Islamisme France-Suisse: le vrai sujet qui fâche

Publié le 15 février 2021

En Suisse comme en France, écrit Jean-Noël Cuénod, le vrai sujet qui fâche est évité : le droit à l’apostasie. – © DR

La Suisse et la France s’apprêtent à prendre des mesures contre les islamistes. Les citoyens helvétiques se prononceront le 7 mars prochain sur l’initiative populaire «Oui à l'interdiction de se dissimuler le visage» lancée par l’UDC. Le parlement français se penche actuellement sur la loi contre le séparatisme. Dans les deux cas, le vrai sujet qui fâche est évité: le droit à l’apostasie.

Cet article a été publié sur le blog de Jean-Noël Cuénod le 12 février


Commençons par la Confédération. L’initiative de l’Union démocratique du Centre – parti faussement centriste mais vraiment droitiste – a pour but premier de refaire la cerise à une formation libérale-xénophobe qui se trouve en perte de vitesse depuis deux ans. Certes, les élus de l’UDC n’en sont pas encore à se ruer vers les canots de sauvetage. Mais le vent en poupe faiblit.

 Pour ses dirigeants, il est donc temps de réagir avec leur arme favorite : la démagogie. Force est de reconnaître qu’à ce jeu de dupes, l’UDC demeure inégalable. Le lancement de cette initiative destinée à bannir le voile intégral ( burqa, niqab et autres joyeusetés de l’islamic fashion) apparaît donc comme une idée aussi efficace qu’inutile.

Le Plouc – à l’instar d’une foultitude de Suisses anti-UDC – se voit mal glisser un bulletin « non » à cette initiative. Un « non » qui signifierait un « oui » à cette ignoble pratique qui avilit la moitié de l’humanité[1] .

Une portée très limitée

Toutefois, la portée pratique de cette interdiction restera des plus limitées. En Suisse, le port du voile intégral est surtout le fait de touristes venus du Golfe. La plupart des musulmanes de la Confédération sont d’origine européenne (Bosnie, Kosovo, Albanie, Turquie, Kurdistan etc.) où ce détestable usage n’a pas cours. Or, on voit mal les policiers genevois ou zurichois empêcher les richissimes saoudiennes ou émiraties de franchir voilées le seuil de nos étincelantes bijouteries et rutilantes horlogeries pour y faire de milliardaires emplettes. De toute façon, la plupart d’entre elles pourraient exciper de l’immunité diplomatique, échappant ainsi à cette loi anti-niqab-burqa.

Résultat de cette loi sur l’islamisme radical : nul. Elle nous distrait de l’essentiel ; avec ou sans voile intégral et intégriste, l’islamoterrorisme prend bien soin de ne pas attirer l’attention.

En revanche, pour l’UDC, ce sera tout bénéfice. Nul doute que cette initiative sera largement approuvée (un sondage prévoit plus de 63% de votes favorables à l’initiative) par le peuple. Les libéraux-xénophobes pourront revendiquer enfin un succès après une série de revers.

Une loi fourre-tout mais lacunaire

Les parlementaires français planchent actuellement sur un ensemble de textes d’une portée autrement plus sérieuse que celle de l’initiative udéciste, du moins en apparence.

Ces textes furent tout d’abord rassemblés sous le nom de «Loi contre le séparatisme islamiste» pour prendre officiellement le titre de « Loi confortant le respect des principes de la République », afin de ménager les susceptibilités musulmanes. Toujours cette répugnance macronienne à appeler un chat, un chat…

Ce projet du gouvernement français obéit à la méthode macronienne bien éprouvée (et assez éprouvante) du fourre-tout pour opérer une sorte de dilution médiatique propre à affaiblir d’éventuelles oppositions venues d’en bas. Avec cette performance oxymorique : faire du fourre-tout lacunaire !

On pourrait donc détailler l’un après les autres les différents aspects que brasse ce projet.  Pourtant, malgré leur nombre aucune disposition ne se rapporte à la véritable pierre d’achoppement entre l’islam (et pas seulement l’islamisme) et le reste de la société, à savoir l’apostasie.

L’apostat frappé d’une peine mortelle

Dans un contexte islamique, l’apostasie désigne le fait pour un fidèle de quitter la religion musulmane, soit par abandon de la foi, soit par conversion à une autre communauté religieuse.

Or, le Coran et, surtout, les hadiths (commentaires sur l’islam qui explicitent les versets du Coran) la proscrivent de façon musclée. Dans le Coran, selon les traductions, on ne sait si la mort qui frappe l’apostat est le fait d’Allah ou de celui de ses fidèles. Mais selon de nombreux hadiths, le doute est dissipé : l’apostat doit être mis à mort. L’exemple de la fatwa mortifère contre l’écrivain Salman Rushdie fulminée par l’Ayatollah Khomeiny reste dans nos plus ardentes mémoires.

Certes, d’autres docteurs de la loi musulmane soutiennent que l’apostasie n’est pas forcément passible de la peine de mort. Mais dans de trop nombreux cas, le musulman qui affiche son athéisme ou sa volonté de changer de religion est l’objet de multiples pressions comme l’attestent les signataires d’une tribune libre parue le 5 février dernier dans Le Figaro (la lire ici). Ces intellectuels et/ou anciens musulmans estiment que « la France doit instaurer un délit d’entrave à la conversion dans le droit pénal ».

Une peine gentillette

Que dit le projet macronien à ce propos ? Trop peu de choses.

Actuellement, l’article 31 de la Loi de 1905 séparant l’Etat français des religions réprime mollement les auteurs de ce genre de pressions :

Sont punis de la peine d’amende prévue pour les contraventions de la 5ème classe[2] et d’un emprisonnement de six jours à deux mois ou de l’une de ces deux peines seulement ceux qui, soit par voies de fait, violences ou menaces contre un individu, soit en lui faisant craindre de perdre son emploi ou d’exposer à un dommage sa personne, sa famille ou sa fortune, l’auront déterminé à exercer ou à s’abstenir d’exercer un culte, à faire partie ou à cesser de faire partie d’une association cultuelle, à contribuer ou à s’abstenir de contribuer aux frais d’un culte.

Le projet de loi qui est en train d’être débattu à l’Assemblée nationale renforce d’une main trop légère cette gentillette disposition. La peine encourue serait désormais fixée à un an d’emprisonnement et à 15 000 euros d’amende. En outre, elle serait portée à trois ans d’emprisonnement et à 45 000 euros d’amende lorsque l’auteur « aura agi par voie de fait ou violence ».

Atteinte à la liberté de conscience

Attenter à la liberté de conscience n’est pas un banal délit. C’est une atteinte grave à ce qui fait de nous des êtres humains. Exercer une pression dans ce domaine relève donc de l’intolérable et réclame une sanction pénale à la hauteur de l’atteinte subie.

Les signataires de la tribune libre du Figaro estiment que cette modification de l’article 31 de la Loi de 1905 « ne protège pas efficacement une personne qui serait dissuadée, sous la pression de son entourage, de quitter l’islam ou une autre religion. L’importance de la liberté de conscience, et la réalité des pressions religieuses intracommunautaires, justifient et même requièrent qu’il soit introduit dans le projet de loi une disposition punissant explicitement l’entrave à la conversion».

A notre avis, il ne faudrait pas limiter cette disposition pénale à la seule conversion, c’est-à-dire au changement de religion, mais l’étendre aussi à celles et ceux qui ne veulent en embrasser aucune, qu’ils aient ou non conservé leur foi.

Ainsi que ce soit en Suisse ou en France, malgré les tartarinades de toutes sortes, le droit à l’apostasie n’est toujours pas défendu avec énergie. Or, toute foi vécue dans la contrainte n’est qu’un simulacre.


[1] Cela dit, voir les partisans de ce texte prôner l’interdiction du voile intégral tout en étant masqués pour cause de pandémie est d’une réjouissante absurdité !

[2] Le montant maximal d’une contravention de 5ème classe et de 1.500 euros, voire de 3.000 euros en cas de récidive dans un délai d’un an.

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