A la guerre comme à la guerre, toutes et tous vont «faire avec»

Publié le 6 mai 2022

« Ciel d’encre et d’oubli ». – © Didier Mouron

Un opuscule de supposés «grands penseurs» occidentaux «positionne» ceux-ci Face à la guerre. En même temps que d’ingénus branchés se demandent: «Que peuvent faire les Inrocks?» Et les experts de ricaner en multipliant leurs expertises contradictoires, tandis que tel poète ukrainien célèbre les «hommes-mots», que tel autre pointe la «conspiration du réel» et que les Mouron père (Didier) et fils (Quentin) vivent en douceur une collaboration pacifique d’artiste et de poète, en marge d’une superbe exposition.

D’Ukraine en guerre, l’autre soir, un inconnu, du nom de Mykola Istvyn, m’envoie sept poèmes qu’il me prie de publier dans la revue littéraire numérique que j’anime, à l’enseigne du Passe-Muraille

Le dernier de ces sept poèmes, qui s’intitule Hommes-Mots, me parle immédiatement, comme m’ont parlé les poèmes d’un autre jeune auteur, un nomade du nom de Grégory Rateau, m’envoyant la veille son dernier recueil intitulé Conspiration du réel. 

A l’instant, l’opuscule de Grégory, «homme-mot» de toute évidence avec sa poésie existentielle, rejoint sur ma table une autre plaquette signée Didier et Quentin Mouron, à l’enseigne de Dialogue I, «geste» camarade du père et du fils en dessins et poèmes mêlant amour et déchirures, enfance et vieillesse, sexe et guerre, mort et tendresse. 

Et je suis donc là, ce même soir d’un dimanche de printemps supposé Fête du Travail, venant juste de me faire insulter dans la rue par deux furies noires hypersexy qui ont failli me renverser avec leurs trottes de luxe sur l’allée jouxtant le petit parc où j’allais faire se soulager mon innocent Foxy, hurlant comme des possédées après que je leur ai adressé le reproche poli qui s’imposait – putain de vieux mâle blanc mal coiffé tais-toi avec ton chien pelé, sûrement un raciste de plus, fuck you! Et moi de me la coincer.

Enfin quoi: quand t’es cardiopathe à un mois de tes 75 balais, en rémission de cancer et les jambes flagadas, tu ne vas pas envoyer tes missiles sur deux beautés black même barbares et pas sympas…

N’empêche que j’en prends acte, comme d’une sorte de rappel: que nous sommes en guerre. Avec les Noir(e)s? Evidemment pas. Pas plus qu’avec le peuple et la culture russes, non plus qu’avec les deux Amériques et leurs peuplades bigarrées.

En guerre avec l’hybris des nations, et des «keums» ou des «meufs». En guerre contre les violents qui ne l’emportent qu’avec notre consentement. En guerre contre l’incivilité de toutes les couleurs et (in)cultures, en guerre contre l’arrogance et l’irrespect, en guerre contre la bêtise glapissante, en guerre contre celles et ceux qui ne supportent pas les «hommes-mots», lesquels sont des «femmes-paroles» aussi bien…

La parole prise à la gorge

Et j’en reviens alors, évidemment aux poèmes de Mykola Istvyn. Or que dit-il, cet Ukrainien de malheur? Ce qu’il dit ne relève pas tant du «message» que du cri ou du chant, de même que les poèmes de Grégory Rateau ressortissent plus au viscéral et aux affects émotionnels qu’aux discours de ceux qui ont «choisi leur camp». 

Il y a celles et ceux qui se paient de mots, et le «réel de la guerre» agit alors comme un révélateur du faux. En 1953 paraissait le livre d’un poète du nom d’Armand Robin, devenu spécialiste de la langue russe par solidarité avec les victimes du communisme, intitulé La Fausse parole et cherchant à mieux distinguer ce qui tient de la poésie, inclassable et irrécupérable, et ce qui reste soumis à l’idéologie ou au langage de bois de la propagande ou de la publicité. 

Or lisant les poèmes en colère de Mykola Istvyn, écrits devant les ruines, ou lisant ceux de Grégory Rateau, engagé en sa chair et enragé en esprit mais hors parti, il m’a semblé retrouver ce «tremblement du temps» que transmet la poésie confrontée à ce que Georges Perec appelait la «grande hache de l’Histoire».  

«Où est-il celui qui parlait le langage des astres?», se demande Grégory, «celui capable de réformer le monde / ou de l’embraser d’un souffle acide / de l’enrouler d’un bon mot / jusqu’à l’implosion des sens / de faire de tout ce qui était / cendres incandescentes», et de s’inquiéter qu’il soit «peut-être déjà trop tard / Car voici venu le temps des nombrilistes / des briseurs de rêves», puis de lancer l’injonction: «Embarque-nous dans tes soirs d’été / Fais de chaque vision notre éternité», à quoi Mykola fait écho en s’exclamant: «Hommes-mots! Ne vous fermez pas. / N’arrêtez pas / la liberté du mouvement / du mot-monde créatif / de votre épanouissement»…

Entre «grands penseurs», Fashion week, pluralistes et «guerre métaphysique»… 

Ce qui m’a frappé à la lecture du numéro de Philosophie Magazine intitulé Face à la guerre, c’est le fait que les «grands penseurs», selon l’expression de Martin Legros, rédacteur en chef de cette «édition spéciale» qui déclare illico que les Russes sont l’«ennemi décidé à fouler nos valeurs» – ne nous en apprennent guère plus que les commentateurs tous azimuts des plateaux télé, et parfois moins que quelques spécialistes avérés de géopolitique et autres témoins «sur le terrain».  

Sages réflexions, nobles indignations, craintes convenues et supputations: Judith Butler aimerait que les Ukrainiens gagnent cette guerre mais voudrait «ultimement que la guerre soit éliminée»; Michael Walzer martèle que la guerre n’a rien à voir avec l’extension de l’OTAN tout en trouvant maladroit de traiter Poutine de criminel de guerre; Etienne Balibar relève que l’Ukraine est «déjà» entrée en Europe avec ses réfugiés et se tortille à propos du boycott de la culture russe; Frédéric Gros spécule sur trois formes de paix évitant la «montée aux extrêmes», Francis Wolf estime que «jamais l’Europe n’a mieux perçu ce qui l’oppose au nationalisme ethnique de tous les impérialismes» dont celui de Poutine serait le pire exemple, et Michael Eltchaninoff de rappeler le projet de «guerre métaphysique» menée par Vladimir le Maudit avec le soutien du patriarche orthodoxe Cyrille.

Autant dire: pas une vision globale et originale qui s’impose chez ces «grands penseurs». Mais qui s’en plaindrait? En tout cas pas moi, qui prend chez l’une ou chez l’autre tel ou tel élément éclairant, sans demander rien de plus. Après tout, les maîtres penseurs de la plus haute intelligentsia française, de Sartre à Badiou ou de Foucault à Derrida, nous ont assez montré les limites de leur discours en ces matières, parfois plus crédules ou naïfs que notre coiffeur…

Sur quoi j’ouvre Les Inrocks pour apprendre, par son éditorialiste Joseph Ghosn, qu’«une guerre mondiale s’est déclarée» (sic) et que cela nous oblige «à rêver plus fort encore». Sur une ligne analogue, le même inrockuptible nous annonce que la guerre en Ukraine est «un conflit presque sans précédent» et que ça nous interroge «grave». 

«Que faire face au monde qui vacille et s’embrase? Que peuvent les Inrocks?» Tant de candeur laisse sans voix, mais ne raillons pas: lisons plutôt, car tout n’est pas à jeter. Sans doute le patriarche Cyrille, pour qui l’Occident n’est qu’une sorte de vaste Gay Pride, froncera-t-il le sourcil en apprenant que sa «guerre sainte» a jeté un froid sur la Fashion week parisienne, et que les «tops» de celle-ci ont versé leurs gains aux pauvres Ukrainiens, mais enfin restons pluralistes, au risque de fâcher les mânes de Soljenitsyne, vu que cette livraison des Inrocks contient des textes d’écrivains parfois intéressants (notamment de Philippe Lançon ou d’Aurélien Bellanger, de Simon Johannin et de David Diop) ou carrément ahurissants (tel celui de Paul B. Preciado qui rêve d’un monde sans pays ou les zones érogènes entreraient en «synthèse créative») et ne participant pas tous de la «fausse parole» à l’occidentale. Donc oui: on peut rêver!

De père en fils les Mouron cultivent l’émotion

Le rêve d’avoir un père à admirer, coïncidant avec l’admiration d’un père laissant librement son fils s’épanouir, la confluence d’un même sang n’excluant pas le parcours en vaisseaux séparés, chacun son âge et sa tête, chacun sa conviction d’être le chef dans sa partie, ni le fils de la fable freudienne impatient de buter son paternel pour se faire Jocaste, ni le père jaloux de ce rival montant en grappe, l’amour des arbres chez le cow-boy Didier et la passion des livres chez l’Indien Quentin – tout cela pourrait faire une assez épique bio croisée sur fond de forêt québécoise et de rivages vaudois, alors que l’artiste et l’écrivain ne se livrent ici, dans ce Dialogue, que par des objets cristallisant leurs communes émotions.

Telle étant la poésie: une sublimation, ici par l’image évocatrice, là par le mot décanté au plus juste.

Jocaste? Isabelle, dédicataire du recueil, inspire Quentin avec Femme et mère, trois vers comme d’un haïku: Elle a l’élégance des séismes / infinis / Qui trembleront encore après la terre, et le tableau de Didier, à double figure féminine, comme en abyme, flanquée d’un arbrisseau fragile, ouvre une troisième dimension au poème, à moins que ce ne soit l’inverse… 

Père et fils, au naturel, se chamaillent volontiers. Quentin reproche à son vieux de ne rien comprendre à la politique. Didier trouve ce petit crevé bien cassant parfois, bien sûr de lui, même s’il reconnaît que son propre Ego d’artiste lui est vital (je suis le best dans ma partie, sinon rien) et concède donc au Poète le droit et peut-être le devoir de se prendre lui aussi pour Céline ou Proust, pour le moins…

Bref, le Dialogue est la meilleure façon de poursuivre la guerre des générations autrement, et ça donne 32 poèmes étincelants jouxtant 32 tableaux, ou l’inverse. Qui racontent, chacun à sa façon, la foule et la foudre sur un boulevard, les moments de l’amour, caresses et disparitions, l’aïeule qui s’en va et les voleuses de feu, la mort en famille et les travailleuses de l’amour, des rabelaisiens et des rabelaisiennes, de la musique au clair de lune et des amants qui dérivent, rien de banal ou de mièvre, les mots sculptés, le clair-obscur drapé ou du sfumato de brume rêveuse et, de loin en loin, arrêt sur image et merveilles: Le Parfum de l’absente, dont la douceur contraste avec le dessin comme «ressaisi» par le crayon dans le marbre du papier, des évocations frisant l’aporie sensible comme dans L’infini de ta disparition, de plus humbles «minutes heureuses» ramenant Baudelaire au quotidien, de la mélancolie et du fruit, du barbare et de la bête, enfin quoi: 32 fois la vie et ce n’est pas fini – la guerre finira mais la Poésie survit…


«Conspiration du réel», Grégory Rateau, Editions Unicité, 81 pages.

«Dialogue 1», Didier et Quentin Mouron, préfacé par Bertrand R. Reich.

A ne pas manquer: l’exposition à Giez (sur Grandson), à l’Espace DM, dès le 6 mai, vernissage à 18h. 

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