Du foot, des urnes et de quelques interrogations

Publié le 2 juillet 2021

Un supporteur de la Nati, après le match Suisse-Equateur en 2014. – © Gustave Deghilage via Flickr

La France a le blues. Elle qui croyait avoir gagné le match contre la Suisse avant même de le jouer a passé une fin de soirée aussi amère qu’elle était jubilatoire chez son adversaire. Elle s’en remettra en maugréant contre son entraineur et le malheureux qui a raté son tir au but. Mais côté politique, elle a d’autres soucis plus durables. Qui à certains égards, d’autres façons, font écho aux nôtres.

A la veille du match mémorable de Bucarest, notre voisine s’est trouvée stupéfaite par un dimanche d’élections régionales. Deux Français sur trois ont boudé les urnes. Un choc pour la démocratie telle qu’elle pratiquée et perçue.

Dans l’avalanche des explications, on retient que les partis, tous à des degrés divers, gravitent hors des préoccupations du plus grand nombre. Les discours politiques sont jugés peu crédibles, peu porteurs de perspectives, surchargés d’ambitions partisanes et personnelles. Certes l’élection présidentielle du printemps prochain qui suscite généralement plus d’intérêt rebattra les cartes. Mais l’alerte est sévère pour le système.

Face à ce constat, les Suisses feraient bien de ne pas trop bomber le torse. Ils sont beaucoup plus attachés au vote, surtout face à une question concrète, mais lors des élections, ils ne brillent pas par leur assiduité. Les Romands surtout. Depuis 1970, la participation est en baisse. En 2019, à 45,1% pour le pays. Mais à 38,2% pour Genève, 40,2% pour Neuchâtel, 41,4% pour Vaud, 43% pour Vaud. Seul le Valais se détache avec 54,1%. Bien des conseillers d’Etat ont été élus avec une proportion de votants comparable à celle obtenue par les présidents de régions français. Nos scores globaux sont évidemment moins mauvais que le misérable 28% enregistré ce dimanche en France mais guère rassurants dans la tendance.

Des signes de défiance

Il subsiste en Suisse une large confiance dans les institutions et un certain sens civique. Mais les signes de défiance face aux partis se multiplient sans que l’on en parle trop dans l’establishment. A preuve l’émergence d’une mouvance nouvelle, les «Amis de la constitution» qui a lancé le référendum contre la loi Covid et recueilli le 13 juin 40% des voix — ce n’est pas rien — face à une alliance de fait de tous les partis. Un nouvel assaut référendaire contre les compléments de ce texte, notamment sur le passeport sanitaire, est en cours.

La crédibilité des ténors politiques en a pris un coup aussi avec la loi sur le CO2, refusée de justesse. Ceux qui la présentaient comme une nécessité absolue et salvatrice, dès le lendemain du vote, convenaient qu’elle n’était pas adéquate. Il y a d’autres moyens d’assurer la transition énergétique que d’accabler la populations de taxes diverses. Ils proposent aujourd’hui de payer la facture avec les fonds publics. Que ne l’ont-ils pas compris et dit plus tôt? Ce basculement soudain du discours, franchement, ne fait pas très sérieux.

Quant aux claires perspectives d’avenir qui manquent en France, sont-elle plus évidentes dans le discours politique suisse?

Pataugeoire et déni

Le Conseil fédéral gère le pays. Fort bien, mais sans trop savoir où il va. Face au défi européen, il patauge. Face à l’emprise des Etats-Unis, face à celle, rampante, de la Chine, il est dans le déni. Face au déferlement des outils digitaux, son administration se prend les pieds dans le tapis. Face aux risques militaires, il achète des avions, américains bien sûr pour faire la nique aux Européens, mais il ne dit ou ne voit pas grand chose des périls nouveaux (cybersécurité, drones, etc.). Même sur des terrains qui lui sont plus familiers, comme le régime des retraites, il ne répond pas à l’évolution de la pyramide des âges et des financements conséquents. Soyons justes, il y a un domaine où il est en pointe. Le flicage. Avec sa loi dite anti-terroriste, il rejoint le peloton des pays qui poussent le plus loin la surveillance des citoyens. Et avec le passeport sanitaire à la transparence douteuse, en passe de devenir une obligation de fait, il est zélé aussi.

Alors oui, il est permis de klaxonner sa joie un soir de victoire inattendue au foot, mais l’heure du «y en a point comme nous», elle, est loin de sonner.

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires

À lire aussi

Economie, PolitiqueAccès libre

Biens volés, restitutions gelées: pourquoi l’Europe garde encore l’argent des anciens régimes africains

Des milliards gelés, quelques millions restitués: du Nigeria à l’Algérie, l’écart entre les avoirs saisis par les pays européens et les sommes effectivement rendues aux Etats africains ne cesse de s’élargir. Enquête sur un système qui sait bloquer l’argent sale, mais peine à le rendre.

Bon pour la tête
PolitiqueAccès libre

Quand le passé historique nous rattrape

Plusieurs pans de l’histoire s’imposent au souvenir ces temps-ci. Un film français nous renvoie à la collaboration avec Pétain. Les USA publient une liste énorme des membres du parti nazi. En Suisse, des historiens se battent jusqu’au Tribunal fédéral pour l’ouverture de documents interdits sur le passage chez nous de (...)

Jacques Pilet
Culture

Ces vignes qui disparaissent

Info-bagatelle? Peut-être, mais elle fait gamberger quiconque aime les saveurs du vin. La société issue de la coopérative viticole de Lutry, fondée en 1906, Terres de Lavaux, ferme ses portes. De nombreux vignerons de la région arrachent leurs vignes, ne trouvant pas de repreneurs. Et, comme partout, leurs bouteilles se (...)

Jacques Pilet
Histoire

Comment les services britanniques ont influencé la presse suisse pendant la guerre froide

Pendant des décennies, la Suisse s’est pensée et a été perçue comme un observateur distant de la guerre froide. Neutre, prudente, à l’écart des blocs, elle aurait traversé l’affrontement Est-Ouest sans vraiment y prendre part. Cette représentation rassurante a durablement façonné la mémoire collective helvétique. Les archives racontent une autre (...)

Jean-Christophe Emmenegger
Histoire

Max Petitpierre, le courage de négocier avec les méchants

Elu conseiller fédéral fin 1944, Max Petitpierre a su, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, sortir la Suisse de son isolement en renouant des relations diplomatiques aussi bien avec les Etats-Unis qu’avec l’Union soviétique. A l’heure où les tensions internationales ravivent les réflexes idéologiques et les divisions, son pragmatisme (...)

Guy Mettan
Culture

Un sombre mais indispensable roman sur la Suisse des années 1970

Dans son nouveau livre, «Les miettes», l’écrivain alémanique Lukas Bärfuss expose la condition de femme immigrée, pauvre et mère célibataire dans la Suisse prospère d’alors. Il le fait sans aucun misérabilisme, sans états d’âme non plus. Ce qui encourage à se poser la question: qu’en est-il aujourd’hui?

Patrick Morier-Genoud
Politique

Politique suisse: au fond du fond de l’affaire Dittli

Que peuvent bien avoir en commun ce drame cantonal vaudois et l’étrange destin de Pierre Maudet à Genève? Ils révèlent les rivalités anciennes entre libéraux-radicaux et démocrates-chrétiens, proches lorsqu’il s’agit de s’opposer à la gauche, mais aux mentalités bien différentes. De Genève à Lausanne, c’est tout un système d’alliances, d’ambitions (...)

François Schaller
Culture

Capodistrias, l’architecte du fédéralisme

Figure trop peu connue en Suisse, où il a pourtant joué un rôle déterminant, ce médecin né à Corfou et formé à Padoue eut en réalité une carrière politique d’exception. Après la chute de Napoléon, qui avait dessiné les frontières de la Suisse, le pays se trouva divisé entre des (...)

Jacques Pilet
Politique

Les Européens entraînés dans le chaos

La guerre au Moyen-Orient nous concerne plus que nous ne le ressentons. Avec, bien sûr, les fâcheux effets économiques. Avec la dérisoire question des touristes bloqués. Mais, bien plus encore, parce qu’elle révèle nos faiblesses et nos contradictions.

Jacques Pilet
Politique

Russie-Ukraine: feu vert pour la Suisse

Alors que la guerre en Ukraine s’enlise, une étroite fenêtre diplomatique semble s’entrouvrir. Forte de sa tradition de neutralité et de médiation, la Suisse pourrait saisir cette occasion pour renouer avec son rôle historique et contribuer à relancer une dynamique de paix.

Guy Mettan
Société

Foot contre train, enfants sages et devoir conjugal

La circulation des trains en gare de Lausanne a été perturbée après des tirs d’engins pyrotechniques, ce qui a excité les moralisateurs amateurs. Cela tandis que la SNCF interdit certains wagons aux enfants alors qu’il serait préférable de les interdire aux adultes. Bonne nouvelle: le glas du devoir conjugal sonne (...)

Patrick Morier-Genoud
Politique

Sahara occidental: la realpolitik contre l’autodétermination

Entre principes juridiques et rapports de force, le Sahara occidental reste un révélateur des tensions qui traversent la scène internationale. Ajustements diplomatiques européens, repositionnements américains, choix français et posture algérienne illustrent les contradictions d’un dossier où se croisent décolonisation inachevée, enjeux de souveraineté et intérêts stratégiques. Au-delà du conflit territorial, (...)

Nordine Saadallah
Politique, HistoireAccès libre

En faveur d’une Europe réconciliée, de l’Atlantique à l’Oural

Face aux tensions géopolitiques, l’Europe doit choisir entre l’escalade durable ou une nouvelle architecture de paix. Au-delà des logiques d’affrontement, une réconciliation avec la Russie, telle que la défendaient déjà De Gaulle et Churchill, offrirait une alternative à la fragmentation actuelle. Bien qu’elle puisse sembler utopique, cette perspective mérite réflexion, (...)

Klaus J. Stöhlker
Economie, Politique

L’attrait des villages

Pour les petites communes reculées, la survie démographique et financière est un exercice précaire. Si un Crésus sauve la mise à Crésuz, à Albinen, on paie pour éviter de disparaître. Tandis qu’aux Planchettes, on ferme l’école du village. Trois réalités d’une même fragilité.

Jacques Pilet
Economie, Politique

Affaire Epstein: trois millions de documents lèvent le voile sur un système financier opaque

La publication massive d’archives par le Département de la Justice américain relance l’affaire Jeffrey Epstein bien au-delà du seul volet sexuel. Réseaux bancaires suisses, flux financiers suspects, proximités politiques et soupçons de liens avec des milieux du renseignement: ces millions de pièces dessinent le portrait d’un dispositif d’influence tentaculaire dont (...)

Martin Bernard
Politique

Une schizophrénie helvétique

A Davos comme ailleurs, la Suisse continue de faire illusion sur sa neutralité et son rôle de médiatrice. Mais la réalité est tout autre: elle participe à des exercices de l’OTAN, s’implique contre la Russie et souhaite signer avec l’UE des accords qui, loin d’être uniquement techniques, transformeront ses institutions. (...)

Georges Martin