Défense suisse: quand éclate le besoin de renouveau

Publié le 17 janvier 2025

© Shutterstock

Soudain tout se précipite et la Suisse s’interroge enfin ouvertement sur sa politique de défense et sa relation à l’Europe. Ce qui arrive à Berne ces jours n’est pas banal. Rappel d’une escalade, d’un enchaînement d’évènements divers mais révélateurs et reliés entre eux.

20 décembre: Ursula von der Leyen, c’est exceptionnel, débarque sous la Coupole fédérale et pose en compagnie de la conseillère fédérale Amherd, présidente de la Confédération, pour saluer le «bouclage» de l’accord Suisse-UE… pourtant encore imprécis et sous le feu des critiques. L’image passe mal. Le responsable en titre de cette négociation, Ignazio Cassis, n’apparaît pas.

11 janvier: fait rarissime, un parti gouvernemental, l’UDC, du haut de son congrès annuel à Bad Horn (TG), réclame la démission de la ministre de la défense avec une violence inouïe. Elle est accusée de présenter «un danger pour la Suisse».

13 janvier: le commandant de l’armée suisse Thomas Süssli assiste, à Bruxelles, au discours du secrétaire général de l’OTAN, adressé aux dirigeants européens. Mark Rutte, très alarmiste, en appelle à «passer à un état d’esprit de temps de guerre et à donner un coup de fouet à notre production et à nos dépenses en matière de défense». Il va jusqu’à dire: «Si nous le faisons pas, dans quatre ou cinq ans, vous aurez le choix d’apprendre le russe ou de vous exiler en Nouvelle Zélande!»

14 janvier: la Suisse confirme son adhésion au projet «Military Mobility», qui vise à assurer la fluidité des mouvements des armées et des équipements de défense à travers les frontières en Europe. Leur transit sera facilité.

15 janvier: démission-surprise de Mme Viola Amherd qui n’a même pas attendu quelques semaines, histoire de sauver la face, après la violente attaque de l’UDC. 

A quand la démission d’Ignazio Cassis?

Ce calendrier précipité met en lumière le malaise croissant autour du cap pris par notre politique étrangère: l’alignement militaire et politique sur l’OTAN, sur les Etats-Unis, sur l’Europe en mode von der Leyen. On ne peut que se féliciter de cette démission d’une conseillère fédérale si celle-ci amorce une clarification, un recentrage sur la position traditionnelle de la Suisse, la neutralité et la recherche de la paix. Mais pour cela, il conviendrait qu’un autre responsable, Ignazio Cassis, fasse aussi place nette. Mentalement aligné sur l’atlantisme, ce ministre se complaît dans les formules floues et contradictoires. Il est l’une des clés de la dérive de notre politique internationale. Au-delà des intrigues politiciennes en cours, l’offre d’emploi devrait de s’adresser à des personnalités fortes, les pieds sur terre, insensibles aux manipulations émotionnelles des lobbies de l’armement et des dirigeants atlantistes. Ceux-ci ont leurs propres intérêts, ce ne sont pas forcément les nôtres.

Revoir le tableau militaire de fond en comble, c’est possible.

Il y a trente ans, le programme Armée 95, conçu par le conseiller fédéral Kaspar Villiger, redéfinissait de façon précise et détaillée les buts et les moyens de la défense à un tournant de l’histoire, après la chute du Mur de Berlin. 

Au vu de la nouvelle donne géostratégique, il y a aujourd’hui une urgence comparable. Car en dépit de la valse accélérée des crédits militaires, l’armée suisse est dans la pagaille. Elle engloutit des milliards dans l’achat d’un avion, le FA-35, qui nécessite sans cesse de coûteux ajustements, un bombardier peu adapté à la police du ciel, peu agile dans les étroites vallées. Un engin dépassé et inutile selon Elon Musk, fort avisé et sans tabou. Nos aviateurs se ridiculisent avec les drones israéliens Hermes 900 HFE, commandés il y a dix ans, pas encore opérationnels. Au début on constatait qu’ils ne supportaient pas le froid. On découvre – officiellement! – qu’ils peuvent observer le sol mais ne voient pas les oiseaux et les parapentistes, il faudrait les accompagner par hélico ou avion! On vire là au comique troupier. Face aux missiles dont chacun note le rôle spectaculaire dans les guerres du moment, le dispositif de défense est dans les limbes. Quant à la menace des cyberattaques qui frappent quasiment tous les jours les entreprises publiques et privées, il ne lui est consacré que quelques miettes du budget. Enfin les services de renseignements, apparemment en pleines dissensions et confusion, ont aussi besoin d’un nettoyage de fond énergique. Maints projets, à tous les étages, restent en panne, ou dépassent les crédits votés. Tout doit être revu, repensé. Et au passage, le «général» Süssli remplacé. Entre autres gaffes, il démontre ces jours son manque de flegme en engageant une polémique avec la NZZ qui a osé le taquiner sur un point technique. 

Le hic, c’est que cette grosse machine militaire et policière tourne sur elle-même depuis trop longtemps, sur de vieux schémas, égarée par le carriérisme de ses fonctionnaires. Les rouages politiques aujourd’hui mis à l’épreuve se montreront-ils plus visionnaires et agiles? 

Commentaires

Les commentaires sont les bienvenus ! Pour préserver la qualité des échanges, merci de respecter notre charte des commentaires.

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire

À lire aussi

Politique

Sommet d’Ankara: le revolver d’Erdogan ou le suicide stratégique de l’Europe

Le sommet de l’OTAN des 7 et 8 juillet 2026 marque-t-il le moment où l’Europe a définitivement basculé d’une logique de dissuasion vers une logique de préparation à la guerre? Il a en effet consacré une évolution stratégique qui pourrait rapprocher progressivement l’Europe d’une logique de confrontation durable avec la (...)

Hicheme Lehmici
Politique

Service de renseignement ou de propagande?

Le récent rapport présenté par Serge Bavaud, chef du Service de renseignement de la Confédération depuis novembre 2025, sonne l’alarme: la Russie mène une «guerre hybride» contre la Suisse. Le but est évident: inquiéter la population afin qu’elle accepte l’incessante augmentation des crédits militaires.

Jacques Pilet
Accès libre

Attaquée, l’armée suisse se rend dare-dare

La nouvelle illustre dans quelle panade se trouve la défense helvétique. L’entité fédérale RUAG qui gère l’armement a été victime de hackers qui ont exigé une rançon. Et les «généraux» ont payé, se moquant des consignes de la cybersécurité. Ils ne font pas non plus le ménage dans les dossiers (...)

Jacques Pilet
Politique, Histoire

Signaux clairs et sombres de l’Ukraine à l’Europe

La guerre finie, tôt ou tard, l’Ukraine s’arrimera plus encore à l’Europe. Ce qu’elle souhaite ardemment. Mais sous quel visage? Moderne et démocratique ou dans l’emprise des ultra-nationalistes néo-nazis honorés à Kiev?

Jacques Pilet
Politique

L’étude qui tombe à point nommé pour l’armée suisse

Le rapport «Sécurité 2026», paru le 26 mai dernier, présente une image flatteuse de l’armée suisse, ceci précisément au moment où le pays s’apprête à voter sur le service civil et débat d’une augmentation du budget militaire. Coïncidence? Peut-être. Mais la proximité entre les organisations qui l’ont réalisé et le (...)

Martin Bernard
Economie, PolitiqueAccès libre

La valse opaque des milliards européens

L’Union européenne a construit un système de solidarité entre les régions et les Etats qui a fait ses preuves. Mais son opération de soutien lors de la crise Covid a débouché sur un cafouillage total. C’est la Cour des comptes européenne qui le dit. Et gare aux cadeaux pour l’Ukraine.

Jacques Pilet
Politique

L’armée suisse dans la pagaille

Ce jeune soldat vaudois est en exercice dans l’infanterie à Birmensdorf (ZH). Il demande à son supérieur ce qu’il adviendrait en cas d’attaque de drones. «On n’a rien pour ça. Ils nous bousilleraient», s’entend-il répondre. L’armée se moque de ses hommes en faisant comme si de rien n’était.

Jacques Pilet
Politique

Les accords Suisse-UE cachent «une intégration sans précédent» à l’UE

L’expression «Bilatérales III», soigneusement choisie par le Conseil fédéral, minimiserait les conséquences constitutionnelles des accords entre la Suisse et l’Union européenne signés le 13 mars dernier, sur lesquels le peuple se prononcera. C’est la conclusion du professeur émérite Paul Richli, mandaté par l’Institut de politique économique suisse de l’Université de (...)

Martin Bernard
Politique

L’Europe de l’Est restera turbulente

Soulagement, cris de victoire à Bruxelles et dans plusieurs capitales. Viktor Orban écrabouillé par les électeurs hongrois, l’UE célèbre le coup porté au «national-populisme». Courte vue. Le nouveau premier ministre est un conservateur nationaliste endurci et, dans le voisinage est-européen, d’autres pouvoirs feront encore grincer la machine.

Jacques Pilet
Politique

Vainqueur ou vaincu, Viktor Orban continuera à compter

A quelques jours d’échéances électorales décisives en Hongrie et en Bulgarie, l’Union européenne tente, une fois de plus, de peser sur des scrutins à haut risque politique pour elle. Entre tensions avec Budapest, recomposition des forces à Sofia et montée des courants souverainistes, les résultats de ces élections pourraient compliquer (...)

Guy Mettan
Histoire

Quand l’armée suisse était un laboratoire de la guerre cognitive occidentale

Dans la mémoire collective suisse, l’armée incarne la défense ultime de la neutralité. Une armée de milice, ancrée dans le territoire, méfiante à l’égard des grandes puissances, gardienne sourcilleuse de l’indépendance nationale. Pourtant, dès les années 1950, cette institution se retrouve au cœur d’un flux intense d’informations stratégiques venues de (...)

Jean-Christophe Emmenegger
Politique

Les Européens entraînés dans le chaos

La guerre au Moyen-Orient nous concerne plus que nous ne le ressentons. Avec, bien sûr, les fâcheux effets économiques. Avec la dérisoire question des touristes bloqués. Mais, bien plus encore, parce qu’elle révèle nos faiblesses et nos contradictions.

Jacques Pilet
Politique

L’ankylose mentale du pouvoir

Alors que les guerres se prolongent et changent de visage, la Suisse persiste dans des choix militaires contestés et coûteux: retards de livraison, impasses technologiques, dépendance aux fournisseurs américains, etc. Au Département fédéral de la défense, l’heure ne semble pas à la remise en question. Plutôt l’inverse. Quant à son (...)

Jacques Pilet
Politique

L’Europe dans le piège américain

«Etre un ennemi des Etats-Unis peut être dangereux, mais être leur ami est fatal», affirmait Henry Kissinger. Les Européens, qui voient leur position stratégique remise en cause, en font aujourd’hui l’amère expérience. Pourtant, aussi brutale et déconcertante soit-elle, la nouvelle stratégie géopolitique américaine a cela de bon qu’elle secoue l’Europe. (...)

Georges Martin
Politique

Sahara occidental: la realpolitik contre l’autodétermination

Entre principes juridiques et rapports de force, le Sahara occidental reste un révélateur des tensions qui traversent la scène internationale. Ajustements diplomatiques européens, repositionnements américains, choix français et posture algérienne illustrent les contradictions d’un dossier où se croisent décolonisation inachevée, enjeux de souveraineté et intérêts stratégiques. Au-delà du conflit territorial, (...)

Nordine Saadallah
Politique

Racisme: reconnaître le privilège blanc est un acte politique

La vidéo des Obama grimés en singes a choqué. Pourtant, le racisme n’est pas constitué uniquement de propos haineux ou de déviances morales condamnables. Le diable se cache aussi dans les détails et les rapports de pouvoir. L’Union européenne vient d’adopter une nouvelle stratégie antiraciste qui reconnaît l’existence d’un racisme (...)

Corinne Bloch