Publié le 8 avril 2022

Drap peint, par Anne-Marie Gbindoun. (Détail). – © DR

Depuis 2011, à l’initiative du pasteur Jean-François Ramelet, l’église de Saint-François à Lausanne ouvre son chœur à des artistes contemporains habités par l’«esprit sainf» et inspirés par l’ampleur architecturale. Ainsi pourra-t-on contempler du 16 avril au 4 juin les «Apparitions»  (draps peints) d’Anne-Marie Gbindoun, originaire du Bénin et résidant à Lausanne.

Depuis l’Antiquité, et surtout depuis la Renaissance, les artistes dits improprement «plastiques» s’en tiennent aux données visuelles, ils gardent la distance, ils se satisfont des silhouettes, des périphéries, des ombres et des lumières, ils «photo-graphient» à proprement parler. De Phidias à Andy Warhol, la contrepartie du génie artistique occidental, c’est le refoulement des sensations tactiles, olfactives, gustatives, proprioceptives, qui interviennent pourtant prioritairement dans notre expérience. Il est significatif que la toile dont le peintre doit bien se servir soit immaculée, plane, tendue orthogonalement sur un châssis, dématérialisée en tant qu’écran de projection – ce même tissu souple et polymorphe avec lequel, de notre naissance à notre mort, de l’emmaillotement au linceul, en passant par les vêtements et la literie, nous entretenons pourtant un contact intime et plutôt jouissif.

On peut dire à cet égard qu’Anne-Marie Gbindoun retourne aux fondamentaux. Certes, ses calicots sont faits pour être vus; mais, déjà, ils sont en libre suspension, ils gardent les plis et le «tombé» d’un vêtement; et surtout, ils court-circuitent la distance de vision, ils opèrent par empathie corporelle, ils réactivent l’indissociation des deux tissus, enveloppant et épidermique, ils communiquent les frissons, les échauffements, les sécrétions, les chatouillements, les picotements… Voir, c’est aussi voir autre chose que ce qu’on voit, pourrait-on dire en paraphrasant Merleau-Ponty, et c’est ce voir-là qu’Anne-Marie imprime ou dont elle imprègne ses tissus. Si elle invoque incidemment des silhouettes, c’est sur un mode allusif, pour acheminer le regard au corps et à ses intensités. Elle n’entend pas simplement inverser les instances du refoulement, mais activer ce corps vécu qui échappe ordinairement à notre langage figuratif. Notons à ce propos que le pointillisme ou les touches orientées qu’il lui arrive de pratiquer s’avèrent totalement étrangers aux mouvements picturaux néo-impressionnistes qu’on serait tenté d’évoquer de prime abord; ils ont tout à voir, ou plutôt tout à sentir, avec les affects épidermiques, olfactifs ou papillaires dont nous sommes innervés.

On pense par contre-épreuve à Mademoiselle Else dans le roman éponyme d’Arthur Schnitzler et à sa déconvenue devant son miroir: «Cette promenade nue à travers la chambre est délicieuse. Suis-je aussi belle que dans la glace? Approchez, belle demoiselle; je veux baiser vos lèvres rouges, presser vos seins contre mes seins. Quel dommage qu’il y ait cette vitre froide entre nous. Nous nous entendrions si bien.» – notons que le selfie opère le rapprochement entre le «je» subjectif et l’Autre social, mais sur un mode informatique «protégé», pour ainsi dire. Anne-Marie Gbindoun, elle, aura trouvé une solution existentielle dans la chaleur et la matérialité gratifiante du drap.

D’être présentées glorieusement, comme une incarnation de la transcendance, ou l’inverse, comme une résurrection de la chair, expose ces «apparitions» à deux lectures, religieuse et/ou profane, qui se rejoignent elles aussi. Résurrection de la chair: l’amphibologie du terme est bienvenue, qui réconcilie la matière et la spiritualité. On pense évidemment à la légende biblique de Véronique et au voile auquel elle a donné son nom, que, au Golgotha, elle tendit charitablement à Jésus, et que celui-ci lui rendit avec l’image de son visage imprimé – empreinte physique ou miracle? Le terme même de suaire, dans sa crudité étymologique de drap imprégné de sueur, de sang et de poussière, mais aussi dans son aura épiphanique, accuse le double sens. Mais Anne-Marie Gbindoun, en moderne Véronique, aura résolu souverainement et innocemment l’ambivalence en la dépliant sur les murs d’une église: «Mes mains vont et viennent sans qu’intervienne la volonté ou la conscience.»


«Apparitions», Anne-Marie Gbindouin, Eglise Saint-François, Lausanne. Du 16 avril au 4 juin 2022, entrée libre. Vernissage le samedi 16 avril à 15h. 

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires

À lire aussi

Politique, Sciences & Technologies

Les grandes oreilles d’Elon Musk pourraient espionner l’Europe depuis la Suisse

A Loèche, en Valais, l’installation de 40 antennes Starlink relance les inquiétudes autour de la souveraineté numérique suisse. Derrière ce projet porté par SpaceX se profile la question de l’accès des autorités américaines aux données transitant par le sol helvétique. Entre soupçons d’anciennes collaborations avec la NSA et extraterritorialité du (...)

Martin Bernard
Politique

Ce que la votation du 14 juin dit de nos fantasmes

Les «pour» et les «contre» l’initiative «Pas de Suisse à dix millions» échangent dans les médias des arguments rationnels, des chiffres, des prévisions, des hypothèses d’avenir. C’est le jeu. Un peu court. Le sujet est aussi émotionnel. Normal, puisque l’on parle de notre pays, de notre futur, de la vie (...)

Jacques Pilet
Economie, PolitiqueAccès libre

Plus d’heures de travail, moins de salaire

Alors qu’en Suisse les hôpitaux, les EMS et de nombreux secteurs peinent à recruter, le Parlement fédéral multiplie les attaques contre le droit du travail. Conditions de travail dans les soins, salaires minimaux, travail dominical ou temps partiel: sous la pression des milieux patronaux et des assureurs, plusieurs protections des (...)

Bon pour la tête
PolitiqueAccès libre

Jusqu’où la Suisse peut-elle absorber la croissance de sa population?

Michel Vonlanthen réagit à l’article de Jacques Pilet «Trop d’étrangers? Vieux débat… sur l’avenir». En prévision de la votation du 14 juin prochain sur l’initiative populaire «Pas de Suisse à 10 millions!», il analyse les tensions liées à la croissance démographique en Suisse et interroge le rôle des dynamiques économiques (...)

Bon pour la tête
Economie, Politique

Trop d’étrangers? Vieux débat… sur l’avenir

L’initiative contre une Suisse à dix millions divise dans toutes les couches de l’opinion. Les «pour» et les «contre» ont de bonnes raisons. Au-delà des consignes de partis, jetons un regard sur le passé et les futurs possibles.

Jacques Pilet
Politique

Sortir du nucléaire: un choix de raison pour l’avenir de la Suisse

Face aux risques majeurs, aux coûts croissants et aux évolutions technologiques, le nucléaire apparaît comme une impasse pour la Suisse. A l’inverse, les énergies renouvelables et la production décentralisée offrent une voie sûre, durable et économiquement viable. Il est temps de repenser notre modèle énergétique en misant sur l’autonomie locale (...)

Bon pour la tête
Politique, Sciences & Technologies

e-ID: le TF valide malgré les soupçons d’ingérence

En écartant pour des motifs formels des recours visant Swisscom, Ringier et TX Group, entreprises soupçonnées d’ingérence dans le référendum sur l’e-ID de septembre 2025, le Tribunal fédéral valide un scrutin au résultat serré sans trancher sur le fond. Une décision qui laisse en suspens des questions sensibles sur l’influence (...)

Anne Voeffray
Economie, PolitiqueAccès libre

Des villes néerlandaises interdisent la publicité pour la viande

A Amsterdam, la publicité pour la viande disparaît peu à peu de l’espace public au nom de la lutte contre le changement climatique. Cette décision, déjà suivie par plusieurs villes néerlandaises, relance un débat sensible: jusqu’où peut-on encadrer la consommation pour des raisons écologiques? En Suisse, où la promotion de (...)

Bon pour la tête
Politique

Les accords Suisse-UE cachent «une intégration sans précédent» à l’UE

L’expression «Bilatérales III», soigneusement choisie par le Conseil fédéral, minimiserait les conséquences constitutionnelles des accords entre la Suisse et l’Union européenne signés le 13 mars dernier, sur lesquels le peuple se prononcera. C’est la conclusion du professeur émérite Paul Richli, mandaté par l’Institut de politique économique suisse de l’Université de (...)

Martin Bernard
Economie, PolitiqueAccès libre

Biens volés, restitutions gelées: pourquoi l’Europe garde encore l’argent des anciens régimes africains

Des milliards gelés, quelques millions restitués: du Nigeria à l’Algérie, l’écart entre les avoirs saisis par les pays européens et les sommes effectivement rendues aux Etats africains ne cesse de s’élargir. Enquête sur un système qui sait bloquer l’argent sale, mais peine à le rendre.

Bon pour la tête
PolitiqueAccès libre

Quand le passé historique nous rattrape

Plusieurs pans de l’histoire s’imposent au souvenir ces temps-ci. Un film français nous renvoie à la collaboration avec Pétain. Les USA publient une liste énorme des membres du parti nazi. En Suisse, des historiens se battent jusqu’au Tribunal fédéral pour l’ouverture de documents interdits sur le passage chez nous de (...)

Jacques Pilet
Culture

Ces vignes qui disparaissent

Info-bagatelle? Peut-être, mais elle fait gamberger quiconque aime les saveurs du vin. La société issue de la coopérative viticole de Lutry, fondée en 1906, Terres de Lavaux, ferme ses portes. De nombreux vignerons de la région arrachent leurs vignes, ne trouvant pas de repreneurs. Et, comme partout, leurs bouteilles se (...)

Jacques Pilet
Histoire

Comment les services britanniques ont influencé la presse suisse pendant la guerre froide

Pendant des décennies, la Suisse s’est pensée et a été perçue comme un observateur distant de la guerre froide. Neutre, prudente, à l’écart des blocs, elle aurait traversé l’affrontement Est-Ouest sans vraiment y prendre part. Cette représentation rassurante a durablement façonné la mémoire collective helvétique. Les archives racontent une autre (...)

Jean-Christophe Emmenegger
Histoire

Max Petitpierre, le courage de négocier avec les méchants

Elu conseiller fédéral fin 1944, Max Petitpierre a su, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, sortir la Suisse de son isolement en renouant des relations diplomatiques aussi bien avec les Etats-Unis qu’avec l’Union soviétique. A l’heure où les tensions internationales ravivent les réflexes idéologiques et les divisions, son pragmatisme (...)

Guy Mettan
Culture

Un sombre mais indispensable roman sur la Suisse des années 1970

Dans son nouveau livre, «Les miettes», l’écrivain alémanique Lukas Bärfuss expose la condition de femme immigrée, pauvre et mère célibataire dans la Suisse prospère d’alors. Il le fait sans aucun misérabilisme, sans états d’âme non plus. Ce qui encourage à se poser la question: qu’en est-il aujourd’hui?

Patrick Morier-Genoud
Politique

Politique suisse: au fond du fond de l’affaire Dittli

Que peuvent bien avoir en commun ce drame cantonal vaudois et l’étrange destin de Pierre Maudet à Genève? Ils révèlent les rivalités anciennes entre libéraux-radicaux et démocrates-chrétiens, proches lorsqu’il s’agit de s’opposer à la gauche, mais aux mentalités bien différentes. De Genève à Lausanne, c’est tout un système d’alliances, d’ambitions (...)

François Schaller