La guerre à l’aveugle

Publié le 10 novembre 2023

Troupes israéliennes déployées dans la bande de Gaza, en novembre 2023. – © IDF – source officielle

Malgré l’immense émotion devant l’horreur, le suivi fiévreux au jour le jour, le pathétique suspense humanitaire, on peut tenter de prendre un peu de recul. Que veulent les belligérants? Et leurs alliés? Avec quelles perspectives? Dans l’histoire des guerres, la plupart commençaient avec des visées claires de part et d’autre. Plus ou moins réalistes, mais affichées. Pas celle-ci où l’aveuglement prévaut. Le feu croisé des vengeances déborde toute raison. Ce qui augure du pire. Ou peut-être aussi d’un lointain espoir?

Par son attaque terroriste du 7 octobre, le Hamas ne cherchait pas une conquête territoriale durable, totalement irréaliste. Il voulait blesser et humilier Israël, entamer sa réputation d’invincibilité. Et aussi, comme il vient de le déclarer au New York Times, «remettre la cause palestinienne sur le devant le scène». Objectifs réussis. Et au-delà? Il s’attendait et se préparait à l’énorme riposte. La bataille sera longue.

Après un mois, alors que Tsahal dit contrôler le nord de Gaza, des roquettes en partent encore, atteignant jusqu’à Tel Aviv. Mais à terme, cette structure militaire sera écrasée. Au plan politique? Le Hamas survivra à l’étranger, en sous-main sur place. Mais il est isolé. Les gouvernements arabes l’exècrent. Les grandes puissances le combattent ou ne le soutiennent guère. Le prestige que lui vaut son coup chez les Palestiniens va de pair, pour beaucoup, avec l’effroi que leur inspire son idéologie. Il est vrai que ses dirigeants sont plus pragmatiques qu’on ne le croit. On a pu en juger aux contacts qu’il a su maintenir avec plusieurs pays, dans le Golfe… et en Suisse, avec des négociations à la clé. Mais aujourd’hui il fait peur. Il a provoqué la catastrophe indicible qui frappe les Gazaouis. Aveuglé par son ambition, par sa fureur belliqueuse, il va vers des lendemains redoutables pour lui aussi, incertains et chaotiques.

Israël pour sa part est aveuglé depuis des décennies. Dans le but de diviser les Palestiniens, d’empêcher tout règlement négocié de la question, son chef a longuement ménagé et soutenu le Hamas, lui faisant parvenir les fonds en provenance du Qatar et d’ailleurs. Jusqu’au dernier moment, il n’a pas cru à cette menace. Dans un aveuglement plus large, les Israéliens ont cru et croient encore que leur pays peut vivre durablement adossé à des territoires privés d’Etat, maintenus sous sa coupe. Etendant sans cesse son emprise, laissant ses colons, protégés par Tsahal, voler, détruire, humilier, agresser et tuer les habitants palestiniens de Cisjordanie. Qui, eux, n’ont agressé personne. Il en résulte un espace morcelé, rendant impossible la création d’un Etat, conflictuel par nature. A la lumière de la tragédie d’aujourd’hui, il apparaît au monde entier que cette politique mène à la pire impasse, à un abcès aux très larges extensions.

Quand les Israéliens ouvriront-ils les yeux? Certains, minoritaires, le font. Beaucoup s’y refusent. Les extrémistes dits messianiques au pouvoir aujourd’hui défendent cette vision conquérante avec une ardeur provocante. Et pas qu’eux. On frémit quand on entend le chef de l’opposition à Netanyahou (sur LCI), Yair Lapid. Pour lui, il n’y a pas de colonisation mais une présence sur «la terre biblique». Cette notion religieuse qui balaie tous les droits internationaux est une provocation à l’endroit des Occidentaux. Ceux-ci se gardent de le dire haut et fort. Comme ils savent le faire face à la Russie. Cette lâcheté, cette incohérence ne passent plus dans une vaste partie du monde, dont le décrochage, manifeste à d’autres égards, ne fait ainsi que s’accentuer. On l’a bien vu lors du vote sur l’exigence d’un cessez-le-feu à l’Assemblée générale des Nations Unies. Rappelons que toutes les sanctions décrétées par celles-ci restent inappliquées. L’une d’elles (45/130 de 1990) enterrée très profond: elle stipule le droit de résister à l’occupation israélienne «y compris par la force».

Et les Etats-Unis? Fidèles alliés d’Israël, ils sont aussi restés aveugles devant les risques de la situation et n’ont pas vu non plus la guerre arriver. Mais dès le début de celle-ci, clairvoyant, Joe Biden a mis en garde contre une offensive qui tournerait aussi mal que celles menées en Afghanistan et en Irak. En vain. Il tente maintenant de dissuader Israël d’occuper durablement Gaza, ce que revendique effrontément Netanyahou. Les sempiternelles et solennelles déclarations de soutien à Israël ne doivent pas faire illusion. Les Etats-Unis, plus déterminés que jamais à contrôler la région afin qu’elle ne glisse pas sous d’autres influences, devraient imposer tôt ou tard à Israël un comportement plus réaliste. Faute de quoi leur isolement international s’accélérera. Sans parler des tensions croissantes dans leur propre opinion publique face à l’appui inconditionnel à l’Etat juif.

Et les Arabes? En termes d’aveuglement et de surdité, leurs gouvernements ont fait fort. Ils ont cru pouvoir ignorer le sort de leurs frères palestiniens, se rapprocher d’Israël dans l’espoir de profits économiques, alors que leurs populations se montraient plus que réticentes. La guerre les met dans le plus grand embarras. Leur unité déclamatoire n’est que façade. La plupart d’entre eux pourraient bien suivre, demain comme hier, malgré les divergences affichées, les incitations de Washington. Nous verrons. Suspense géopolitique.

Et les Européens? D’abord il faut parler d’eux au pluriel. Tous les pays sont sincèrement attachés à Israël. Mais avec des nuances, des perceptions particulières en raison de leur histoire. Dans son one-woman-show, Madame Ursula van der Leyen usurpe des compétences, ce qui se retourne d’ailleurs contre elle. De fait l’UE n’est pas une puissance géopolitique. Que tel ou tel Etat européen, moins obnubilé par la mauvaise conscience historique, tente un jour d’apporter une réelle contribution à la recherche de la paix, c’est possible. Hasardeux, mais nécessaire, digne en tout cas. A noter au passage, l’engagement résolu et clairement communiqué du CICR pour alléger les souffrances des habitants de Gaza et la libération des otages.

Parlons-en de la paix. Même si le mot est aujourd’hui proscrit des discours. Même si l’on en est à ergoter sur la nécessité d’une «pause humanitaire» ou d’un «cessez-le-feu». Même si le «camp de la paix» en Israël est moribond depuis l’assassinat, en 1995, de Ytzhak Rabin, le courageux signataire des accords d’Oslo aujourd’hui enterrés. Oubliés, ses derniers mots? «La paix est le seul horizon possible. Sinon nos petits enfants connaîtront des malheurs terribles en Israël.»

Elle arrivera un jour. Si la communauté internationale force les belligérants, pris dans la fureur, à l’envisager. Celle-ci en a les moyens politiques et économiques. A quand une conférence qui commencerait à poser quelques jalons en vue de préparer l’avenir au Moyen-Orient? Pour commencer, en attendant un nouveau pouvoir à Jérusalem, il serait possible d’amener l’OLP, l’Autorité palestinienne, à se renforcer, à remplacer par des élections son vieux leader totalement discrédité. Faire émerger des interlocuteurs lucides. Il y en a des deux côtés, dans l’ombre… ou en prison.

Jacques Attali n’a pas tort quand dit que c’est parfois au bout de la catastrophe qu’émerge une lueur d’espoir. Mais sommes-nous au bout?

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires

À lire aussi

Politique

Epstein était-il vraiment un «agent russe», comme le suggèrent certains médias?

Les documents déclassifiés révèlent des contacts réels entre le financier pédocriminel et des figures russes, dont un ex-vice-ministre proche du FSB et des tentatives répétées de contacts avec Vladimir Poutine et Sergueï Lavrov. Si certains médias occidentaux y voient la marque d’un agent d’influence du Kremlin, les preuves d’une collaboration (...)

Martin Bernard
Politique

Pourquoi l’Iran est un piège pour Trump et les Etats-Unis

L’Iran s’impose aujourd’hui comme l’un des dossiers géopolitiques les plus sensibles de la présidence Trump. Entre promesse de mettre fin aux «guerres sans fin», pressions idéologiques internes et rivalités stratégiques mondiales, toute escalade militaire risquerait de transformer une crise régionale en tournant majeur de l’ordre international. Retour sur les racines (...)

Hicheme Lehmici
Politique

La colonisation israélienne se poursuit dans toute sa brutalité en Cisjordanie

Des récents articles du quotidien israélien «Haaretz» et du «Monde diplomatique» relatent comment Israël soutient les colons qui continuent de voler leurs terres aux Palestiniens de Cisjordanie. Comment, aussi, des étudiants israéliens ont exigé la démission du directeur de leur école qui désirait leur parler de la violence des colons. (...)

Patrick Morier-Genoud
Politique

L’histoire tordue et effacée: une arme de guerre

Trump révise le passé des Etats-Unis et du monde pour le glorifier. Le pouvoir ukrainien efface l’héritage culturel russe. Poutine met entre parenthèses l’horreur de l’ère stalinienne. Xi Jinping fait de même avec la Révolution culturelle meurtrière de Mao. Israël écrase les traces et le souvenir de 5000 ans de (...)

Jacques Pilet
Histoire

Le génocide culturel des Ashkénazes

En Israël, la culture yiddish a été effacée au profit d’une langue «morte», l’hébreu, imposée comme langue nationale. Une purification linguistique destinée à remodeler la culture et la mémoire de tout un peuple: langue humiliée, noms effacés, mémoire étranglée. La coercition linguistique n’est presque jamais «juste une affaire de langue»: (...)

Tatiana Crelier
Politique

Moyen-Orient et fronde des Pays du Golfe: vers un ordre post-occidental?

Et si le véritable tournant stratégique du Moyen-Orient ne venait pas de Washington, mais du Golfe? En bloquant l’option militaire américaine contre l’Iran — au grand dam de Benjamin Netanyahou — les monarchies du Golfe actent une rupture historique: fin de l’alignement automatique, rejet du risque israélien et entrée assumée (...)

Hicheme Lehmici
Politique

Terrorisme: Berlin frappé au cœur

L’actualité, proche et tragique, ou spectaculaire et géopolitique, a éclipsé l’évènement. Parlant lui aussi. Le terrorisme a plongé une partie de Berlin dans le noir: le groupe d’extrême-gauche Vulkan a incendié un centre de distribution électrique dans la nuit du 3 au 4 janvier. Les Berlinois se demandent comment on (...)

Jacques Pilet
Politique

Pendant que l’Europe s’adonne à la guerre, le reste du monde avance

Les violences spectaculaires, les discours alarmistes et l’emballement idéologique ne relèvent pas du hasard. Mais tandis que l’Europe s’enferme dans la fureur et une posture irresponsable, le reste du monde esquisse les contours d’un ordre mondial alternatif fondé sur le dialogue, la retenue et la multipolarité.

Guy Mettan
Politique

Comment jauger les risques de guerre 

A toutes les époques, les Européens ont aimé faire la fête. Des carnavals aux marchés de Noël, dont la tradition remonte au 14e siècle en Allemagne et en Autriche. Et si souvent, aux lendemains des joyeusetés, ce fut le retour des tracas et des guerres. En sera-t-il autrement une fois (...)

Jacques Pilet
Politique

L’enfer dans lequel Israël a plongé les Palestiniens

Le quotidien israélien «Haaretz» fait état du rapport conjoint de douze ONG israéliennes de défense des droits humains. Un rapport qui affirme que les deux dernières années ont été les plus destructrices pour les Palestiniens depuis 1967. Sans oublier l’intensification et la brutalité de la colonisation qui continue.

Patrick Morier-Genoud
PolitiqueAccès libre

L’inquiétante dérive du discours militaire en Europe

Des généraux français et allemands présentent la guerre avec la Russie comme une fatalité et appellent à «accepter de perdre nos enfants». Cette banalisation du tragique marque une rupture et révèle un glissement psychologique et politique profond. En installant l’idée du sacrifice et de la confrontation, ces discours fragilisent la (...)

Hicheme Lehmici
Politique

La guerre entre esbroufe et tragédie

Une photo est parue cette semaine qui en dit long sur l’orchestration des propagandes. Zelensky et Macron, sourire aux lèvres devant un parterre de militaires, un contrat soi-disant historique en main: une intention d’achat de cent Rafale qui n’engage personne. Alors que le pouvoir ukrainien est secoué par les révélations (...)

Jacques Pilet
Politique

Ukraine: un scénario à la géorgienne pour sauver ce qui reste?

L’hebdomadaire basque «Gaur8» publiait récemment une interview du sociologue ukrainien Volodymyr Ishchenko. Un témoignage qui rachète l’ensemble de la propagande — qui souvent trouble plus qu’elle n’éclaire — déversée dans l’espace public depuis le début du conflit ukrainien. Entre fractures politiques, influence des oligarchies et dérives nationalistes, il revient sur (...)

Jean-Christophe Emmenegger
Politique

Quand la religion et le messianisme dictent la géopolitique

De Washington à Jérusalem, de Téhéran à Moscou, les dirigeants invoquent Dieu pour légitimer leurs choix stratégiques et leurs guerres. L’eschatologie, jadis reléguée aux textes sacrés ou aux marges du mysticisme, s’impose aujourd’hui comme une clé de lecture du pouvoir mondial. Le messianisme politique n’est plus une survivance du passé: (...)

Hicheme Lehmici
Politique

Un nouveau mur divise l’Allemagne, celui de la discorde

Quand ce pays, le plus peuplé d’Europe, est en crise (trois ans de récession), cela concerne tout son voisinage. Lorsque ses dirigeants envisagent d’entrer en guerre, il y a de quoi s’inquiéter. Et voilà qu’en plus, le président allemand parle de la démocratie de telle façon qu’il déchaîne un fiévreux (...)

Jacques Pilet
Politique

Vers la guerre

Alors que Moscou propose un pacte de désescalade – ignoré par l’Europe – les dirigeants occidentaux soufflent sur les braises à coup de propagande militaire pour rallumer la flamme guerrière. Mais à force de jouer avec le feu, on risque de se brûler.

Jacques Pilet