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Quand Julien Sansonnens décrit juste une vie dans «Une vie juste»

Jean-Louis Kuffer

Par Jean-Louis Kuffer · Publié le 25 avril 2025 · 5 min de lecture

Quand Julien Sansonnens décrit juste une vie dans «Une vie juste»
© Samuel Devantéry - 2023

Après avoir traité de sujets plus dramatiques en apparence, comme dans «L’Enfant aux étoiles» évoquant la tragédie de l’Ordre du Temple solaire, l’écrivain sonde les eaux semblant paisibles, voire stagnantes d’une vie de couple approchant de la cinquantaine, mais les Suisses au-dessus de tout soupçon risquent, eux aussi, de se prendre une tasse…

Julien Sansonnens avait-il une arrière-pensée malicieuse en intitulant son sixième roman Une vie juste, par allusion à un essai qui fit date bien avant sa naissance (en 1979), et même avant le déploiement critique de la «nouvelle histoire» helvétique paru en 1967 sous le titre de La Suisse ou le sommeil du juste, signé Georges-André Chevallaz, historien très éveillé – il a même empêché de dormir les petits collégiens que nous étions à plancher sur son traité d’histoire suisse – et syndic de Lausanne poussant le zèle citoyen jusqu’à la présidence de la Confédération? Eh bien non, le romancier, consulté entretemps par courriel, ne connaissait pas l’ouvrage en question, rapportant juste son titre à une oscillation ambiguë entre honorabilité et étriquement – donc l’ironie y couvait bel et bien, aussi discrète qu’elle filtre dans la narration du protagoniste, ou plus exactement dans le rapport du romancier avec celui-ci, son double à certains égards – même génération et même calvitie…

Or ce titre d’Une vie juste convient parfaitement à ce récit, en première personne – laquelle se montre combien soucieuse de précision «horlogère» et de netteté «propre en ordre» –, d’un honnête citoyen au nom de Christophe Huguenin, typique en somme de la classe moyenne suisse (européenne ou même occidentale), avec épouse moderne au format (Estelle a un job à elle, circule en trottinette et souffre juste un peu d’écoanxiété en femme responsable) et fille en début d’émancipation sexuelle (sa mère l’a surprise le matin même en posture explicite avec son boyfriend), sans oublier la chatte Canelle vieillissante rappelant à Christophe l’inexorable progrès de nos décrépitudes.

Ce Christophe est-il intéressant? Oui et non. On pense un peu à l’homme sans qualités de Musil, ou aux personnages de Michel Houellebecq en l’accompagnant dans les rues de Neuchâtel, du quartier des Beaux-Arts où le couple partage un cinq-pièces plutôt bourgeois au Vieux Port où il a rendez-vous tout à l’heure avec Estelle dans un restau-bateau qu’elle a choisi; intéressant par ses justes propos sur le «langage» de la ville et les «signes» que nous adresse l’urbanisme en évolution, bref il a les yeux ouverts, il est intelligent et poreux mais plutôt rétif devant les nouvelles tendances (le jardinage collectif prôné par l’ «assoce» du quartier n’est pas sa tasse de saké), intéressant mais pas vraiment sympa dans sa façon de ricaner et de juger de ce qui est «juste» sans exagérer, n’est-ce pas.

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