Fin de l’aide au développement: vers une nouvelle solidarité mondiale?

Publié le 30 janvier 2026

En 2025, l’administration Trump a massivement supprimé les financements de programmes à l’étranger par l’agence américaine de développement, l’USAID. © Depositphotos

La réduction massive de l’aide au développement dans le monde marque un tournant historique. Si elle provoque une crise humanitaire majeure, elle révèle aussi l’hypocrisie d’un modèle fondé sur la dépendance. Car derrière les coupes budgétaires, c’est tout un système de domination économique et politique qui vacille. En Afrique comme dans d’autres pays du Sud, cette rupture est perçue comme une opportunité. Celle d’inventer une réelle coopération, fondée sur l’égalité, la souveraineté et les intérêts communs plutôt que la charité.

Article publié sur Infosperber le 28.01.26, traduit et adapté par Bon pour la tête

«Une tempête mondiale se prépare», «c’est horrible», «des millions de personnes vont mourir»… L’horreur était palpable, il y a un an, lorsque le président américain Trump, quelques jours seulement après son entrée en fonction, a ordonné la suppression de l’USAID. Ce que l’on redoutait s’est produit dans toute sa cruauté. Tom Fletcher, coordonnateur des secours d’urgence des Nations Unies, a décrit la situation sans détour dans le «Panorama humanitaire mondial 2026», publié en fin d’année.

Pour des millions de personnes, 2025 a été l’année où leur dernier soutien vital a été coupé: fermeture des centres de santé, réduction des rations alimentaires, interruption de l’aide alimentaire, suppression des services de protection, arrêt des versements d’argent, coupure de l’approvisionnement en eau et abandon des abris. Tout cela s’est produit alors que, pour la première fois de l’histoire, deux famines se propageaient simultanément dans les territoires palestiniens occupés et au Soudan. Tom Fletcher décrit 2025 comme «une période de brutalité, d’impunité et d’indifférence». Et il demande: «Si le monde a pu dépenser 2700 milliards de dollars pour la défense l’an dernier, il peut certainement consacrer moins de 1 % de cette somme au soutien des plus vulnérables.»

L’aide s’est réduite dans le monde entier

La situation qui a suivi l’arrêt brutal de l’aide américaine risque de perdurer. Non seulement les Etats-Unis réduisent leurs budgets d’aide, mais l’Allemagne, le Royaume-Uni, la France et de nombreux autres pays, dont la Suisse, se montrent également moins généreux. L’aide de l’année dernière était probablement inférieure d’un sixième à celle de 2024. Par rapport à 2023, elle a même chuté de près d’un quart. Cette réduction devrait se poursuivre en 2026. Le site web «Donor Tracker» prévoit une réduction de près d’un tiers en seulement trois ans par rapport au pic de 2023. À cette époque, l’aide au développement s’élevait à 213 milliards de dollars; pour 2026, seuls 145 milliards de dollars sont attendus.

Même les statistiques relatives à la réduction drastique de l’aide au développement dressent un tableau plus favorable que la réalité. En effet, les pays consacrent une part considérable de ces fonds aux coûts liés à l’accueil des demandeurs d’asile sur leur territoire. Dans certains pays, dont la Suisse, ces coûts représentent jusqu’à un quart de l’aide officiellement déclarée. Depuis la guerre d’agression russe, d’importants fonds auparavant alloués aux pays en développement ont été détournés vers l’Ukraine. Ce redéploiement des fonds se fait au détriment de l’Afrique. Sa part dans le total des aides a chuté de plus de 40 % à environ un tiers depuis le début du conflit en Ukraine. 

Un signal d’alarme salutaire

Néanmoins, en Afrique, la réaction ne se limite pas aux plaintes ni même aux actions en justice. Un nombre important de voix perçoivent l’arrêt de l’aide comme un signal d’alarme. Le politologue kényan Ken Opalo a déclaré dans une interview accordée à la NZZ (26 mai 2025) que «ce choc provoque un changement de mentalité». Faith Lumonva, de l’ONG féministe Akina Mama wa Afrika, a réagi en exigeant de «sortir du piège de l’aide au développement», tandis que l’auteur nigérian Moky Makura voit dans la «libération de l’Afrique du cycle de dépendance» une opportunité.

Ce ne sont pas seulement quelques voix isolées qui, malgré la brutalité de l’arrêt de l’aide, perçoivent également cette crise comme une opportunité. L’entrepreneur britanno-soudanais Mo Ibrahim, entrepreneur dans le secteur de la téléphonie mobile, fondateur et président de la Fondation pour la bonne gouvernance qui porte son nom, considère, lui aussi, la situation actuelle comme un signal d’alarme salutaire. Dans la préface de son rapport «Financer l’Afrique que nous voulons», il déclare: «Il est grand temps que nous assumions pleinement la responsabilité de notre propre programme de développement.» Les solutions doivent venir de l’intérieur.

Ce rapport est bien plus qu’un simple document parmi d’autres. Il reflète le contenu sur lequel s’est accordé une trentaine de représentants de haut niveau d’organisations africaines, d’agences spécialisées des Nations Unies, de sociétés financières et d’investissements, d’experts de divers Etats africains, de ministres du Maroc et d’Afrique du Sud, ainsi que le président ghanéen John Dramani Mahama, lors d’une conférence de plusieurs jours qui s’est tenue à Marrakech au printemps 2025.

L’Afrique doit s’appuyer sur sa propre force

L’ère de la dépendance à l’aide doit être révolue. La voie de l’autosuffisance doit être tracée par la mobilisation des ressources nationales. Le rapport Financer l’Afrique que nous voulons propose les mesures suivantes pour y parvenir: les Etats doivent mobiliser davantage de leurs propres ressources en augmentant l’impôt sur le revenu et celui sur les sociétés, imposer une charge fiscale plus lourde aux plus riches grâce à une fiscalité progressive, lutter contre la fuite des capitaux hors d’Afrique — qui dépasse largement l’aide étrangère — utiliser les actifs des fonds souverains et des fonds de pension pour le développement national et centraliser les transferts de fonds des migrants — qui excèdent de loin, eux aussi, les versements d’aide — dans des fonds obligataires de la diaspora.

L’Afrique doit également tirer parti de ses atouts en matière de matières premières essentielles à la transition énergétique, du cobalt et du cuivre au manganèse, au palladium, au graphite et au tantale. L’exportation de ces matières premières ne suffit pas; l’Afrique doit aussi les transformer elle-même. Le continent devrait en outre valoriser son rôle de puits de carbone et ses réserves exceptionnellement importantes, indispensables à la sécurité alimentaire mondiale.

L’objectif est de garder le contrôle de son propre développement, au lieu de déléguer à des donateurs étrangers les fonctions de santé, d’éducation et d’infrastructure, qui sont réservées à l’Etat.

La crise comme opportunité

«Saisir l’opportunité de la crise» semble devenir le mot d’ordre. Faith Lumonya, de l’ONG féministe Akina Mama wa Africa, exige que l’on corrige les erreurs commises depuis les années 1980. A cette époque, les pays africains se sont laissés prendre au piège de l’aide au développement par les programmes d’ajustement structurel des institutions de Bretton Woods, du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale. Les bailleurs de fonds ont imposé des conditionnalités politiques et des programmes d’austérité économique aux pays africains, notamment dans les domaines de la santé, de l’éducation, de la protection sociale, du développement agricole et par l’augmentation des taxes d’accise. Depuis, des secteurs aussi essentiels que la santé, par exemple, sont tombés entre les mains des bailleurs de fonds et du secteur privé. Cette situation a considérablement réduit la marge de manœuvre politique et la souveraineté des gouvernements africains.

Des intérêts partagés plutôt que la charité

La moindre dépendance aux facteurs externes ne signifie pas la fin de la coopération internationale. L’économiste indienne Jayati Ghosh décrit l’effondrement rapide et spectaculaire du modèle d’aide au développement comme une occasion idéale de passer d’une approche caritative à une approche fondée sur la coopération internationale face aux problèmes communs. Il ne s’agit plus de transferts motivés par la bienveillance des riches vers les pauvres. Les pays doivent collaborer pour fournir des biens publics mondiaux et faire face aux crises planétaires telles que le changement climatique, la pollution, l’insécurité alimentaire et la santé.

Le bien-être des pays riches du Nord dépend aussi de l’évolution de la situation dans les pays du Sud. La protection des forêts tropicales du Brésil, d’Indonésie, de la République démocratique du Congo et de nombreux autres pays, au lieu de leur destruction, et la réussite de la transition énergétique hors du charbon et du pétrole, non seulement dans les pays riches mais aussi dans les pays pauvres, sont des enjeux cruciaux pour la lutte contre le changement climatique. Or, ralentir ce processus dépasse largement les ressources financières des pays en développement. Un soutien financier massif relève donc non seulement de l’«intérêt bien compris» des pays riches, mais aussi de leur «intérêt personnel», comme l’affirme le professeur Dani Rodrik de l’université Harvard dans son dernier ouvrage Prospérité partagée dans un monde fracturé

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