Crépuscule énergétique: l’Europe, laboratoire du monde d’après?

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Un texte de notre lecteur Charles Peloye
Le constat n’est plus marginal. L’Agence internationale de l’énergie elle-même l’a acté: la production mondiale de pétrole brut conventionnel — le pétrole «facile», extrait de gisements classiques, celui qui a nourri la croissance depuis le début de l’ère industrielle — a atteint son pic en 2008 (Institut des actuaires). Les alternatives non conventionnelles (pétroles de schiste, sables bitumineux, offshore profond) coûtent plus cher à extraire, en capitaux comme en énergie: le taux de retour énergétique des hydrocarbures — EROI, le rapport de l’énergie produite sur l’énergie investie — décline régulièrement depuis des décennies. La transition énergétique, concept dominant issu d’un récit «phasiste» de l’histoire de l’énergie, ne semble pas en mesure de répondre à cette problématique. C’est la thèse que défend l’historien Jean-Baptiste Fressoz dans son livre Sans transition – Une nouvelle histoire de l’énergie (2024): «Le poids total des matières utilisées par l’économie a été multiplié par 12 et on a assisté après l’an 2000 à une nouvelle accélération, bien plus forte que la fameuse « grande accélération » des années 1950. Les processus de substitution ont donc pour l’instant toujours été compensés par l’élargissement des marchés, par les effets rebonds et par les réorientations d’usage.» Les énergies ont jusqu’alors vécu en relation symbiotique, s’empilant plus qu’elles ne se substituent les unes aux autres.
Il ne s’agit donc pas de prédire une panne sèche imminente, mais de constater une tendance lourde: l’énergie abondante et bon marché, condition tacite du développement du capitalisme, appartient au passé.
L’illusion de la prospérité partagée
Pendant des décennies, la promesse implicite du capitalisme mondialisé reposait sur un horizon de rattrapage: les pays du Sud global devaient, à terme, accéder au standard de vie occidental. L’Occident élargi (Amérique du Nord, Union européenne, Japon et Océanie) ne rassemble guère plus de 12 % de la population mondiale. L’universalisation de son mode de vie et des besoins énergétiques qui lui sont consubstantiels supposerait des ressources que la planète ne fournit plus au rythme requis. Le développement du Sud et ses nouvelles alliances placent dès lors l’Occident devant un dilemme inconfortable: accepter le déclassement progressif de ses populations et de son économie, ou sanctuariser son métabolisme prédateur par la contrainte.
Les opérations de survie des Etats-Unis
La guerre menée contre l’Iran, la campagne militaire conduite contre le Venezuela — pays détenteur des premières réserves pétrolières mondiales — et les visées ouvertement affichées sur le Groenland ou le Canada sont à ce titre symptomatiques. Une nation dominante, consciente de ses dépendances et de la fin de son hégémonie, semble prête à toutes les compromissions et actions autoritaires pour tenter de préserver sa richesse et ses approvisionnements.
Sur le plan intérieur, la mécanique est tout aussi lisible. Incapables d’acheter la paix sociale avec de la croissance — c’est-à-dire par l’amélioration continue du niveau de vie —, les gouvernements occidentaux l’achètent par la division. La désignation de boucs émissaires (l’immigré, le chômeur, la minorité) détourne les esprits de la frustration matérielle; la polarisation du débat public empêche la constitution d’un front commun des classes populaires et moyennes; la fabrication d’ennemis extérieurs justifie l’état d’urgence permanent et les sacrifices demandés au nom de la «sécurité nationale».
L’Europe prise en étau
Dans ce monde en recomposition, l’Europe se trouve dans une position structurelle plus délicate encore que celle des Etats-Unis. Dépourvue de ressources fossiles propres, elle peine à garantir ses approvisionnements et se retrouve pénalisée sur tous les fronts. La vague de sanctions qui a suivi l’invasion de l’Ukraine par la Russie, puis le sabotage de Nord Stream en 2022, ont accéléré la rupture; il n’en reste pas moins que l’Europe en paie seule la facture énergétique et économique. Privée du gaz et du pétrole russes bon marché sur lesquels reposait une grande part de sa compétitivité, elle subit une dépendance accrue au gaz naturel liquéfié (GNL) américain, beaucoup plus onéreux pour des raisons structurelles et politiques — accélérant une désindustrialisation déjà bien engagée. La solution avancée par certains, consistant à relancer les approvisionnements en gaz et pétrole russes à travers la reprise de relations diplomatiques et commerciales, ne résoudrait pas les questions de fond et relèverait du court-termisme.
L’Europe n’est également jamais parvenue à penser une doctrine de guerre économique défendant ses intérêts comme l’ont fait bon nombre de ses concurrents — dernier témoignage en date, sa place de figurante dans la compétition de l’intelligence artificielle. Sur le plan géopolitique, elle s’en tient à une posture diplomatique instable, aux contours de plus en plus illisibles, dont le principal effet est d’accroître ses dépendances et d’offrir son séduisant marché de consommateurs à la mainmise des puissances étrangères.
Un laboratoire contraint du monde d’après?
Faut-il en conclure que l’Europe est condamnée à s’éteindre lentement, ou à rejoindre à son tour le camp de la brutalité? Ce serait oublier la dialectique de son histoire. C’est précisément sa vulnérabilité matérielle qui fait d’elle un laboratoire contraint du monde à venir. Bien que le politique avance dans le 21e siècle armé de dogmes et de mécanismes obsolètes, nombre de chercheurs et de citoyens engagés travaillent déjà à façonner un futur réaliste.
Le modèle qu’il s’agirait de défendre par la force donne lui-même des signes d’épuisement, jusque dans ses bastions. En 2025, le solde commercial agricole de la France est passé dans le rouge, à un niveau inédit depuis un demi-siècle, tandis que son excédent agroalimentaire s’effondrait à son plus bas niveau historique (Pleinchamp). Les Etats-Unis enchaînent quant à eux depuis 2022 des déficits agricoles records, après cinquante ans d’excédents (American Farm Bureau). Voilà le signe d’une dépendance croissante aux importations pour des pays qui se pensaient greniers du monde. Les causes sont multiples, mais le symptôme est éloquent: les rendements plafonnent malgré l’intensification continue des intrants et l’accroissement de la mécanisation de la production agricole. Ceci suggère que, passé un certain seuil, l’accumulation de moyens ne produit plus de performance; elle produit de la fragilité. C’est exactement la thèse que défend le biologiste Olivier Hamant: le vivant ne maximise jamais la performance, il privilégie la robustesse — la capacité à encaisser les fluctuations. Nos systèmes techniciens, optimisés à l’extrême, sont devenus paradoxalement plus vulnérables. La technique se retourne alors contre elle-même.
L’économiste français Serge Latouche en tire, lui, la conséquence culturelle suivante: tant que la recherche du bonheur restera indexée sur une consommation croissante de biens et de services, promettre la richesse en produisant de la pauvreté demeurera un horizon absurde. Il propose en réponse le concept de «décolonisation des imaginaires» (Décoloniser l’imaginaire. La pensée créative contre l’économie de l’absurde, 2003).
Certaines alternatives, souvent moquées et jugées idéalistes, ne relèvent pourtant pas de la seule spéculation. Les travaux du géographe Guillaume Faburel — auteur de Pour en finir avec les grandes villes. Manifeste pour une société écologique post-urbaine (2020) — sur le biorégionalisme dessinent ainsi des voies concrètes de réancrage territorial. Certaines initiatives se développent déjà, sans coordination centrale: épiceries associatives, recycleries, circuits courts, habitats coopératifs. Autant d’embryons d’une économie réinventée par sa base, robuste à défaut d’être performante.
L’Europe n’a plus les moyens matériels de l’empire. Elle dispose cependant de ressources intellectuelles extrêmement importantes, et pour certaines engagées. C’est peut-être sa chance historique: devenir la première des grandes puissances contrainte d’inventer la prospérité sans l’abondance. Osons espérer que la civilisation qui a vu naître le capitalisme industriel prédateur, et l’a répandu à travers le monde, sera aussi celle qui le verra disparaître. Une voie sobre, territorialisée et coopérative existe. Elle ne promet pas la richesse. Elle promet quelque chose que le capitalisme ne sait pas offrir: un futur habitable, convivial et désirable.
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