Accords de Genève de 1954: quand la diplomatie suisse brillait

Publié le 3 mai 2024

Dernière session plénière de la conférence de Genève, le 21 juillet 1954. Deuxième à gauche, Vyacheslav Molotov, deux membres non identifiés de la délégation russe, Anthony Eden, Sir Harold Caccie et W.D. Allen. A l’arrière-plan se trouve la délégation du Nord Vietnam. © George Esper, The Eyewitness History of the Vietnam War, Associated Press 1983

C'est par une bise glaciale que s'ouvrit, le 26 avril 1954, la plus importante conférence de paix que la Suisse ait connue dans son histoire. Pendant 87 jours, les délégations des Quatre Grands – la Grande-Bretagne et la France étaient encore du nombre à l'époque, aux côtés des Etats-Unis et de l'Union soviétique – de la Chine, de l'Inde et d'une vingtaine de pays ont négocié sans relâche pour tenter de ramener la paix en Asie.

Un an plus tôt, en juillet 1953, la guerre de Corée s’était achevée par un armistice sans paix. Et depuis 1946, la France se livrait à une guerre sans issue au Vietnam. Dix jours après l’ouverture des négociations, la débâcle de Dien Bien Phu, le 7 mai 1954, devait d’ailleurs la convaincre d’abandonner la partie.

C’est ainsi que, pendant trois mois, le Conseiller fédéral Max Petitpierre et le Conseil fédéral purent recevoir sans discontinuer le gratin des ministres et Premiers ministres des nations parmi les plus puissantes du monde: John Foster Dulles puis Walter Bedell Smith, Anthony Eden, Georges Bidault, Pierre Mendès France, Viatcheslav Molotov – qui se rendra même à Berne à la plus grande satisfaction des autorités et des médias suisses de l’époque – Chou en Lai, dont c’était la première visite en Europe, le délégué indien Krishna Menon, lui aussi encore inconnu, et enfin le premier ministre nord-vietnamien Pham Van Dong et l’empereur d’Annam Bao Dai, pour ne citer que les plus connus. 

On s’aperçut dès les deux premières semaines que les négociations sur la Corée n’aboutiraient pas. Les délégations coréennes ne cessaient de s’invectiver tandis que les Occidentaux menés par les Américains aussi bien que le camp communiste sous le leadership soviétique et chinois se montraient inflexibles. Les choses se présentaient beaucoup mieux pour l’Indochine, grâce à la défaire militaire française et à l’arrivée au pouvoir de Mendès France, fermement décidé à sortir du bourbier indochinois. Après deux mois d’âpres négociations, le 21 juillet, on parvint finalement à signer un accord de paix, qui est resté dans l’histoire sous le nom d’Accords de Genève. Le Vietnam se trouvait de facto partagé en deux, de part et d’autre du 17ème parallèle.

La paix ne devait guère durer, les Américains se hâtant de déclarer qu’ils n’étaient pas liés par ces accords et redoublant d’activisme dans leur politique de containment du bloc communiste. Le Vietnam allait dès lors devenir la principale guerre chaude de la guerre froide. 

Mais sur le moment, et dans les années qui suivirent, tout le monde fut satisfait. Les Vietnamiens du Nord et Sud avaient obtenu leur Etat, les Français s’étaient débarrassés de l’Indochine alors que l’Algérie était prête à s’enflammer, les Soviétiques avaient réussi à calmer le jeu et à se donner une aura pacifiste, les Chinois et les Indiens étaient ravis d’avoir été reconnus sur la scène internationale, de même que le tiers monde, à qui la défaite d’une grande puissance coloniale convenait fort bien, tandis que les Suisses étaient enchantés d’avoir enfin pu faire reconnaitre les mérites de la neutralité (contestée par l’Union soviétique après 1945) et leurs talents pour les bons offices. De plus, en quelques semaines, la Suisse avait pu se constituer un réseau diplomatique de premier ordre dans tous les camps, aussi bien à l’Ouest qu’à l’Est, et avait réussi à réinstaller Genève comme capitale multilatérale.

Contrairement à ce qu’on peut penser, ce succès n’a pas été de soi et a exigé beaucoup d’opiniâtreté et de doigté. Il tient pour une bonne part à l’esprit du temps – la conviction que la neutralité était un instrument utile – et à l’adresse et à la fermeté de conviction d’un homme, Max Petitpierre, qui ne se laissa pas démonter lorsqu’on l’accusa de pactiser avec l’ennemi communiste. D’abord, la Suisse avait su rester neutre pendant la guerre de Corée, ce qui fut bien reçu par l’URSS et la Chine. Elle n’avait pas non plus adhéré à l’OTAN. Elle avait rapidement reconnu le gouvernement de Mao à Pékin. Et elle avait su démontrer que sa neutralité était utile aux Occidentaux qui avaient besoin d’un Etat neutre pour surveiller la ligne de démarcation en Corée. Petitpierre, en rusé diplomate, avait alors réussi à hisser la neutralité suisse au-dessus des autres en faisant accepter le mandat de surveillance suisse aussi bien par les Américains que par les Russes. 

Ce succès devait d’ailleurs se confirmer l’année suivante, lorsque Genève, en plein milieu de la guerre froide, réussit à accueillir le premier Sommet des Quatre Grands. Beaucoup d’autres devaient suivre, dont la rencontre Reagan-Gorbatchev en 1985 et le sommet Biden-Poutine en 2021.

En somme, Petitpierre avait réussi le pari de prouver aux Suisses et au monde qu’il y avait un grand rôle pour les petits pays neutres, et cela même quand les rivalités entre superpuissances étaient à leur comble. Je doute qu’on parvienne à de tels résultats avec la très mal nommée «Conférence de paix sur l’Ukraine».

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires

À lire aussi

Politique

Venezuela: le retour brutal de la doctrine Monroe

L’enlèvement de Nicolás Maduro par les Etats-Unis constitue une rupture majeure du droit international et un signal géopolitique fort. Derrière l’opération militaire, se dessine le retour assumé de la doctrine Monroe et l’usage décomplexé de la coercition contre les Etats engagés dans la multipolarité.

Hicheme Lehmici
Philosophie

Les non-dits du monde multipolaire

Le nouveau contexte mondial en pleine reconfiguration se situe non seulement dans un espace à comprendre, mais aussi dans un temps particulier à reconnaître.

Igor Balanovski
Histoire

Quand remontent les fantômes du passé

Ce livre n’est ni un roman ni un travail d’historien. «Les zones grises du passé», d’Alexandra Saemmer, est une «enquête familiale à la lisière du Troisième Reich», comme indiqué en surtitre. Une plongée dans le destin d’un communauté peu connue, les Sudètes. Ouvrage troublant à maints égards.

Jacques Pilet
Politique

Arctique et Grand Nord: la bataille mondiale a bel et bien commencé

La fonte accélérée des glaces transforme la région en nouveau centre névralgique de la puissance mondiale: routes maritimes émergentes, ressources stratégiques et militarisation croissante y attisent les rivalités entre pays. Le Grand Nord — dominé pour l’heure par Moscou — est devenu le théâtre où se redessinent les rapports de (...)

Hicheme Lehmici
Politique

La France est-elle entrée en révolution?

Le pays est devenu ingouvernable et la contestation populaire ne cesse d’enfler. La France fait face à une double crise de régime: celle de la Ve République et celle du système électif. Les Français, eux, réclament davantage de souveraineté. L’occasion, peut-être, de mettre fin à la monarchie présidentielle et de (...)

Barbara Stiegler
Politique

A Lisbonne, une conférence citoyenne ravive l’idée de paix en Europe

Face à l’escalade des tensions autour de la guerre en Ukraine, des citoyens européens se sont réunis pour élaborer des pistes de paix hors des circuits officiels. Chercheurs, militaires, diplomates, journalistes et artistes ont débattu d’une sortie de crise, dénonçant l’univocité des récits dominants et les dérives de la guerre (...)

Jean-Christophe Emmenegger
PolitiqueAccès libre

Pacifistes, investissez dans l’armement!

Le journal suisse alémanique «SonntagsZeitung» n’a aucun scrupule: dans sa rubrique Argent, il recommande désormais, avec un certain enthousiasme, d’acheter des actions dans le secteur de la défense… lequel contribue à la paix, selon certains financiers.

Marco Diener
Culture

Vallotton l’extrême au feu de glace

A propos de la rétrospective «Vallotton Forver» qui a lieu à Lausanne, dix ans après l’expo déjà mémorable du Grand Palais à Paris, et d’un petit livre d’une pénétrante justesse sensible de Maryline Desbiolles.

Jean-Louis Kuffer
Economie

La crise de la dette publique: de la Grèce à la France, et au-delà

La trajectoire de la Grèce, longtemps considérée comme le mauvais élève de l’Union européenne, semble aujourd’hui faire écho à celle de la France. Alors qu’Athènes tente de se relever de quinze ans de crise et d’austérité, Paris s’enlise à son tour dans une dette record et un blocage politique inédit. (...)

Jonathan Steimer
Histoire

La Suisse des années sombres, entre «défense spirituelle» et censure médiatique

En période de conflits armés, la recherche de la vérité est souvent sacrifiée au profit de l’union nationale ou de la défense des intérêts de l’Etat. Exemple en Suisse entre 1930 et 1945 où, par exemple, fut institué un régime de «liberté surveillée» des médias qui demandait au journaliste d’«être (...)

Martin Bernard
PolitiqueAccès libre

Qui a des droits et qui n’en a pas, la démocratie à géométrie variable

Les votations cantonales vaudoises en matière de droits politiques, notamment pour les résidents étrangers, soulèvent des questions allant bien au-delà des frontières cantonales et nationales. Qu’est-ce qu’une communauté? Qui a le droit d’en faire partie? Qui en est exclu? Est-ce la raison et la logique ou bien plutôt les affects (...)

Patrick Morier-Genoud
Politique

Etats-Unis: le retour des anciennes doctrines impériales

Les déclarations tonitruantes suivies de reculades de Donald Trump ne sont pas des caprices, mais la stratégique, calculée, de la nouvelle politique étrangère américaine: pression sur les alliés, sanctions économiques, mise au pas des récalcitrants sud-américains.

Guy Mettan
Politique

La guerre entre esbroufe et tragédie

Une photo est parue cette semaine qui en dit long sur l’orchestration des propagandes. Zelensky et Macron, sourire aux lèvres devant un parterre de militaires, un contrat soi-disant historique en main: une intention d’achat de cent Rafale qui n’engage personne. Alors que le pouvoir ukrainien est secoué par les révélations (...)

Jacques Pilet
Politique

Ukraine: un scénario à la géorgienne pour sauver ce qui reste?

L’hebdomadaire basque «Gaur8» publiait récemment une interview du sociologue ukrainien Volodymyr Ishchenko. Un témoignage qui rachète l’ensemble de la propagande — qui souvent trouble plus qu’elle n’éclaire — déversée dans l’espace public depuis le début du conflit ukrainien. Entre fractures politiques, influence des oligarchies et dérives nationalistes, il revient sur (...)

Jean-Christophe Emmenegger
Politique

Les BRICS futures victimes du syndrome de Babel?

Portés par le recul de l’hégémonie occidentale, les BRICS — Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud — s’imposent comme un pôle incontournable du nouvel ordre mondial. Leur montée en puissance attire un nombre croissant de candidats, portés par la dédollarisation. Mais derrière l’élan géopolitique, l’hétérogénéité du groupe révèle des (...)

Florian Demandols
Politique

Pologne-Russie: une rivalité séculaire toujours intacte

La Pologne s’impose désormais comme l’un des nouveaux poids lourds européens, portée par son dynamisme économique et militaire. Mais cette ascension reste entravée par un paradoxe fondateur: une méfiance atavique envers Moscou, qui continue de guider ses choix stratégiques. Entre ambition et vulnérabilité, la Pologne avance vers la puissance… sous (...)

Hicheme Lehmici