Publié le 21 octobre 2022

Le Président Jair Bolsonaro (au centre), lors d’une visite à la fête de São João de Caruaru en juin dernier. © Isac Nóbrega/PR/Source officielle.

Le duel Lula-Bolsonaro, au coude à coude, va bien au-delà d’une péripétie électorale. L’avenir du Brésil aura des répercussions écologiques, économiques et politiques dans le monde. Si la gauche alliée au centre et à la droite raisonnable gagne, on peut espérer que cessent la déforestation massive de l’Amazonie, la paupérisation galopante du sous-continent et la violence mafieuse. Rien n’est moins sûr. Bolsonaro a proclamé qu’il n’accepterait pas sa défaite. Il s’attaque à la démocratie. Et le fera aussi s’il est élu. Une tentation que l’on trouve jusqu’en Europe.

La campagne est navrante. Insultes, vociférations, accusations croisées de corruption et d’incompétence, mais aucun programme concret de part et d’autre. Une jeune nation (moyenne d’âge: 33 ans) livrée à l’affrontement enflammé de deux hommes plus tournés vers le passé que vers l’avenir. Bolsonaro (67 ans, atteint dans sa santé) défend son bilan, jugé affligeant par ses adversaires à tant d’égards, notamment à propos de la gestion de la pandémie, particulièrement meurtrière au Brésil. Lula (76 ans, visiblement fatigué) évoque surtout les mérites de sa présidence d’hier (2003-2010), bien réels au plan social, moins reluisants au plan politique où la majorité parlementaire était souvent achetée.

Le pire est ailleurs. Bolsonaro a touillé plus qu’aucun autre dans les plus sombres penchants, longtemps refoulés, des Brésiliens. Un racisme latent, anti-Noirs, anti-Indiens, et même, pour une part, dirigé contre les pauvres, les habitants des favelas, des régions défavorisées comme le Nordeste, accusés de vivre aux crochets de l’Etat. Et un mépris total des questions environnementales. Pour beaucoup, les terres, les forêts, les fleuves sont là pour produire le plus possible et basta. Cette ignorance et cette inconscience, on les trouve dans les discours du dit Bolsonaro. Qui en plus affiche son mépris des institutions démocratiques. Son obsession, c’est mettre la justice sous la coupe du pouvoir. Se soustraire ainsi à tout contrôle. Et s’il gagne, il est bien parti pour ce faire: il dispose déjà de la majorité du Congrès et des gouverneurs de régions. Ce qui d’ailleurs, en cas de succès de Lula, constituera un frein considérable.

Cette journée du 30 octobre sera celle de toutes les tensions. Bolsonaro recommande à ses sympathisants de rester dans les locaux où sont disposées les urnes électroniques. Dans le but d’intimider les électeurs adverses. Et l’on se souvient de sa formule: «Pour moi il n’y a que trois avenirs possibles, la victoire, la mort ou la prison… que j’exclus de toutes façons!»

Comment ce semeur de haine pourrait-il entraîner le chaos en cas de défaite sur le fil? En jetant les foules dans la rue. En poussant au crime les nombreuses milices armées qui lui sont favorables et terrorisent depuis des années des quartiers entiers. Et quels quartiers! La Baixada fluminense, cet immense banlieue de Rio de Janeiro (à elle seule 4 millions d’habitants) est déjà de fait sous leur contrôle. Avec la complicité de la police officielle. Des massacres y ont eu lieu à diverses reprises avec l’engagement des «escadrons de la mort». Le constat est frappant: en dépit de son extrême paupérisation, en dépit de ce qu’il faut bien appeler une famine grandissante, un large pan de la population la plus pauvre est favorable à Bolsonaro. Parce qu’il a arrosé les familles d’aides financières en vue de l’élection. Parce que cette couche de la société est manipulée par les innombrables églises évangéliques qui applaudissent le slogan (pas seulement brésilien!) «Dieu, Patrie et Famille». La gauche n’a certes pas totalement perdu pied sur ce terrain mais elle n’a pas su capter les aspirations identitaires et donner à celles-ci une expression respectueuse des droits de l’homme. Son soutien aux mouvances LGBT est aussi très mal passé dans un pays bien moins ouvert aux mœurs fantaisistes que ne le suggèrent les images du carnaval. Lula a beau rétropédaler sur le sujet, insister sur son respect de toutes les fois chrétiennes, sa parole – fort enrouée! – passe mal la rampe.

Ces perspectives chaotiques inquiètent une partie de la droite d’affaires, pourtant acquise en majorité à Bolsonaro. Elle craint, comme dans le cas de la déforestation de l’Amazonie, des pressions internationales, des restrictions à l’exportation. Quant à l’armée, où le régime sortant a bien des faveurs, il est douteux qu’elle aille vers un coup d’Etat classique, comme le Brésil l’a connu en 1964. Elle craint la réprobation annoncée des Etats-Unis.

L’influence de Washington reste cependant quasiment nulle sur le scrutin. Telle est la donne géostratégique nouvelle. Lula et Bolsonaro sont d’accord sur un point, sans le constater ouvertement d’ailleurs: tous deux revendiquent l’indépendance face aux grandes puissances, Etats-Unis, Russie et Chine. En fait, les seuls qui dans cette donne marquent discrètement des points, ce sont les Chinois, à travers les échanges commerciaux et les investissements. 

Et l’Europe? Ce continent si proche par la culture, l’histoire, les échanges humains, détourne les yeux. L’Amérique du Sud n’est plus à la mode. Alors qu’ y apparaissent aussi des phénomènes encourageants, notamment avec l’émergence d’une gauche repensée, plus ouverte et dynamique que la vieille rengaine marxiste, notamment au Chili et en Colombie. Ce n’est pas le discours aberrant du commissaire de l’UE aux Affaires étrangères, Josep Borrell, qui restaurera les amitiés: ce bureaucrate désigne l’Europe – ardemment dressée contre la Russie – comme le «jardin» des libertés face à «la jungle» du reste du monde. Cette vantardise, ignorante de l’histoire et des contradictions, est le plus sûr moyen de mettre les Sud-Américains, comme bien d’autres, d’une humeur exécrable à notre endroit.

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