Big Donald et l’attaque de la diligence groenlandaise

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A Davos, la tentative de hold-up américaine au Groenland a fait long feu. Mais ce n’est que partie remise. Tôt ou tard, de gré ou de force, «l’Ile verte» finira par être dépouillée. L’histoire du Far West et les westerns hollywoodiens l’ont abondamment montré: aux Etats-Unis, les hors-la-loi comme les hommes de loi ne renoncent jamais à une conquête, même si les seconds y mettent davantage de gants que les premiers. Les Indiens, ou ce qu’il en reste, en savent quelque chose.
A la fin du 19e siècle, lorsque le continent nord-américain fut conquis, cette logique prédatrice s’était tournée contre l’Espagne, qui se vit privée de Cuba, des Philippines, de Guam, de Puerto Rico et de quelques autres menues possessions. Au 20e siècle, à la faveur des guerres fratricides européennes et des appels à l’aide des «alliés», les Etats-Unis purent intervenir en toute légitimité sur le continent et soumettre, in fine, aussi bien leurs adversaires vaincus — l’Allemagne et l’Italie — que leurs alliés victorieux, l’Europe de l’Ouest dans un premier temps, puis l’Europe de l’Est dans un second temps, après l’effondrement soviétique de 1991 et l’expansion de l’OTAN jusqu’aux frontières de la Russie.
Des complices devenus proies
Il ne s’en fallut d’ailleurs que d’un cheveu pour que le dernier allié de 1945, la Russie précisément, soit elle aussi asservie durant les sombres années 1990, tandis que l’Ukraine, déchirée, finissait par succomber, en 2014, à une seconde «révolution de couleur», déclenchant la guerre que l’on sait.
Pendant des décennies, alors que la prédation s’étendait à l’ensemble de la planète à la faveur d’innombrables coups d’Etat (Iran, Guatemala, Indonésie, Chili…), guerres post-coloniales (Corée, Vietnam) et invasions (Haïti, Panama, Somalie, Grenade, Irak, Afghanistan, Syrie, Libye…), les Européens se crurent épargnés, au nom de leur amitié historique, des affinités culturelles et de la communauté de valeurs libérales qui liaient les deux continents.
Ils découvrent désormais avec stupéfaction que, de complices du prédateur dont ils se repaissaient goulûment des miettes, ils sont devenus à leur tour des proies. Et des proies d’autant plus appétentes qu’elles étaient proches du tigre. Le Danemark, qui fut pendant des décennies l’esclave le plus fidèle des Etats-Unis, bombardant la Serbie et l’Irak quand ceux-ci l’exigeaient, accueillant les centres d’espionnage du maître pour épier ses amis, lui ouvrant ses bases militaires, livrant ses avions F-16 à l’Ukraine quand on l’y invitait, partageant même sa colonie groenlandaise avec lui, vient d’en faire l’amère expérience. Toutes ces années de servilité, de reptation, de léchage de bottes pour finir croqué comme un vulgaire hanneton, cela devrait donner à réfléchir. Mais on peut gager que non.
L’Europe et la Suisse, entre tétanie et capitulation
La Suisse ne fait guère mieux. On sait que Trump adore humilier ses alliés. Zelensky en avait fait les frais en février dernier. D’autres dirigeants européens ont suivi, dont notre ancienne présidente, Karin Keller-Sutter, lors de son fameux téléphone de l’été dernier, et le président actuel, Guy Parmelin, qui a dû accepter sans broncher de voir la Suisse humiliée à Davos. Rien d’étonnant à cela: la Suisse a depuis longtemps montré la voie à son partenaire américain, cédant dans l’affaire des fonds en déshérence en 1998, abandonnant son secret bancaire au profit de certains Etats américains dans les années 2010, se rapprochant de l’OTAN et achetant l’inepte avion états-unien F-35 en 2021, abandonnant sa neutralité et prenant parti pour l’Ukraine en 2022, cédant au chantage sur les tarifs douaniers en 2025. Le rythme de la capitulation ne fait que s’accélérer et Donald Trump aurait tort de se priver.
Quant à l’Europe, elle est tétanisée. De temps en temps, son cadavre est saisi de spasmes: Macron fait parfois mine de se rebiffer, Merz admet qu’il faudrait parler à Poutine, Meloni et Starmer jugent excessif de s’emparer du Groenland par la force, Pedro Sanchez condamne Israël, huit pays envoient quelques soldats à Nuuk. Sans aucun résultat. Donald fronce le sourcil et tout rentre aussitôt dans l’ordre et la soumission.
Mettre en place la résistance
Jusqu’à quand accepterons-nous de nous laisser humilier et vassaliser? Telle est la seule question que les Européens devraient se poser. D’autres pays, plus courageux, ont montré la voie à suivre. Le Brésil, la Colombie et le Mexique ne se sont pas laissé intimider par l’affaire du Venezuela. La Chine a montré l’exemple dans le cas des tarifs douaniers. La Turquie n’a pas cédé au chantage lorsqu’elle a voulu à la fois acheter des F-35 américains et une défense anti-missiles russe. Dans un registre plus violent, la Russie a mis fin par la force aux manœuvres qui visaient à l’éliminer de la scène internationale et l’Iran a résisté à toutes les tentatives de subjugation, guerre ouverte par bombardements ou renversement du régime par manifestants interposés.
Sans aller jusque-là, il existe pourtant des moyens de résister à «Whiplash Trump», l’homme qui manie le fouet avec ses alliés et finit par subir le coup du lapin. Le premier ministre canadien Mark Carney a incarné la résistance avec brio en appelant, à Davos, «les puissances moyennes à s’unir contre les forces hégémoniques», et à ne pas «plier dans l’espoir que la soumission apporte la sécurité».
Voyant large et loin, et joignant le geste à la parole, il vient de conclure une alliance économique de revers avec la Chine. Les Européens, qui persistent à vouloir se battre sur trois fronts — le russe, l’américain et le chinois — sans en avoir ni les moyens ni les compétences, devraient l’imiter en mettant immédiatement fin à la guerre sur leur continent pour s’attaquer aux seuls défis qui vaillent la peine: leur désindustrialisation et leur relégation économique, leur effacement géopolitique et la reconstruction de leurs relations avec les Etats-Unis, la Chine et la Russie sur des bases nouvelles.
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