«Il ne s’agit pas de réfuter ses analyses, mais de les rendre inaccessibles»

En médaillon: Jacques Baud, ex-colonel suisse des services de renseignement, ex-expert de l’ONU, ex-délégué auprès de l’OTAN, sanctionné par l’Union européenne. © Shutterstock et DR
Un commentaire de Yves Borgeaud à propos de l’article de Jacques Pilet du 19 décembre Rogner les libertés au nom de la démocratie
Les intertitres sont de la rédaction
Ce qui arrive est inquiétant, mais parfaitement logique et cohérent du point de vue d’une idéologie dominante désormais bien installée en Europe. La normalisation de la surveillance des discours, justifiée au nom de la lutte contre la désinformation, s’exerce sans garanties procédurales, sans débat public réel et sans pluralité d’interprétations — autrement dit, dans le cadre étroit d’une raison close. Cette dérive n’est pas un accident. Elle s’inscrit dans une architecture politique et économique plus vaste: celle du système néolibéral européen à visée mondialiste, dont les tensions internes deviennent chaque jour plus visibles.
L’Union européenne se présente comme un projet démocratique fondé sur des valeurs — droits fondamentaux, Etat de droit, liberté d’expression. Mais dans les faits, ces principes sont structurellement subordonnés à des impératifs économiques et géopolitiques. Le cœur du pouvoir européen ne réside pas dans la délibération citoyenne, mais dans les traités, les règles budgétaires, les accords commerciaux et les grands «deals» conclus entre institutions, multinationales, acteurs financiers et industries stratégiques. La démocratie y est tolérée tant qu’elle ne perturbe pas le bon fonctionnement du marché.
Neutraliser le débat par la disqualification morale ou par la sanction administrative
Ce renversement est décisif. Dans une démocratie véritablement subsidiaire, l’économie est un moyen au service du politique et du bien commun. Dans l’Union européenne actuelle, c’est l’inverse: le politique devient un instrument de stabilisation d’un ordre économique donné. Toute contestation profonde de cet ordre est alors perçue non comme un désaccord légitime, mais comme une menace systémique. D’où la tentation de neutraliser le débat en amont, par la disqualification morale ou par la sanction administrative.
La sanction infligée à Jacques Baud illustre parfaitement cette logique. Il ne s’agit pas de réfuter ses analyses, mais de les rendre inaccessibles, inaudibles, voire socialement toxiques. Le procédé est révélateur: pas de procès, pas de contradiction, pas de droit de réponse. Une décision technocratique, opaque, justifiée par des catégories floues — «propagande», «complotisme» — devenues des instruments de gouvernement. Nous ne sommes plus dans une démocratie délibérative, mais dans une gestion des récits.
Ce glissement est cohérent avec l’idéologie néolibérale elle-même. Un système qui se présente comme rationnel, scientifique et inévitable finit toujours par considérer la critique comme une irrationalité dangereuse. Or le néolibéralisme européen est aujourd’hui traversé de contradictions majeures: promesse de souveraineté populaire contre réalité d’une gouvernance hors sol, discours de paix contre escalade militariste, défense proclamée des droits humains contre violations procédurales manifestes. Mais ce système n’est plus capable de voir ses propres incohérences, aveuglé par ses angles morts idéologiques.
«En réduisant le champ du dicible, on réduit le champ du pensable»
L’aveuglement n’est pas seulement institutionnel, il est culturel. En réduisant le champ du dicible, on réduit mécaniquement le champ du pensable. La société s’habitue à des récits simplifiés, manichéens, émotionnels. La complexité devient suspecte. La nuance est interprétée comme une trahison. C’est ainsi que s’installe une ploutocratie douce: un pouvoir concentré entre quelques grands acteurs économiques et politiques, protégé non par la force brute, mais par la gestion de l’opinion et la moralisation du débat.
Ce que nous vivons n’est donc pas seulement une crise de la liberté d’expression, mais une crise de la démocratie comme processus vivant. Une démocratie sans conflit réel, sans pluralité authentique, sans contestation structurée, n’est plus qu’une façade procédurale. Elle subsiste formellement, mais se vide de sa substance.
Résister à cette dérive ne consiste pas à défendre indistinctement toutes les opinions, mais à défendre le droit au dissensus, à l’erreur, à l’analyse non alignée. Cela implique de renverser la hiérarchie actuelle des priorités: redonner à la politique ouverte sa primauté sur l’économie, au débat transdisciplinaire sa primauté sur la gestion technocratique, et à l’intelligence collective sa primauté sur la peur.
Sans cela, l’Union européenne risque de réussir une prouesse historique: préserver les formes de la démocratie tout en en détruisant l’esprit. ET UNE DÉMOCRATIE QUI NE SUPPORTE PLUS D’ÊTRE INTERROGÉE FINIT TOUJOURS PAR SE DISSOUDRE DANS CE QU’ELLE PRÉTEND COMBATTRE.
La Suisse hésite-t-elle à se positionner par prudence stratégique, ou cette retenue révèle-t-elle une proximité — assumée ou non — avec les mêmes forces idéologiques et intérêts ploutocratiques qu’elle prétend observer à distance?
Yves Borgeaud
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