Édition du 8 mai 2026

Politique

Enquête au cœur de la fabrique du sionisme aux Etats-Unis

Tatiana Crelier

Chaque année, des dizaines de milliers de jeunes Juifs américains embarquent pour Israël, tous frais payés. Dix jours, un itinéraire minutieusement orchestré, des soldats de Tsahal en guise de compagnons de voyage. Et, au retour, une identité clé en main. Birthright Israel, fondé en 1999 sur fond de panique démographique et financé à coups de centaines de millions de dollars par une poignée de mécènes aux convictions très politiques, est devenu le principal outil de fabrication du sentiment pro-israélien dans la diaspora américaine. Une machine à produire de l’appartenance que les Juifs européens, eux, ignorent presque totalement.

Quand je me suis installée à New York au début de la vingtaine, j’ai débarqué avec la liberté enivrante de l’anonymat – et le léger inconvénient de ne connaître personne. Les amis que je me suis faits, un peu par hasard, étaient en majorité des Américains juifs laïques d’origine ashkénaze. On partageait une culture que j’aurais eu du mal à nommer – l’humour de l’Est, des mères étouffantes et les avantages discrets de l’argent – qui se traduit si souvent en éducation, puis l’éducation en Kultur portée comme insigne de distinction. Je pensais retrouver le monde familier de ma grand-mère roumaine – fantasque, envahissante, complètement elle-même – qui parlait d’être juive, puis levait un doigt vers ses lèvres en riant: «shhh, c’est un secret!» Elle avait survécu à la guerre par accident, en fuguant une nuit pour dire au revoir au garçon qu’elle aimait, pendant que les passeurs emmenaient le reste de sa famille en Amérique. Ils furent tous exécutés à la frontière. Elle a fini par émigrer en Californie, trente ans plus tard. Je ne pense pas qu’il lui serait venu à l’idée d’afficher ses origines.
J’ai été surprise de voir qu’à New York, je commençais à faire une chose que je n’avais jamais faite en Europe: m’identifier. J’ai encore le vertige quand je repense à quel point chaque conversation revenait immanquablement sur le fait qu’on était juifs – ou «Jew-ish», comme ils disaient, comme si l’ironie pouvait rendre l’identité moins pesante.
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