A l’Etivaz, bercé par le chant des psaumes

Publié le 20 août 2021

Le lac d’Arnon (Arnen en allemand) vu du Col de Voré. – © Toutes les photos sont de Guy Mettan

Un an après avoir sillonné le Valais par cols et par vaux pendant cinquante-cinq jours, il est temps de reprendre le sac à dos et de partir pour une nouvelle aventure, à travers la Suisse romande cette fois-ci. L’idée est de remonter le röstigraben de Saint-Maurice à Bâle en redescendant à Genève par les crêtes du Jura. Episode 5, où des psaumes résonnent à la tombée de la nuit.

Les Diablerets – Lac Retaud – Col de Voré – Lac d’Arnon – Fenêtre d’Arnon – Pâquier-Mottier – L’Etivaz – 18 juillet 2021


Difficile de quitter l’accueillant gite de la Daille et son attachante hôtesse. Ce chalet est une merveille. A cause de sa décoration, mais aussi de son histoire fascinante. Edifié sur un alpage des hauts des Diablerets, il a été démonté pièce par pièce au milieu du siècle passé par le père de Francine Pichard, qui n’avait pas les moyens de s’en payer un neuf, avant d’être déménagé et reconstruit à l’identique, écurie et grange comprises. Un travail de titan! Ce modeste paysan, musicien de talent, avait appris à jouer de la trompette tout seul, à l’âge de onze ans, à force de passer ses étés à garder le bétail d’un oncle, avec du fromage et du pain sec suspendus au plafond pour échapper aux rats. Et pour tout salaire une paire de chaussures neuves! Comme dans le Valais voisin, à l’époque on ne rigolait pas tous les jours dans les villages de montagne.

A force de discuter, le petit-déjeuner dure. Surtout qu’il est bon. Sur la table, des confitures aux yogourts, du beurre à la tomme coulante de La Croix, du pain aux fruits, tout vient de la maison ou de la vallée.

Mais il faut se résoudre à partir.

La route commence par une belle montée d’une heure et demie jusqu’au lac Retaud, en toute tranquillité. Pas âme qui vive. A Retaud, terminal de la route carrossable qui vient du Pillon, on bute en revanche sur la foule attirée par le lac et le chemin qui mène au Col de Voré, à cinquante minutes de là.

En terres bernoises

Au col, la vue embrasse le massif des Diablerets, couronné de brume, et les premiers sommets de l’Oberland. Depuis là, on entre en effet en terres bernoises et les panneaux passent à l’allemand. Une petite lagune bordée d’allées de rhododendrons en fleurs donne une petite touche champêtre au paysage.

Commence ensuite une assez longue descente jusqu’au lac d’Arnen, quatre cents mètres en contrebas. Le plan d’eau ressemble au lac de Tanay, en plus sombre, avec des forêts de sapins noirs qui descendent jusqu’aux eaux sur tout le pourtour du lac. Çà et là, des pêcheurs taquinent la truite.

Les rives sont escarpées mais je finis par trouver un coin accessible pour tenter mon premier bain glacé de l’année. Le soleil est chaud mais le fond de l’air frais à cause de la bise. Tout près, un jeune pêcheur chanceux a ancré sa barque et lancé ses lignes avec succès. Il remonte deux ou trois truites en moins d’une heure.

Il est bientôt temps de plier bagage et d’attaquer la rude montée vers la Fenêtre d’Arnon. Sous le col, un vacher prend l’air devant son chalet. C’est un paysan bernois de Feutersoey. Il trait ses 102 vaches matin et soir et fabrique son fromage chaque jour. Mais il n’a pas droit à l’appellation Etivaz, faute d’être sur le bon versant.

Un aigle curieux

En moins de dix minutes, j’atteins le col, qui donne accès au vallon de l’Etivaz. Fatigué, je m’octroie une petite pause avant d’entamer la longue descente jusqu’au village. A peine suis-je couché dans l’herbe qu’une grande ombre passe en rase-mottes au-dessus de moi: c’est un aigle curieux de voir quel drôle de zèbre peut bien se cacher là. Déçu, il disparait en silence derrière la crête.

Après trois heures de chemins glissants et détrempés, j’arrive enfin à destination. Il est dix-huit heures et j’ai trouvé asile au chalet des Capucines, une pension de famille à l’entrée du hameau. La maison ressemble à un joyeux capharnaüm. Le rez-de-chaussée est en travaux et les étages sont occupés par une tribu de quatre ou cinq jeunes filles de tous âges et de toutes tailles, entourées de leurs parents et de deux locataires.

Le soir, les Gagnebin se retrouvent tous autour de la table familiale avec leurs hôtes. C’est très vivant! Très croyants, évangélistes, ils reçoivent régulièrement les membres de leur église pour des soirées de prières et d’échanges. A la tombée de la nuit, alors que je me mets à table pour écrire ces lignes, le chant des psaumes entre par la fenêtre et tempère la musique du torrent.

C’est dans ces moments de grâce qu’on se félicite d’avoir repris le chemin.

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