«L’avenir de la Suisse est menacé», le président de l’EPFL dixit

Publié le 24 septembre 2021

Martin Vetterli, le président de l’EPFL. – © DR

Martin Vetterli est peu connu pour des déclarations fracassantes. Dans une interview accordée à «blick.fr» il n’y va pourtant pas de main morte. Pour lui, la rupture de l’accord-cadre avec l’UE aura de lourdes conséquences. L’exclusion du programme Horizon Europe ne porte pas seulement atteinte au monde scientifique mais à l’ensemble de l’économie suisse. Il entrevoit même son possible déclin. Au-delà de ce que perçoit l’opinion publique.

Horizon Europe? «J’aime dire que c’est la «Champions League» de la science. C’est depuis 1978 la machine de guerre de la recherche et de l’innovation en Europe. Ce sont des programmes de sept ans. L’actuel s’étend de 2021 à 2027 et il est soutenu par un fond de 95 milliards d’euros. Horizon Europe est basé sur plusieurs piliers. La recherche fondamentale, l’échange de chercheurs, les programmes de réseautage et le conseil européen d’innovation qui est très important pour le tissu des start-up suisses.» Concrètement? «Le fameux Human Brain Project, le projet Quantum ou encore la participation à Clean Space, le grand projet de l’agence européenne qui vise à recueillir les débris spatiaux et que nous dirigeons, tout cela ne serait jamais arrivé sans Horizon. Mais plus concrètement, il sera impossible pour l’EPFL de coordonner six projets collaboratifs comme en 2021. Et la création de start-up et de spin-off sera également impactée.»

Tout un modèle économique impacté

Martin Vetterli explique que la recherche n’est pas un monde à part. L’EPFL, ce sont 5000 postes de travail (dont 500 financés par les projets européens), plus de nombreux fournisseurs extérieurs. Mais c’est tout un modèle économique qui est touché, basé sur les technologies de pointe, l’informatique, l’intelligence artificielle. Nous sommes performants à condition d’être pleinement intégrés aux réseaux internationaux de recherche. «En clair, on peut se payer le niveau de vie qu’on a car nous avons des jobs à haute valeur ajoutée!»

Et Vetterli de se lancer dans une belle profession de foi: «Vous savez, tout équilibre est fragile. L’Argentine avait un plus grand revenu que la France par tête d’habitant dans les années 50 et tout a tourné très vite. Je n’aimerais pas peindre le diable sur la muraille, mais on fait déjà face à une érosion. Dans quelques années, on risque de se dire que c’est à partir de ce moment que la Suisse est peu à peu entrée dans la moyenne. Or les Suisses n’aiment pas la moyenne, ils aiment être le pays de Federer. Ce que j’essaie de dire, c’est que si la Suisse a des infrastructures fabuleuses, des écoles excellentes, tout ce qui fait d’elle un pays très attractif, tout ce bien-être, c’est en partie lié à la recherche, à l’innovation et aux jobs qui en découlent.»

Mais les Européens ont aussi à perdre en nous laissant à l’écart, entend-on souvent. Réponse: «On se tire tous les deux une balle dans le pied, c’est vrai. Mais eux, ils ont un très grand pied, alors que le nôtre est tout petit. Donc les dommages ne sont pas les mêmes…»

Alors qu’attend le président de l’EPFL du Conseil fédéral? C’est simple: «Qu’il sorte du bois.»

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