De quoi la victoire de Pierre Maudet est-elle le nom?

Publié le 5 mai 2023

© Liberté et justice sociale / Facebook

Et voilà Piogre(1) tout ébouriffé et la Suisse alémanique déboussolée une fois de plus par le sempiternel «Sonderfall Genf». Ce qui ne devait, ne pouvait arriver, est bel et bien survenu: Pierre Maudet a été réélu au Conseil d’Etat genevois. Malgré les ennuis judiciaires, malgré les mensonges. Nouvelle «Genferei»? Incursion des vilaines manières françaises dans le monde enchanté de Heidi?

Les médias d’outre-Sarine n’ont pas manqué de souligner que ce ne serait certes pas à Saint-Gall que l’on aurait élu l’équivalent local d’un Maudet. Il n’y a qu’en France qu’un politicien poursuivi par la justice peut triompher dans les urnes (les exemples ne manquent pas en effet). En France et donc aujourd’hui à Genève, cet éternel cancre de l’helvétitude propre sur elle.

Il est vrai que le Foron2 tient plus du ruisseau que du fleuve et que les Genevois franchissent tout le temps la frontière, ne serait-ce que pour faire leur tiercé. Ça laisse des traces, forcément…

Aux yeux de certains, Genève n’est déjà plus en France mais pas encore en Suisse. Toutefois, cette tentative d’explication se révèle un brin paresseuse. Comme toujours en politique (et dans d’autres domaines où règne l’humain), les explications fourmillent.

Vote massif pour le seul Maudet

A noter, pour mesurer l’ampleur du succès de Pierre Maudet, qu’au second tour, 6’383 personnes ont voté exclusivement en sa faveur, sans ajouter d’autres candidats, soit 36 fois plus que la moyenne de ses concurrents. On ne saurait donc parler d’une victoire au rabais. Cela démontre aussi que ce n’est pas parce qu’un politicien est vilipendé par les médias qu’il en devient impopulaire.

Parmi les nombreuses causes de cette réélection, nous hasarderons celle-ci: la vieille nostalgie du radicalisme à la Genevoise que Pierre Maudet a su habilement ranimer. La fusion à Genève entre les radicaux et les libéraux ne s’est pas conclue de gaieté de cœur le 24 mai 2011. Les deux partis cantonaux ne pouvaient guère faire autrement, la fusion ayant été actée sur le plan fédéral dès 2008. L’opinion largement partagée à l’époque affirmait que les profondes divergences qui les avaient opposés appartenaient au passé et que désormais plus grand-chose ne les séparait au XXIème siècle. 

Culture historique divergente entre radicaux et libéraux

Mais l’appartenance politique n’est pas faite que de calcul rationnel, elle est aussi l’expression de la culture d’un groupe. Cette culture est d’autant plus prégnante qu’elle est ancrée profondément dans l’histoire.

Issus tous deux deux du libéralisme né au début du XIXème siècle, ils ont rapidement divergé. Les libéraux du Parti démocratique (futur Parti libéral) étaient principalement issus des milieux patriciens et de la haute finance, regardant surtout vers les investissements à l’étranger. (A lire cette interview de l’historien Olivier Meuwly dans Le Temps).

Les radicaux, eux, venaient du faubourg populaire de Saint-Gervais composé d’artisans, d’horlogers, de cabinotiers. L’opposition entre «la fabrique» radicale et les patriciens a structuré une grande partie du XIXème siècle genevois et a fait sentir ses effets jusqu’au XXème.

L’héritage révolutionnaire de James Fazy

Le Parti radical et son fondateur James Fazy ont conduit la Révolution de 1846 qui a établi les fondations de la Genève moderne. Les radicaux étaient donc de fervents progressistes ennemis des conservatismes. L’autre grande figure du radicalisme à la genevoise, Georges Favon, se situait d’ailleurs à gauche sur l’échiquier politique en concluant des alliances avec les socialistes, force alors émergente. Le Parti radical genevois était à la fois partisan de la libre entreprise et d’une régulation raisonnée (et si possible raisonnable!) par l’Etat de certains secteurs de l’économie libérale.

Cette divergence de politique économique entre les radicaux et les démocrates (libéraux) de l’époque est notamment illustrée par cet extrait de l’histoire de la Banque cantonale genevoise tirée du site de la BCGe:

«Le régime radical instauré par James Fazy souhaitait développer l’économie. Les banquiers privés genevois n’entendaient pas investir dans un canton dont le gouvernement leur était hostile. Pour améliorer le commerce, moderniser l’agriculture, mécaniser l’industrie, il fallait des crédits. Pour James Fazy, le crédit était l’art de multiplier les capitaux. Il décida de créer la Caisse hypothécaire, en faveur des agriculteurs. La Caisse hypothécaire fut fondée le 21 avril 1847, date de l’adoption de la nouvelle constitution.»

De gauche à droite

De parti de gauche qu’il était, le radicalisme genevois s’est progressivement déplacé vers le centre-droit au fur et à mesure de la progression du Parti socialiste et des autres formations de gauche. Mais l’opposition entre les libéraux et les radicaux – tenants d’une toujours hypothétique troisième voie –, est restée sensible au XXème siècle, même si elle avait perdu de son intensité3. Ainsi les radicaux restaient favorables à des interventions bien ciblées de l’Etat, ce que les libéraux redoutaient.

Maudet ressort la vieille devise radicale

Les conditions qui prévalaient jadis n’ont certes plus grand chose à voir avec celles d’aujourd’hui. Il n’en demeure pas moins que les imprégnations socio-culturelles persistent et que le retour de Pierre Maudet au pouvoir signifie aussi que la greffe du Parti libéral-radical n’a pas aussi bien réussi qu’espéré à sa création.

Pierre Maudet a donc surfé avec succès sur cette nostalgie. Et ce n’est certes pas un hasard s’il a intitulé son mouvement «Liberté et justice sociale». C’était la devise du «vieux» Parti radical («Liberté humaine et justice sociale»). Sur le site du mouvement, Maudet affiche clairement ce retour aux sources en se disant inspiré par «l’essence républicaine du radicalisme genevois». 

La droite doit-elle se réjouir?

La réélection de Pierre Maudet a privé la gauche de sa majorité au gouvernement genevois. La droite doit-elle s’en réjouir? A première vue, la réponse semble affirmative. Toutefois, si l’on consulte le programme du mouvement Liberté et justice sociale, il apparaît que Pierre Maudet va piocher ses projets dans de nombreux azimuts. 

Ainsi, il propose la création d’une caisse-maladie cantonale publique, idée déjà défendue par l’ancien conseiller d’Etat MCG Mauro Poggia et par… le Parti du Travail! 

En outre, la gauche genevoise ayant abandonné la défense de la laïcité, Pierre Maudet (concepteur de la Loi sur la laïcité de l’Etat4) ne manquera sans doute pas de porter ce sujet sur le devant de la scène politique.

Bref, entre les trois conseillers d’Etat de droite et les trois «ministres» de gauche, Pierre Maudet ne manquera pas de faire monter les enchères.


1Pour les non-Piogriens: surnom de la République et canton de Genève; histoire de varier un peu les qualificatifs « bateaux » du genre « Cité de Calvin », « la Ville du bout du lac , «la Cité du Jet d’eau».

2Toujours pour les non-Piogriens: le Foron est le modeste cours d’eau qui sépare Genève de la Haute-Savoie, à Ambilly, aux portes d’Annemasse.

3Trace anecdotique mais parlante de cette culture, la section eaux-vivienne du Parti radical genevois s’appelait «Association radicale-socialiste des Eaux-Vives».

4Par souci de transparence déontologique, l’auteur de cet article signale qu’il a présidé le collège d’experts auteur du rapport sur la laïcité à Genève, à la demande de Pierre Maudet en 2013-2014.

Commentaires

Les commentaires sont les bienvenus ! Pour préserver la qualité des échanges, merci de respecter notre charte des commentaires.

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire

À lire aussi

Histoire

Quand la Suisse soutenait les génocidaires du Rwanda

Le récent livre de Anne Emery-Torracinta éclaire un sombre chapitre de la coopération suisse. Et ses causes aussi, comme l’aveuglement de la Direction du développement et de la coopération (DDC) qui, aujourd’hui encore, fonctionne comme un Etat dans l’Etat, enfermée dans sa logique, sans guère considérer les enjeux politiques. Question (...)

Jacques Pilet
EconomieAccès libre

A son tour, l’UBS s’en prend à l’AVS

Lors de la session d’été, le Parlement a refusé de financer de manière raisonnable la 13e rente AVS. C’est maintenant au tour du géant bancaire de passer à l’attaque en proposant une refonte radicale du système de prévoyance vieillesse en Suisse. Les bénéficiaires de ce remaniement? Le secteur financier, y (...)

Marco Diener
Politique

L’affaire Abunimah ou la faillite de l’Etat de droit suisse

En 2025, Ali Abunimah, un journaliste palestino-américain, était arrêté à Zurich. Enfermé pendant trois jours, il a été expulsé, menotté. Depuis, la Confédération, désavouée par les tribunaux, a reconnu ses torts. Mais elle continue d’esquiver la question centrale: sur ordre de qui Abunimah a-t-il été arrêté? Quels conflits d’intérêts ou (...)

Laurent Desaison
Politique

Service de renseignement ou de propagande?

Le récent rapport présenté par Serge Bavaud, chef du Service de renseignement de la Confédération depuis novembre 2025, sonne l’alarme: la Russie mène une «guerre hybride» contre la Suisse. Le but est évident: inquiéter la population afin qu’elle accepte l’incessante augmentation des crédits militaires.

Jacques Pilet
Politique

Justice et politique, l’opaque méli-mélo

La Suisse fait volontiers la morale au monde entier. La leçon de démocratie commence par la séparation des pouvoirs et l’indépendance des juges. Fort bien. Mais chez elle, qu’en est-il? Le coup d’œil est troublant.

Jacques Pilet
Politique

La manif No-G7 vécue de l’intérieur

Voilà le récit de la manifestation anti-G7 telle qu’elle s’est déroulée selon un manifestant qui y était, du début, vers 15 heures, jusqu’à une heure du matin, moment où il a été autorisé à rejoindre son domicile par la police. Il porte un regard quasi clinique, sans biais idéologique, sur (...)

Bon pour la tête
Société

Assassinat ou suicide? Les zones d’ombre persistent autour de la mort de Marilyn Monroe

Le destin de la célèbre actrice continue de fasciner autant qu’il interroge. Plus de soixante ans après sa mort, les circonstances de son décès nourrissent d’innombrables controverses. La version officielle, lacunaire, a fait fleurir de nombreuses théories alternatives. A l’occasion du centenaire de la naissance de la star, plongée dans (...)

Martin Bernard
PolitiqueAccès libre

La Suisse fracturée?

C’est en tout cas ce que redoute Thomas Aeschi, chef du groupe parlementaire UDC au Conseil national. Il lance un cri d’alarme après le rejet de l’initiative sur la Suisse à dix millions qu’il avait concoctée avec ses amis il y a quatre ans.

Jacques Pilet
Politique

La mise en spectacle du monde et ses trompe-l’œil

De tout temps, les puissants ont usé de leur image et de leur verbe pour s’affirmer. Dans des mises en scène cadrées, contrôlées. Mais avec la technologie d’aujourd’hui, la fiction devient envahissante. Le G7 d’Evian, qui n’a rien produit de concret, ne fut qu’un show orchestré. Scruté aussi par une (...)

Jacques Pilet
Politique, Sciences & Technologies

Les grandes oreilles d’Elon Musk pourraient espionner l’Europe depuis la Suisse

A Loèche, en Valais, l’installation de 40 antennes Starlink relance les inquiétudes autour de la souveraineté numérique suisse. Derrière ce projet porté par SpaceX se profile la question de l’accès des autorités américaines aux données transitant par le sol helvétique. Entre soupçons d’anciennes collaborations avec la NSA et extraterritorialité du (...)

Martin Bernard
Politique

Tunisie, la grande désillusion

Sous le régime de Kaïs Saïed, le pays qui incarna le «printemps arabe» est devenu une vaste cage. Économie sinistrée, presse muselée, opposants derrière les barreaux: quinze ans après la révolution du jasmin, la Tunisie se bat contre ses vieux démons.

Sid Ahmed Hammouche
Politique

Ce que la votation du 14 juin dit de nos fantasmes

Les «pour» et les «contre» l’initiative «Pas de Suisse à dix millions» échangent dans les médias des arguments rationnels, des chiffres, des prévisions, des hypothèses d’avenir. C’est le jeu. Un peu court. Le sujet est aussi émotionnel. Normal, puisque l’on parle de notre pays, de notre futur, de la vie (...)

Jacques Pilet
Economie, PolitiqueAccès libre

Plus d’heures de travail, moins de salaire

Alors qu’en Suisse les hôpitaux, les EMS et de nombreux secteurs peinent à recruter, le Parlement fédéral multiplie les attaques contre le droit du travail. Conditions de travail dans les soins, salaires minimaux, travail dominical ou temps partiel: sous la pression des milieux patronaux et des assureurs, plusieurs protections des (...)

Bon pour la tête
Politique, Culture

Sommes-nous entrés dans une nouvelle ère politique?

Après son roman très remarqué «Le Mage du Kremlin», Giuliano da Empoli nous livre, dans cet «essai littéraire», une analyse aussi incisive que mémorable de la scène politique internationale. Compte rendu de rencontres entre puissants auxquelles il a assisté à différents titres, mise en garde contre l’insouciance avec laquelle nous (...)

Bon pour la tête
PolitiqueAccès libre

Jusqu’où la Suisse peut-elle absorber la croissance de sa population?

Michel Vonlanthen réagit à l’article de Jacques Pilet «Trop d’étrangers? Vieux débat… sur l’avenir». En prévision de la votation du 14 juin prochain sur l’initiative populaire «Pas de Suisse à 10 millions!», il analyse les tensions liées à la croissance démographique en Suisse et interroge le rôle des dynamiques économiques (...)

Bon pour la tête
Economie, Politique

Trop d’étrangers? Vieux débat… sur l’avenir

L’initiative contre une Suisse à dix millions divise dans toutes les couches de l’opinion. Les «pour» et les «contre» ont de bonnes raisons. Au-delà des consignes de partis, jetons un regard sur le passé et les futurs possibles.

Jacques Pilet