Claude Muret, le Vaudois inconnu et son projet La Cervelle

Publié le 10 mars 2023

La plaque apposée sur le monument commémoratif des événements du 9 novembre 1932 à Genève. – CC BY-SA 4.0

Vaudois, né en 1947, licencié en Droit de l'Université de Lausanne, il est bélier, a écrit un livre génial, «Mao-cosmique», qui a été publié de façon anonyme à L’Age d’homme en 1975 et réédité, trente ans plus tard, chez Van Dieren Editeur, a participé comme comédien, coréalisateur ou scénariste à au moins 60 films, a travaillé en amont à l’ouverture de la Cité parisienne des Sciences à la Villette et en aval au 700ème anniversaire de la fondation de la Confédération helvétique.

Mais qui est Claude Muret?

Disponible, affable, bienveillant, toujours un peu ironique mais prompt aussi à s’indigner, tombé petit dans le grand bain de la lutte des classes, c’est le coscénariste du film anciennement le plus cher du cinéma suisse, et le scénariste d’un téléfilm adapté d’un roman de Charles-Ferdinand Ramuz, de films sur un valet de ferme, une formation pour agents de l’écologie, un projet de médiation entre la police et les communautés étrangères, un sanctuaire celte, le quotidien d’un tribunal de prudhommes, une transhumance avec un millier de moutons, la vie de six médecins généralistes, un docteur qui soigne gratuitement les gens dans des bidonvilles au Bangladesh, une maladie génétique qui rend aveugle et sur un couple en crise. Keep on blues, man, keep on blues!

Il nait dans une famille communiste. A la petite école, les profs lui disent: «Ah mais tu es le fils du communiste!»

Lui dit: j’aime écrire, vis de façon frugale, ne suis pas du matin, fais la sieste, aime bien «rien foutre». Grand lecteur de tout, son bonheur. Les gens sont tellement pressés, dit-il, alors que le présent, il n’est jamais pressé. Il n’aime pas les projecteurs, n’est pas corporatiste et ne va jamais à Soleure.

Il est très curieux des faits de société, aime les enquêtes et a de bons rapports avec les gens qu’il filme. Après Les Petites Fugues, 700’000 spectateurs en Suisse, il a fait beaucoup de vidéos militantes. Ce qui l’intéresse dans un documentaire, c’est son efficacité politique.

Il existe un film très particulier sur lui, Connu de nos services, réalisé par Jean-Stéphane Bron en 1997, sa vie écrite par la police. Ça commence quand il a 16 ans et finit quand il en a 30. Oui, après la fin de l’URSS, on a découvert comment la Suisse surveillait ses ressortissants potentiellement révolutionnaires. Lui avait un dossier de la taille d’un bottin de téléphone, dossier réalisé avec un soin tout helvétique et d’une précision incroyable. Des dizaines de communications téléphoniques transcrites à la main. En lisant les fiches innombrables que les services de l’Etat lui consacrèrent treize années durant, il retrouve, à 50 ans passés, l’album de sa jeunesse. Cet album s’ouvre en 1964, Claude Muret a 16 ans, il participe à sa première manifestation – une grande marche en faveur de la paix organisée par le mouvement suisse contre l’armement atomique. Il se termine en 1977, le jour de son mariage.

Lorsqu’il avait 13 ans, son père lui a dit: toi mon fils, tu verras le socialisme. Lui, aujourd’hui, dit à son fils: avec un peu de chance, tu verras le fascisme.

Mao-cosmique

Pour nous, il est surtout l’auteur anonyme de Mao-cosmique, publié en 1975 par l’Age d’homme. Nouvelle version mao-spontex, sous les peupliers de la plage de Préverenges, du Songe d’une nuit d’été, livre racontant un moment de vie d’une communauté de 15 personnes, livre tissé d’une multitude d’étincelles, initiation éblouie à l’activisme en usine, au LSD dans les alpages, aux partouzes en plein MLF, aux joies masochistes de l’autocritique et du militantisme, à Mao, John Coltrane, Lao Tseu, Nietzsche et Castaneda, au quotidien de leur collectif qu’ils appelaient la Commune.

Ce n’est pas nous qui mâchons ou non nos mots, ce sont les mots qui nous mâchent, dit-il. Les mots nous mâchent le réel. La plage, j’aime le mot et le lieu, dit-il. C’est un endroit de paix, un endroit où on peut dire: paix. L’eau, le lac, les montagnes qui se découpent. On est là, face au lac, au clapotis des vagues, à l’air tendu sur l’eau, aux vibrations des arbres. Il faut essayer de baiser comme on essaye de vivre: au rythme des masses, dit-il.

Bref, ce livre est joie primesautière, danse, écume de fraîcheur et il est écrit par un Muret qui fait partie d’un groupuscule mao-spontex, Rupture pour le communisme, point de rencontre entre des membres du Comité Action Cinéma et des militants plus aguerris et politisés issus des Jeunesses Progressistes. Leur activisme épouse diverses formes: action dans les quartiers, mouvement Femmes en lutte, Comité antinucléaire, Comités de soldats, Comité d’action syndicale, mouvement des collégiens et lycéens.

Sa mère et son projet d’hommage à celle-ci intitulé La Cervelle

En 1932, Charlotte Khajet, 21 ans et orpheline, est une réfugiée passeport Nansen. Ses parents ont fui la révolution de 1905 et les pogroms, ils sont juifs, biélorusse et ukrainien. Ils ont réussi à venir en Suisse, à Genève, où ils ont ouvert un atelier de tailleur. Ils meurent très vite, l’un après l’autre, d’un cancer – Douchka est élevée par sa belle-mère qui la déteste et lui fait vivre une enfance à la Dickens.

L’histoire de la cervelle, Claude Muret l’a apprise lors d’une conférence de l’écrivain romand Jean-Louis Cornuz. Il en est abasourdi mais pas vraiment étonné: il sait que sa mère fait partie d’une génération qui ne parlait pas du passé à ses enfants. D’autant plus que ses parents ont été dans la clandestinité durant la guerre et que sa mère, polyglotte, a sans doute réalisé des missions pour le Komintern.

Son mari, André Muret (1909-1986) a adhéré au Parti communiste suisse en 1938. Animateur pendant la guerre de la lutte et de la presse clandestines. Elle l’a épousé en 1941 et, dès 1945, il est secrétaire et leader du Parti ouvrier populaire durant des décennies, il sera aussi député au Grand Conseil vaudois (1945-1984), conseiller municipal (1946-1949), puis communal de Lausanne (législatif, 1950-1976), conseiller national (1952-1959 et 1963-1979).

La Cervelle

Le 6 novembre 1932, une affiche de l’Union nationale de Georges Oltramare a annoncé la mise en accusation publique des dirigeants socialistes Nicole et Dicker pour le 9 novembre à 20h30 à la salle communale de Plainpalais. «L’immonde Nicole, le juif Dicker et leur clique préparent la guerre civile. Ils sont les valets des Soviets. Abattons-les! A bas la clique révolutionnaire!»

Le 9 novembre 1932, à Genève, est donc organisée une contre-manifestation par les socialistes, les anarchistes et les communistes dans le but de protester contre cette mise en accusation. Huit mille personnes arrivent à Plainpalais. Frédéric Martin, Conseiller fédéral, demande l’aide de l’armée. La troupe débarque dans une situation chaotique, la foule ayant réussi à briser un cordon de policiers, près de la salle où se tient le meeting fasciste. A un moment donné, le major Lederray qui dirige cette troupe a l’idée de traverser la foule avec deux colonnes de soldats les uns derrière les autres, à gauche et à droite du boulevard.

Obéissant à cet ordre absurde, les soldats qui se suivent à la queue-leu-leu se retrouvent isolés et la foule les accueille à coups d’injures et de crachats pour les uns, les autres sont désarmés et leurs fusils cassés. Les manifestants appellent les recrues à se mutiner.

La troupe se replie alors vers la place du Palais des Expositions. Le gros de la foule est resté massé devant les chaînes de la rue de Carouge. Seule une cinquantaine de manifestants suivent les soldats, les houspillant ou les exhortant à fraterniser, à l’instar d’Henri Fürst, président du Parti communiste genevois. Ils vont au contact des soldats en leur criant: camarade sous ton uniforme, tu es un ouvrier comme nous, mets la crosse en l’air! Le major Perret appelle immédiatement des renforts. 

«Estimant sur le moment que ses hommes sont menacés» comme il le dira plus tard, le premier-lieutenant Burnat demande au major David Perret, qui est à ses côtés, de donner l’ordre de tirer. Celui-ci l’exhorte à deux reprises à attendre l’arrivée des renforts, quand, à 21h33, Burnat s’écrie: mon major, je n’attends plus, je tire! Perret acquiesce.

Les officiers commandent deux sonneries de clairon, censées avertir la foule. Mais personne ne comprend le signal, de toute manière la fusillade commence immédiatement. A 21h34, les conscrits tirent durant dix à quinze secondes, 102 cartouches de fusil, 30 de fusil-mitrailleur et 15 de pistolet. Ils ont 20, 21 ans et ils n’ont jamais eu aucune idée du maintien de l’ordre. 

Henri Fürst, président du Parti communiste genevois, est touché par une décharge de fusil mitrailleur dans la tête et Charlotte Muret reçoit des morceaux de sa cervelle sur sa jupe.

On dénombre dix morts et soixante-cinq blessés dont trois mourront dans les jours suivants. La majorité a été touchée dans le dos, car ils étaient en train de s’éloigner!

Les jours suivants, Genève est en état de siège, des mitraillettes sont installées à certains croisements. Toutes les manifestations sont interdites et le nombre de soldats déployés atteint 4’000. 

Dans la matinée du 10 novembre, Léon Nicole et 39 autres militants de gauche sont écroués à la prison de Saint-Antoine.

Un an après le massacre, en novembre 1933, les socialistes obtiennent pour la première fois la majorité au Conseil d’Etat genevois ainsi qu’au Conseil municipal de Lausanne. 

L’enquête militaire officielle se termine le 22 novembre sur cette conclusion: «Il n’y a aucune raison d’ouvrir une enquête pénale militaire contre le major Lederrey, qui commandait les troupes, contre le major Perret, le premier-lieutenant Burnat, ni contre d’autres officiers, sous-officiers et soldats qui ont fait usage de leur arme à feu le 9 novembre. La troupe a eu recours aux armes dans l’exécution de la mission qui lui avait été assignée et seulement lorsqu’elle y fut contrainte.»

Epilogue

Après le Conseil des Etats, le Conseil National a refusé, le 7 mai 2019, de donner suite, par 113 voix contre 54, à une initiative cantonale genevoise demandant l’annulation de la condamnation de Léon Nicole, Auguste Millasson, Francis-Auguste Lebet, Jules Daviet, Albert Wütrich, Francis Baeriswyl et Edmond Isaak par une cour d’assises fédérale le 3 juin 1933.

La majorité estime que «les manifestants ont été condamnés dans le respect des principes de l’Etat de droit: ils l’ont été pour avoir refusé d’obtempérer aux ordres de la police et non pour avoir manifesté. Une réhabilitation porterait atteinte aux attributions du pouvoir judiciaire…»

Conclusion

Claude Muret touche parfois un peu d’argent sur des entrées cinéma. Il a 6’000 francs à Berne. Pour pouvoir les utiliser, il faut soumettre un projet. Son ami Jean-Stéphane Bron venant de réaliser Le Cerveau, il décide de se lancer dans un documentaire intitulé La Cervelle!

Car à la mesure des correspondances manifestes entre notre situation actuelle et les années trente du siècle passé, il veut comprendre pourquoi il est plus facile d’être un abruti posté derrière une mitrailleuse qu’un être humain et si ce massacre le hante tellement, c’est parce qu’il sent qu’ils peuvent à nouveau, comme en 1932, tirer sur des personnes désespérées, migrants ou zadistes, tirer sur leur propre peuple.


«Mao-cosmique», Van Dieren Editeur, 200 pages.

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