Ce passé qui ne passe pas

Publié le 10 juin 2022

Timbre représentant le siège de la Stasi, la police politique de la RDA (1982). Domaine public.

Martine Lombard est originaire de Dresde et a quitté la RDA pour Paris en 1986. Elle vient de publier un livre qui raconte, entre autre, ce que fut son adolescence dans le système communiste et son arrachement à celui-ci. Ces nouvelles ont été bien sûr écrites longtemps avant l’intervention actuelle en Ukraine mais en les lisant, on ne peut s’empêcher d’y penser souvent.

Ce Passe-passe est un livre sur le grand Autre, sur ce qui oppose les Ossis aux Wessis, un système politique à son contraire, un sexe à l’autre, les vieux aux jeunes, nous à l’autre qu’on ne comprend pas ou plus ou pas encore. Ainsi, par exemple, quoi de plus autre, aujourd’hui, pour nous, que l’actuel ressenti des masses russes et ex-soviétiques?

Ballade au lac

Dans la première nouvelle, Vacances d’été, le héros, Mathias, un ingénieur informaticien, veut renouer avec son enfance et pour cela emmène ses parents, sa femme et ses enfants faire une excursion au lac Müritz, le plus grand (117 km2) d’Allemagne après celui de Constance. C’est là, dans le nord de l’Allemagne, au fin fond du Land de Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, qu’ils allaient quand il était enfant mais aujourd’hui, ses parents, à présent octogénaires, sont renfrognés. Son père, une ancienne sommité de l’université de Leipzig, joue au râleur assermenté. Corinna, son épouse, cherche à pacifier les rapports mais eux, les vieux, aigris et égoïstes, continuent à se la jouer «Monsieur le Professeur et sa digne Epouse».
Après ça, revenu à l’hôtel, les apercevant dans leur chambre au rez-de-chaussée, Mathias constate qu’ils déambulent nus ainsi qu’ils le font d’habitude chez eux à la maison. Et nous voilà en plein cœur d’une des récurrences du livre: la question de l’hygiène, du corps, du sport, de l’embrigadement et de l’influence du protestantisme sur la RDA. 

Pendant toute la nouvelle, Mathias observe son père qui a un visage livide, les joues pendantes et une ligne dure qui se creuse de la commissure des lèvres jusqu’au cou, des avant-bras ridés et presque translucides émaillés de ces bleus qui naissent au moindre contact qu’il a avec des objets. Et l’amertume que ce père traîne depuis la chute du Mur, une énorme béance, celle de la confiance perdue – et qui fait qu’à présent, cet ancien communiste vote pour l’extrême-droite, pour le parti Alternative für Deutschland (AfD). C’est une horreur.

Voilà, ses enfants s’ennuient, sa femme lit, et lui, Mathias se ronge tout en redressant ses épaules car sa mère a toujours été très à cheval sur sa posture – fallait éviter la scoliose. Sa mère qui demande à sa femme, Corinna, ce qu’elle lit. Elle lit Goethe, elle est prof au lycée et c’est dans le programme du bac. Et la mère qui était aussi prof d’allemand, s’exclame: «Ah, ils comprennent encore Goethe?!» Ce à quoi, avec un sourire détaché, Corinna répond: «C’est une version simplifiée».

Ses parents partis, il propose à ses enfants une baignade. Johann, l’un de ses fils: – Sur une plage de nudiste? Mathias: – On fait comme on veut. Johann: – Et si on n’a pas envie de voir ses parents nus?

Camp de vacances et tentative de recrutement

Dans une autre des nouvelles, Enterrez mon cœur à Templin, une mère de famille d’aujourd’hui emmène ses enfants dans un camp de vacances de sa jeunesse. A l’entrée, il y a toujours la mosaïque multicolore avec des écoliers des cinq continents agitant leurs foulards et elle est toujours surplombée par un mirador. C’est ce qui reste du camp Klim Vorochilov – un panneau «Entrée interdite», des dalles cassées, la colonne de granit des jeunes Pionniers sur laquelle leurs 10 commandements restent lisibles – les jeunes Pionniers aiment leur patrie, leurs parents, entretiennent l’amitié avec le monde entier, étudient avec ardeur, aiment l’ordre et la discipline, aiment danser, jouer et bricoler, respectent ceux qui travaillent, haïssent les va-t-en-guerre. 

Le camp s’appelle Klim Vorochilov et l’arrière-fond actuel de ce nom propre est proprement vertigineux: il s’agit d’un bolchevik qui a fait partie en 1918 du comité provisoire de l’Ukraine et ensuite du comité central de l’Union soviétique jusqu’au temps de Khrouchtchev. Entre les deux guerres mondiales, il s’est opposé à la modernisation de l’Armée rouge et est l’un des responsables des premières et lourdes défaites de celle-ci contre l’Allemagne nazie! Il perd son poste en 1939 après l’échec de l’attaque contre la Finlande. Leningrad encerclé, c’est de nouveau lui! Staline le limoge alors et le remplace par Joukov. 

La visiteuse retrouve donc les vestiges de la baraque qu’elle partageait avec 15 camarades – cinq semaines à dormir, à tricoter, à chanter, à s’épier non-stop les uns les autres. Et lui revient d’un coup le sommet du grotesque: une séance sur le protocole à suivre en cas d’attaque nucléaire avec présentation d’une combinaison NBC, de cuissardes, d’une grosse veste en caoutchouc, de lunettes de protection. Et si on n’en a pas? Se coucher, journal ou sac sur la tête, dans le sens opposé au centre de l’impact. Le taré de l’encadrement ajoutant qu’avec cet équipement, vos chances de survie deviennent raisonnables. 

A l’époque, elle était une révoltée, elle ne voulait ni apprendre à tirer, ni à évacuer des victimes, ni à tout connaître sur l’ennemi, ni à marcher au pas! Elle en culpabilisait, même. 

L’Etat fait tant pour toi, se disait-elle parfois. Mais rien à faire. Elle est la fausse note. Le caporal la signale à la hiérarchie, on annule sa bourse, on la convoque, lui rend des visites inopinées, on tente de la recruter. 

Cette tentative de recrutement est à nouveau racontée mais d’une façon beaucoup plus détaillée dans une autre nouvelle, La candidate. A ce moment-là, en 1985, elle, qui mesure 1 mètre 65, est blonde et d’aspect agréable, mène des études supérieures de français et d’anglais. Des agents de la Stasi viennent la voir pour une enquête préliminaire, mieux la connaître, mieux cerner sa personnalité et sonder sa réaction face à une éventuelle proposition de collaboration avec eux. Quand ils reviennent, c’est pour l’interroger sur une collègue – son attitude politique, sa personnalité, ses fréquentations. 

En juillet 1985, lors de leur troisième passage, elle annonce enfin qu’elle refuse de collaborer avec eux en invoquant des réserves morales: car écouter et observer d’autres personnes dans le but de leur soutirer des informations est incompatible avec l’idée qu’elle se fait d’elle-même. Elle reconnaît la nécessité du travail du MfS (Ministère de la Sécurité d’Etat c’est-à-dire la Stasi), confirme son engagement sans faille pour la RDA mais se sent incapable d’assumer un rôle de mouchard et elle refuse fermement de prendre un nouveau rendez-vous. Elle leur déconseille aussi d’insister car elle le sait: elle ne changera pas.

Passage à l’Ouest

Tout cela n’est pas bon pour elle et à la première occasion, un de ses profs de l’Alliance française lui ayant proposé un mariage de convenance, elle décide de quitter sa patrie, départ qu’elle narre de façon détaillée dans Vous me facilitez les adieux.

Au poste de douane, transportant avec difficulté deux grosses caisses en carton contenant toutes ses affaires, elle côtoie de vieilles femmes qui, équipées de gros cabas, vont chercher des tablettes de chocolat, des cigarettes, des collants, des paquets de café, pour, au retour, amadouer qui un médecin, qui un garagiste ou un plombier. Quand enfin, on l’appelle, elle use de son nouveau nom français, de son passeport flambant neuf, remplit son formulaire, puis attend, c’est long, long, long, Enfin, le fonctionnaire appuie sur un bouton invisible, elle passe dans un couloir bondé d’hommes et de femmes en uniforme, ayant les mains posées sur leurs mitraillettes et qui sont bien plus nombreux que la petite poignée d’individus qu’ils ont à surveiller. 

Ouf! Tout est en règle, son dossier est complet, sa fiche de transmission administrative truffée de tampons d’institutions dont elle ignorait jusqu’alors l’existence, la Caisse d’épargne, le Crédit mutuel des agriculteurs, la Banque des règlements internationaux, la Confédération des femmes, celle de la culture, l’Association d’amitié germano-soviétique, la Société des sports et de la technique… car elle a dû aller dans tous ces endroits pour récolter à chaque fois un visa de clôture, certifiant qu’elle n’existe plus dans leurs fichiers où elle n’avait jamais existé! De même, ses parents, sa sœur et sa grand-mère ont dû déclarer sur l’honneur renoncer pour toujours à leur droit d’être pris en charge par elle en cas de maladie ou de dépendance. Après avoir traversé divers sas, rideaux et autres cabines, avoir été une dernière fois surveillée à travers des miroirs, filmée par de discrètes caméras, elle est enfin recrachée de l’autre côté.

A Paris, elle se gave de délicieux, pas chers et si gras pains au chocolat. Son mariage a duré 15 minutes et elle n’habitera jamais avec son «mari». Ses parents lui ont offert les alliances en argent de ses grands-parents. Dans quelques semaines, elle les revendra pour avoir trois francs six sous. Et dans la capitale française, elle se fera arnaquer, rudoyer, aider, voler, tombera dans tous les pièges, apprendra en solitaire la dure langue de la survie dans le système libéral. Passant de chambre en chambre de bonne et d’amant en amant, parfois, elle restera prostrée de longues journées dans sa chambre plus affamée encore que le clochard qui stagne au pied de son immeuble. Endurant néanmoins tout ceci sans jamais se plaindre, restant hyper satisfaite d’avoir réussi à échapper à la vie telle qu’elle était programmée en RDA.

Treize nouvelles

Les récits qui ne concernent pas directement la RDA abordent l’histoire de père de famille en perdition, de cadre commercial en plein burn out, de mère modèle qui dérapent, de lutte, de souvenir, d’espoir et de transmission. Bref, les multiples facettes possibles de notre existence en ce si stressant et stressé XXIème siècle!


«Passe-passe», Martine Lombard, Médiapop Editions, 208 pages.

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires

À lire aussi

Politique

Alexeï Navalny et la grenouille équatorienne

Accusations intempestives, toxines exotiques et emballement médiatique: le scénario des empoisonnements russes se répète inlassablement. Après les cas Markov, Litvinenko ou Skripal, voici l’affaire Navalny, la dernière en date. Pourtant, à chaque fois, les certitudes politiques précèdent les preuves. Entre communication soigneusement orchestrée et zones d’ombre persistantes, une question demeure: (...)

Guy Mettan
Politique

La fureur du verbe et de l’ego

Face à l’Iran, un homme seul est sur le point de décider entre la guerre et la paix, entre l’offensive d’une armada ou les pourparlers. D’autres ont à choisir entre le prolongement d’un conflit abominable entre l’Ukraine et la Russie ou la recherche d’une issue. Que se passe-t-il dans la (...)

Jacques Pilet
Politique

Russie-Ukraine: feu vert pour la Suisse

Alors que la guerre en Ukraine s’enlise, une étroite fenêtre diplomatique semble s’entrouvrir. Forte de sa tradition de neutralité et de médiation, la Suisse pourrait saisir cette occasion pour renouer avec son rôle historique et contribuer à relancer une dynamique de paix.

Guy Mettan
Politique

Epstein était-il vraiment un «agent russe», comme le suggèrent certains médias?

Les documents déclassifiés révèlent des contacts réels entre le financier pédocriminel et des figures russes, dont un ex-vice-ministre proche du FSB et des tentatives répétées de contacts avec Vladimir Poutine et Sergueï Lavrov. Si certains médias occidentaux y voient la marque d’un agent d’influence du Kremlin, les preuves d’une collaboration (...)

Martin Bernard
Politique, HistoireAccès libre

En faveur d’une Europe réconciliée, de l’Atlantique à l’Oural

Face aux tensions géopolitiques, l’Europe doit choisir entre l’escalade durable ou une nouvelle architecture de paix. Au-delà des logiques d’affrontement, une réconciliation avec la Russie, telle que la défendaient déjà De Gaulle et Churchill, offrirait une alternative à la fragmentation actuelle. Bien qu’elle puisse sembler utopique, cette perspective mérite réflexion, (...)

Klaus J. Stöhlker
Politique

L’histoire tordue et effacée: une arme de guerre

Trump révise le passé des Etats-Unis et du monde pour le glorifier. Le pouvoir ukrainien efface l’héritage culturel russe. Poutine met entre parenthèses l’horreur de l’ère stalinienne. Xi Jinping fait de même avec la Révolution culturelle meurtrière de Mao. Israël écrase les traces et le souvenir de 5000 ans de (...)

Jacques Pilet
Politique

L’Europe devrait renouer avec l’Afrique sans discuter

A force de crises et de maladresse diplomatique, l’Europe a laissé s’éroder son influence en Afrique. Celle-ci est pourtant un partenaire clé pour l’avenir européen. Tandis que la concurrence s’impose sur le continent, Bruxelles et ses Etats membres amorcent un timide réajustement. Mais pour renouer avec des partenaires africains lassés (...)

Guy Mettan
Economie, PolitiqueAccès libre

Une Allemagne brisée: l’Europe face à son suicide économique

En 2026, l’Allemagne affronte une crise industrielle profonde qui dépasse le simple cycle économique. La première économie européenne paie l’empilement de choix politiques ayant fragilisé son appareil productif, sur fond d’énergie coûteuse, de pressions géopolitiques et de transition verte mal conçue. L’UE est désormais confrontée à ses contradictions.

Michel Santi
Politique

Terrorisme: Berlin frappé au cœur

L’actualité, proche et tragique, ou spectaculaire et géopolitique, a éclipsé l’évènement. Parlant lui aussi. Le terrorisme a plongé une partie de Berlin dans le noir: le groupe d’extrême-gauche Vulkan a incendié un centre de distribution électrique dans la nuit du 3 au 4 janvier. Les Berlinois se demandent comment on (...)

Jacques Pilet
Politique

Comment jauger les risques de guerre 

A toutes les époques, les Européens ont aimé faire la fête. Des carnavals aux marchés de Noël, dont la tradition remonte au 14e siècle en Allemagne et en Autriche. Et si souvent, aux lendemains des joyeusetés, ce fut le retour des tracas et des guerres. En sera-t-il autrement une fois (...)

Jacques Pilet
Politique

Les Etats-Unis giflent l’Europe et font bande à part

Sismique et déroutante, la nouvelle stratégie de sécurité américaine marque une rupture historique. Après un exercice d’introspection critique, Washington opte pour un repli stratégique assumé, redessine sa doctrine autour des priorités nationales et appelle ses partenaires — surtout européens — à une cure de réalisme. Un tournant qui laisse l’Europe (...)

Guy Mettan
Politique

A Lisbonne, une conférence citoyenne ravive l’idée de paix en Europe

Face à l’escalade des tensions autour de la guerre en Ukraine, des citoyens européens se sont réunis pour élaborer des pistes de paix hors des circuits officiels. Chercheurs, militaires, diplomates, journalistes et artistes ont débattu d’une sortie de crise, dénonçant l’univocité des récits dominants et les dérives de la guerre (...)

Jean-Christophe Emmenegger
PolitiqueAccès libre

L’inquiétante dérive du discours militaire en Europe

Des généraux français et allemands présentent la guerre avec la Russie comme une fatalité et appellent à «accepter de perdre nos enfants». Cette banalisation du tragique marque une rupture et révèle un glissement psychologique et politique profond. En installant l’idée du sacrifice et de la confrontation, ces discours fragilisent la (...)

Hicheme Lehmici
Politique

La guerre entre esbroufe et tragédie

Une photo est parue cette semaine qui en dit long sur l’orchestration des propagandes. Zelensky et Macron, sourire aux lèvres devant un parterre de militaires, un contrat soi-disant historique en main: une intention d’achat de cent Rafale qui n’engage personne. Alors que le pouvoir ukrainien est secoué par les révélations (...)

Jacques Pilet
Politique

Les BRICS futures victimes du syndrome de Babel?

Portés par le recul de l’hégémonie occidentale, les BRICS — Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud — s’imposent comme un pôle incontournable du nouvel ordre mondial. Leur montée en puissance attire un nombre croissant de candidats, portés par la dédollarisation. Mais derrière l’élan géopolitique, l’hétérogénéité du groupe révèle des (...)

Florian Demandols
Politique

Pologne-Russie: une rivalité séculaire toujours intacte

La Pologne s’impose désormais comme l’un des nouveaux poids lourds européens, portée par son dynamisme économique et militaire. Mais cette ascension reste entravée par un paradoxe fondateur: une méfiance atavique envers Moscou, qui continue de guider ses choix stratégiques. Entre ambition et vulnérabilité, la Pologne avance vers la puissance… sous (...)

Hicheme Lehmici