Publié le 11 mars 2022

Hiver 2012 dans l’oblast de Donetsk (Ukraine). – © Valeryi Ded

«Russe ethnique mais Ukrainien politique», le romancier Andreï Kourkov, connu pour son bestiaire romanesque («Le Pingouin», «Le Caméléon», «Truite à la slave») publie «Les abeilles grises», une fiction ancrée des deux pieds dans le Donbass en guerre depuis 2014. Mais il est question ici d’abord des hommes, puis des abeilles, et plus accessoirement des bombes, qu'importe d'où elles viennent.

«Quelque chose s’était brisé dans le pays, s’était brisé à Kiev, là où il y avait toujours un truc qui n’allait pas. S’était brisé, et de telle manière que de douloureuses fissures s’étaient propagées par tout le pays, comme dans du verre, et que de ces fissures du sang avant coulé. Une guerre avait éclaté, dont la cause pour Sergueïtch, depuis trois ans déjà, restait brumeuse».

A la manière de Viktor Zolotarev, le héros du Pingouin, qui a adopté un tel animal au zoo de Kiev en faillite, Sergueï Sergueïtch flotte quelques mètres au-dessus des événements, se refuse à plonger dans la boue des considérations politiques qui secouent son pays. C’est une forme de naïveté terrienne qui l’a poussé à rester au village, à Mala Starogradivka, coincé dans la zone grise entre armée ukrainienne et séparatistes pro-russes, qui échangent chaque nuit des tirs d’artillerie. Lui et son ennemi d’enfance, Pachka, sont les deux derniers habitants. «Si tout le monde partait, personne ne reviendrait!»

Ainsi s’écoule le troisième hiver sans électricité. Les abeilles de Sergueïtch, qui est apiculteur, dorment paisiblement. Les jours se ressemblent, dans le silence de la guerre, dans les blancs et les gris du paysage. Entre échanges de nourriture et d’alcool ou de thé, visites très discrètes de combattants des deux camps et élimination mystérieuse d’un sniper embusqué dans une maison vide du village, Pachka et son voisin ont l’air d’attendre, d’avoir oublié ce qu’ils attendaient. On pourrait espérer de ces deux personnages beckettiens des disputes, des engueulades politiques, mais rien de tout cela. Tantôt vient Vladilen, soldat russe venu de Sibérie, tantôt Petro, de l’armée ukrainienne. 

C’est pourtant sans naïveté que Kourkov décrit le quotidien des deux hommes, mais avec un souci d’exactitude, du détail. Il s’agit de rendre un hommage appuyé à ceux dont ne se préoccupent pas les journalistes ni les acteurs des débats, ceux qui refusent de s’engager, de corps et d’esprit. Il s’agit de prouver que l’humanité, la bonté, la fraternité, et toutes leurs nuances d’agacement, elles aussi humaines, ne s’expriment pas que par de grands actes et de théâtrales tribunes, mais commencent avec une bouteille de vodka partagée, un seau de charbon, une nuit offerte sur le canapé, un bidon de miel en échange d’un chargeur de téléphone. 

«Et alors peu importerait qu’on entende ici et là des coups de feu. L’important, ce serait le printemps, la nature qui s’emplit de vie, de ses bruits, de ses odeurs, de ses ailes, grandes et petites.»

Savoir à quel camp appartient le soldat qu’il repère au loin, mort, gelé et gisant sur la neige et dont personne ne se soucie, cela n’importe pas vraiment à Sergueïtch. Mais il ira lui-même ensevelir le corps au mépris des balles sifflantes. Savoir combien de «sépars» ont été tués par les «ukrops» et inversement, non plus. Mais il s’inquiète de savoir si Petro est bien vivant après une nuit de bombardements infernaux. La guerre, celle qui efface noms et visages, n’a pas pénétré dans les deux rues de Mala Starogradivka (la rue Chevtchenko et la rue Lénine, cela ne s’invente pas) autrement que par quelques obus tombés sur l’église et les anciens bâtiments du kolkhoze.

En revanche, vient le mois de mars, et les abeilles s’éveillent. Il est temps pour Sergueïtch de partir. De les emmener butiner sous des cieux plus calmes. Il réchauffe le moteur de sa voiture soviétique, se munit de ses papiers soviétiques, et s’apprête à sortir de la zone grise. 

De camp, il n’a toujours pas choisi; c’est sa plaque d’immatriculation du Donetsk qui parle pour lui sur la route. Aux postes de douanes, dans les villages traversés, puis à sa première halte, dans la région de Zaporijjia, Sergueïtch se refuse toujours à entrer dans les considérations impliquant «chez lui», «chez nous», «chez eux», «les nôtres», «les vôtres», les Russes, les occupants, les bandéristes, les autres. Il reste d’une comique impassibilité, observe des débats à la télévision comme s’il venait d’arriver de la planète Mars, sans y rien comprendre, et c’est un peu tant mieux. «Chez lui», c’est Mala Starogradivka, la zone grise, l’entre-deux feux, «les siens», ce sont ses abeilles. Le bien de ses abeilles passe avant tout.

Et en fait de devises, de hryvnas ou de roubles, c’est en miel qu’il échange, le miel dont la valeur au moins est stable, «comme le dollar». On pense bien sûr à l’excellent roman de Slobodan Despot, Le Miel (Gallimard, 2014), qui figure aussi deux égarés en chemin dans un autre pays éclaté, liés entre eux par la magie collante du miel.

Au cœur de l’été, Sergueïtch parvient en Crimée. Là encore, il est l’original, l’électron libre. Sa voiture aux vitres entièrement brisées, vestige d’une rencontre avec un vétéran quelque peu secoué près de Zaporijjia, n’attire pas vraiment la suspicion à son entrée en «territoire russe», pour lequel il obtient un visa de réfugié et la compassion de journalistes pressés de le transformer en instrument de propagande pro-séparatistes. Sergueïtch, tout de stupeur extra-terrestre, observe sans prendre part. Il pense à ses ruches.

Les abeilles se mettent à l’ouvrage, l’été et l’air de la mer Noire donnent à Sergueïtch des forces et des coups de soleil. Mais pas un instant l’apiculteur ne songera à s’établir là, ni nulle part ailleurs. Ce qui ne fait sens pour personne d’autre, retourner vivre sur la ligne de front, est pour lui évident et essentiel. D’ailleurs, les choses se gâtent. Une famille tatare avec laquelle Sergueïtch s’est lié est persécutée par le FSB. La vendeuse de l’épicerie lui assure que les Tatars seront bientôt «expulsés», que «Poutine ne ment pas». Les abeilles semblent s’épanouir, «mais les abeilles, elles, ne comprenaient pas ce qu’était la guerre! Les abeilles ne pouvaient pas passer de la paix à la guerre et de la guerre à la paix, comme les humains.»

Alors Sergueïtch, habitant de la guerre, quadra encore soviétique et déjà vieux, aux poumons silicosés, reprend la route et rentre «chez lui», dans le Donbass, heureux et sage comme Ulysse. Pachka l’attend, une livraison humanitaire de charbon aussi. Et il a récolté assez de miel pour passer l’hiver tranquillement. A quelques kilomètres de la ligne de front, là où une explosion n’attire jamais l’attention, il pulvérise à la grenade ce qu’il trainait derrière lui de russe, d’ukrainien, de suspect, de la guerre: cette grenade elle-même, et des abeilles étrangement grises, dans l’une de ses ruches, comme contaminées par la violence des hommes. Il ramène les autres chez elles, jusqu’à un prochain printemps.


«Les abeilles grises», Andreï Kourkov, Editions Liana Levi, 400 pages. 

Commentaires

Les commentaires sont les bienvenus ! Pour préserver la qualité des échanges, merci de respecter notre charte des commentaires.

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire

À lire aussi

Politique

«Le pouvoir de Zelensky, et même sa vie, dépendent de la poursuite de la guerre»

Politologue ukraino-canadien à l’Université d’Ottawa, Ivan Katchanovski est l’auteur de la seule étude académique exhaustive sur le massacre du Maïdan de février 2014 et d’un récent ouvrage sur les origines de la guerre russo-ukrainienne. Ses conclusions lui ont valu d’être interdit de publication en Ukraine, de voir ses biens saisis (...)

Martin Bernard
Politique, Histoire

Signaux clairs et sombres de l’Ukraine à l’Europe

La guerre finie, tôt ou tard, l’Ukraine s’arrimera plus encore à l’Europe. Ce qu’elle souhaite ardemment. Mais sous quel visage? Moderne et démocratique ou dans l’emprise des ultra-nationalistes néo-nazis honorés à Kiev?

Jacques Pilet
Politique

Rendre inhabitable: les nouvelles logiques de la guerre au Moyen-Orient

L’incendie déclenché par un drone près de la centrale nucléaire de Barakah, aux Émirats arabes unis, ainsi que les tensions autour des sites de Bouchehr, en Iran, et de Dimona, en Israël, ont brutalement ravivé le spectre d’un écocide régional et d’une catastrophe systémique. Au Moyen-Orient, les infrastructures vitales (énergie, (...)

Hicheme Lehmici
Economie, PolitiqueAccès libre

La valse opaque des milliards européens

L’Union européenne a construit un système de solidarité entre les régions et les Etats qui a fait ses preuves. Mais son opération de soutien lors de la crise Covid a débouché sur un cafouillage total. C’est la Cour des comptes européenne qui le dit. Et gare aux cadeaux pour l’Ukraine.

Jacques Pilet
Politique

Vivre sous les décombres du possible en Iran

Ils parlent depuis l’intérieur d’un pays que l’on ne voit plus qu’en flammes. Ces Iraniens ont accepté de témoigner via des canaux sécurisés, au péril de leur vie. Ils ne plaident ni pour le régime des mollahs, ni pour ceux qui le bombardent. Ils racontent un Iran sous les bombes (...)

Sid Ahmed Hammouche
Politique

Moyen-Orient: la guerre des nuages et le spectre des armes climatiques

Après plusieurs années de sécheresse, le retour inattendu des pluies et de la neige dans plusieurs régions iraniennes alimente d’étranges interrogations. Dans un contexte de guerre avec Israël et les Etats-Unis, certains responsables et médias iraniens évoquent l’hypothèse d’une «guerre climatique» et accusent des puissances étrangères d’avoir manipulé les conditions (...)

Hicheme Lehmici
Politique

Le Liban entre ruines et rêves

Des gravats de la Dahiyé aux salons feutrés de Washington, le Liban se cherche un avenir. Portrait d’un pays épuisé, tiraillé entre guerre et paix, résistance et normalisation, avec un Etat absent et une milice qui refuse de mourir. Un nouveau Liban peut-il naître de ces cendres?

Sid Ahmed Hammouche
Politique

Trump, l’Iran et la faillite morale d’une superpuissance

Bluffer, mentir, menacer, se renier. Dans le registre de la parole sans foi ni loi, Donald Trump s’est imposé comme un cas d’école. La Fontaine l’avait écrit: à force de crier au loup, le berger finit seul. Trump, lui, crie aux mollahs depuis la Maison-Blanche. Et le monde ne sait (...)

Sid Ahmed Hammouche
Politique

Iran: l’Etat fantôme et ses trois gardiens

Dans la brume de la trêve et des négociations d’Islamabad, le régime des mollahs révèle une métamorphose silencieuse. Sans guide visible, sans économie viable, face à un peuple épuisé mais étrangement soudé, la République islamique entre dans une phase inédite de son histoire.

Sid Ahmed Hammouche
Politique

L’Ukraine à l’offensive tous azimuts

L’attention du monde s’en était détournée. En ce printemps 2026, sur ce théâtre, il se produit pourtant des rebonds qui changent les perspectives d’avenir. Pas d’issue à la guerre pour le moment, mais les rapports de force se modifient.

Jacques Pilet
Politique

Cessez-le-feu Iran-Etats-Unis: une mise en scène pour masquer une victoire iranienne?

Présenté comme une victoire diplomatique de Washington, ce cessez-le-feu pourrait en réalité traduire un recul stratégique américain. En filigrane, l’accord révèle l’influence croissante de nouveaux équilibres géopolitiques, notamment sous l’impulsion de la Chine.

Hicheme Lehmici
Politique

Mais où sont passés les crimes de guerre?

Dans les guerres contemporaines, tous les camps estiment être du bon côté de l’histoire — mais tous ne sont pas jugés de la même manière. Derrière les récits dominants, une réalité plus dérangeante apparaît: celle d’une indignation sélective, où certains crimes de guerre sont amplifiés tandis que d’autres sont passés (...)

Guy Mettan
Politique

La guerre en Iran vue d’Afrique

Même si les responsables politiques font preuve d’une certaine retenue, par crainte de mesures de rétorsion, aux yeux d’une bonne partie de l’opinion publique africaine, la guerre menée par les Etats-Unis et Israël en Iran est illégale et relève de l’hégémonie occidentale sur le reste du monde.

Catherine Morand
PolitiqueAccès libre

La guerre sans visages: le Moyen-Orient à l’heure de la censure de la mort

Il y a quelque chose d’obscène dans la propreté de cette guerre. Depuis que les Etats-Unis et Israël ont lancé leurs premières frappes contre l’Iran, le 28 février dernier, les écrans du monde entier sont remplis de panaches de fumée, de graphiques militaires, de porte-parole en uniforme récitant des bilans (...)

Sid Ahmed Hammouche
Sciences & Technologies

La littérature révélatrice des pièges de l’intelligence artificielle

Regarder le phénomène de société qu’est l’intelligence artificielle au travers du prisme de la littérature permet de questionner le monde dans lequel nous vivons. L’écriture romanesque peut éclairer, entre autres, la complexité des relations individuelles et collectives entretenues avec la politique, l’économie et la technique ainsi que les jeux de (...)

Solange Ghernaouti
Economie, Politique

Iran, une nouvelle guerre pour le pétrole?

Et si le pétrole était, finalement, l’une des causes premières de la guerre en Iran? Beaucoup d’experts ont spéculé sur les raisons, en apparence irrationnelles, de l’administration Trump derrière le déclenchement des frappes contre Téhéran. Contrairement au Venezuela, l’accaparement des hydrocarbures n’a pas été immédiatement au centre de l’attention médiatique. (...)

Martin Bernard