Publié le 9 décembre 2022

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Nos voisins français ont beaucoup parlé du «grand remplacement» de la population par l’afflux des migrants. Vrai ou faux? A eux d’en juger. Mais ils feraient bien de s’interroger aussi sur «le grand ralentissement». Et pas eux seulement, en Allemagne, en Suisse, on assiste aussi à une tendance profonde: ralentir notre vie quotidienne, si possible travailler moins, s’enfoncer dans notre cocon, fuir le bruit.

Nombre de villes y pensent: limiter la vitesse du trafic la journée à 30 km/h. Non pas pour limiter les émissions de gaz à effet de serre, ce qui ne se produit pas, mais pour rendre les rues moins bruyantes. Alors que les véhicules modernes ne cessent de diminuer leurs émanations sonores. Lausanne est résolue à imposer cette restriction de jour comme de nuit «dès que ce sera légalement possible». La cité vaudoise ne se distingue pourtant pas par son vacarme. Mais on l’y craint comme la peste. Indice de cette obsession pour rire (jaune): si vous invitez une cinquantaine d’amis ou de clients à un cocktail dans les salons d’un palace lausannois, si vous prévoyez la présence de deux musiciens, la police de commerce doit donner son feu vert, impose une limite aux décibels… et vous envoie une facture de 60 francs pour la lettre comminatoire. 

A Berlin – huit fois la superficie de Paris – où les artères sont longues et larges, souvent boisées, le Sénat du Land, à majorité rose-verte, pense aussi au 30 km/h généralisé. S’il tarde, c’est parce que là, c’est la machine politique qui a singulièrement ralenti… Son élection, en septembre 2021, a été chaotique. Les bulletins qui portaient sur plusieurs objets étaient si longs à remplir que nombre d’électeurs, après d’interminables queues, n’ont pas pu voter. Une première historique: les Berlinois devront tout recommencer, retourner aux urnes en février prochain, sur injonction du Tribunal constitutionnel du fait de la pagaille.

Plus généralement, beaucoup constatent, comme le journal Die Welt, que tout dans la ville est ralenti. Pas seulement les bagnoles, déjà soumises à maintes tracasseries. Le commerce se languit, les lieux de loisirs et de culture ne retrouvent pas l’élan d’avant la pandémie, nombre de bars et de restaurants ferment définitivement. La capitale allemande, hier bouillonnante, paraît en voie de s’assoupir. Et pas elle seulement. Un exemple parmi tant d’autres: des touristes ont eu la surprise, en Forêt noire, de constater que l’hôtel chic où ils logeaient pour profiter des bains ne nourrit ses hôtes que quatre jours par semaine, avec dernière commande à 19h30. Faute de personnel. Les employés ont préféré réduire leur temps de travail… ou donner leur congé. 

En France, la flemme s’installe. Notre confrère Richard Werly, de Blick, a pris connaissance des travaux de Jérôme Fourquet et de la Fondation Jean Jaurès. Il en sort effaré. «Beaucoup a été dit et écrit quant à l’apathie dans laquelle se lovait la société française depuis la crise sanitaire, écrivent les auteurs. Cette apathie, qui prend parfois la forme d’un ramollissement généralisé chez les individus, touche à la fois la sphère privée et la sphère collective et démocratique.» De citer encore l’enquête: «L’appel du canapé semble très puissant». Signe des temps, Le Petit Robert a annoncé que le terme chiller (de l’anglais to chill: prendre du bon temps à ne rien faire) fera son apparition dans son édition 2023.

Certes une grande part de la population voisine travaille encore dur, et se plaint d’ailleurs de surcharge. Par ailleurs une frange non négligeable de la société s’appauvrit de jour en jour. A preuve les queues devant les lieux de distribution caritative de repas. La statistique fait apparaître près de deux millions de personnes dans une «extrême pauvreté». Richard Werly estime que celles-ci, à bout de ressources bien avant la fin du mois, perdent toute envie, toute «niaque», et se replient chez elles. «Canapé et pauvreté», les deux maux de la France, conclut cet observateur averti. 

Le phénomène du repli sur sa sphère privée, de l’aspiration à travailler moins, à sortir moins, à voyager moins, n’est pas aussi manifeste en Suisse, mais pas absent pour autant. La croisade contre le bruit est un signe parmi d’autres d’un nouvel état d’esprit, du changement des attentes. Il n’y a pas de jugement moral à porter. Mais il faut bien voir que cette tendance à lever le pied – dans tous les sens du terme! – ne restera pas sans conséquences sur notre situation économique. Car au-delà de l’Europe, on est loin, très loin du ralentissement. Les pans émergents du globe, en Asie surtout, accélèrent au contraire le pas. L’énergie de ces peuples combattifs n’a pas fini de bousculer le vieux monde. Cette différence d’attitudes se note aussi au sein de l’Europe. A l’est, en Pologne par exemple, personne ne songe à ralentir le trafic et le rythme du travail. En Espagne non plus. En raison de la précarité des salaires bien sûr mais aussi parce que ces pays se considèrent en phase de rattrapage par rapport à d’autres. Ils ont ce qu’on pourrait appeler «la pêche».

Les chantres roses-verts prétendent au caractère social de leur politique. Or ils endorment la société. A coups de milliards pour ce qu’ils appellent la «transition» et les fonctionnaires chargés de veiller au programme. Ce qui ne dérange pas les plus aisés mais finira par mettre les plus modestes sur la paille. Ils n’ont qu’un mot à la bouche: l’avenir. Lequel? De la planète? Ce serait à voir de plus près… Les solutions concrètes seront plus utiles que la valse des interdictions. Le nôtre? Celui des humains? Ils le croient confit dans la prospérité. Ils conjuguent en fait leur discours au présent. L’avenir de nos vies se nourrira plutôt de l’audace, de l’esprit d’entreprise, du travail, de tous les élans. Avec aussi des rencontres chaudes, des moments de fête, parfois bruyante et tant mieux. Il se fera dans la croissance réfléchie et non la décroissance suicidaire. S’alanguir sur le canapé en se regardant le nombril, fenêtres fermées pour échapper à la rumeur de la ville, en attendant le lit d’hôpital et le cercueil, ce n’est pas la sagesse, c’est préparer le déclin d’une civilisation.

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