bernard

Par Martin Bernard · Publié le 11 août 2023 · 3 min de lecture

Covid-19: la Confédération dépense plus d’un million de francs auprès de McKinsey et KPMG
Panneau indiquant le centre de vaccination (à l'envers) près de l'hôpital de l'Île (Inselspital) à Berne, en janvier 2022. - © Hadi - Wikimedia Commons

Dans le monde entier, des sociétés de conseil ont aidé les gouvernements à préparer leur réponse au Covid-19, mais aussi à choisir et à acheter les vaccins contre le virus. En Suisse, une enquête réalisée par la RSI a révélé que la Confédération a dépensé plus d’un million de francs auprès de deux géants du consulting.

Sommaire

Durant la crise du Covid-19, deux sociétés de conseil ont aidé l’Office fédéral de la santé publique (OFSP) à choisir et à acheter les vaccins contre le virus: McKinsey & Company et KPMG. Les consultations ont coûté respectivement 535’000 et 822’000 francs. La Confédération a payé McKinsey alors même que le cabinet de conseil lui aurait proposé ses services pro bono.

La RSI a pu consulter les contrats établis avec les deux entreprises. Ainsi, pour la première fois, il est possible de voir la nature et le nombre des potentiels conflits d’intérêts. Le groupe de travail «Achat de vaccins» mis en place au sein de l’OFSP dès février 2020 (!) et auquel participaient plusieurs expertes et experts externes a joué un rôle clé dans le choix des vaccins.

Parmi les experts en son sein se trouvait Andrin Oswald, ancien collaborateur de Novartis, ancien directeur des partenariats industriels à la Fondation Bill & Melinda Gates et ancien conseiller de McKinsey. Et Lorenz Borer, qui a fait carrière dans l’industrie pharmaceutique. Fondateur de l’entreprise unipersonnelle Health Value Consulting, il est, depuis novembre 2022, directeur de Novavax Suisse, dont la Confédération avait acheté le vaccin huit mois plus tôt, alors qu’il était encore membre du groupe de travail «Achat de vaccins»…

L’enquête de la RSI montre que la Suisse n’a pas échappé à l’influence des cabinets de conseil dont le rôle dans la gestion de la crise Covid-19 a déjà été dénoncé dans d’autres pays. Le journaliste d’investigation du New York Times Walt Bogdanich, trois fois lauréat du prix Pulitzer, parle de «gouvernement fantôme» pour décrire le rôle que les cabinets de conseil ont endossé.

Le gouvernement allemand aurait dépensé 430 millions d’euros en consulting en 2020. En France, le président Macron s’est retrouvé au cœur d’une enquête du Parquet national financier, baptisée par les médias «affaire McKinsey». Le cabinet américain aurait touché à lui seul en 2020 près de 18 millions d’euros de l’Etat français, alors même qu’un rapport de la Cour des comptes prévenait en 2018 que «en matière de conseil stratégique, la qualité des travaux [de McKinsey] est souvent faible, les préconisations très générales et laconiques1». 

La situation ne s’avère guère meilleure dans les pays anglophones, où des enquêtes, des procès et des règlements à coups de millions sont en cours depuis des années. McKinsey a été actif par exemple lors de la chute retentissante d’Enron en 2001. Le cabinet de conseil a aussi accepté en 2021 de verser 573 millions de dollars pour solder des poursuites judiciaires lancées par des Etats américains, qui l’accusaient d’avoir contribué à la crise des opiacés via ses conseils à des groupes pharmaceutiques, dont Purdue Pharma, le fabricant de l’Oxycontin.

Même la Commission européenne a dépensé plus d’un milliard d’euros de 2017 à 2021, en conseils fournis par les «Big Four» (Deloitte, Ernst & Young, KPMG et PricewaterhouseCoopers) et les «Big Three» (McKinsey & Company, Boston Consulting Group et Bain & Company). Les sociétés de conseil ont été impliquées dans des projets d’élargissement de l’Union européenne, dans la politique migratoire et extérieure, dans des programmes de réforme et dans la planification de la normalisation après la pandémie.

L’enquête de la RSI a le mérite de montrer que la Suisse n’est pas épargnée par le «virus du conseil». Reste à savoir si les parlementaires s’empareront du sujet pour exiger des comptes à l’exécutif, afin d’éviter que ce genre de conflits d’intérêts ne se reproduise à l’avenir.


1Anne-Sophie Mercier, «Consultant à la place du sultan», Le Canard enchaîné, no 5236,‎ 17 mars 2021.


 

Voir le documentaire de la RSI sous-titré en français.

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