Publié le 8 mars 2024

Des Palestiniens explorent les décombres de la tour Aklouk après un bombardement de l’armée israélienne à Gaza, octobre 2023. – © Palestinian News & Information Agency (Wafa) in contract with APAimages – CC BY-SA 3.0

La guerre continue à Gaza, sans même une trêve, repoussée aux pires calendes. La colonisation s’intensifie en Cisjordanie. Qu’adviendra-t-il de la Palestine? La tempête des émotions est légitime. Les beaux discours sans effets foisonnent. Mais dans l’ombre plusieurs puissances manœuvrent, élaborent des plans pour l’après-Gaza. Des négociations secrètes se nouent. Tour d’horizon.

Rien ne paraît pouvoir arrêter l’offensive israélienne sur la bande de Gaza, en dépit de la tragédie innommable qu’elle provoque. Même Biden n’y parvient pas. Ses avions livrent à Tsahal, jour après jour, munitions et bombes qui maintiennent le feu, et d’autres larguent des aliments sur la population affamée. Aberration historique. Mais tout indique que tôt ou tard, après des mois de conflit violent, les combattants du Hamas seront vaincus, même si son idéologie, ses antennes politiques survivront. Israël est déterminé à contrôler dans l’avenir ce champ de ruines. Alors que faire des Palestiniens devenus indésirables chez eux? Sans le dire trop haut, plusieurs puissances, les Etats-Unis, la plupart des Etats du Golfe, d’entente avec les Israéliens, font pression sur l’Egypte pour qu’elle accepte la construction d’un immense camp dans le Sinaï pour accueillir les déplacés. Son emplacement est déjà balisé. Il est prévu l’accueil de 500’000 personnes… dans un premier temps. Une pluie de milliards lui est promise. Pour que ce refuge promis à durer soit décent, avec constructions en dur, écoles, hôpitaux… et aussi pour convaincre Abdel Fatah El-Sissi, un président déchiré entre son refus viscéral de voir cet afflux palestinien et le souci de ne pas fâcher ses alliés dont il a un besoin absolu pour faire face au gouffre astronomique des finances publiques. Ce projet de nouvel exil pour les Gazaouis verra-t-il le jour? Cela dépendra du calendrier de l’offensive, de ce qui se passera au niveau du pouvoir à Jérusalem et à Washington. Quant aux pays arabes, malgré leurs discours de solidarité, ils feront tout pour éviter que ces Palestiniens, politisés, pour une part «Frères musulmans» honnis dans la région, pas tous sunnites, souvent bien formés et turbulents, ne débarquent pas chez eux.

Et qu’adviendra-t-il des habitants de Cisjordanie? La colonisation juive s’accélère avec son chapelet de violences. Le gouvernement israélien vient d’annoncer 3’500 logements nouveaux pour les colons dans la zone. Et 18’000 autorisations de construire ont été accordées par les ministres ultra-nationalistes, principalement à Maale Adoumim, à côté de Jérusalem. Dans la partie est de la ville les expulsions de non-Juifs, à coups de tracas administratifs ou d’actes violents, se multiplient. Où iront les Palestiniens pourchassés? Nul ne le sait. Personne n’a le moindre plan crédible, une fois tournée la page de la solution à deux Etats que tant de gouvernements brandissent… sans y croire, au vu de l’interpénétration des communautés antagonistes. En attendant un pays tremble particulièrement, la Jordanie. Pourra-t-elle garder longtemps sa frontière fermée à ces si proches voisins en quête d’issue?

L’avenir se joue aussi du côté de l’Iran. Un fait étonnant est en train d’émerger loin des titres d’actualité. Cette puissance est en train de s’entendre secrètement avec sa grande rivale américaine. Un signe a été donné en septembre passé. Washington a rendu 4 milliards de dollars appartenant aux Iraniens et bloqués dans une banque sud-coréenne au nom des sanctions. En échange de la libération de cinq prisonniers américains retenus à Téhéran. En novembre passé, le quotidien koweitien Al Jarida révélait qu’une «réunion secrète a eu lieu à Genève pour chercher les moyens d’éviter un glissement vers une guerre totale» au Moyen-Orient. Selon plusieurs sources libanaises, des contacts ont été noués aussi à Beyrouth où les diplomates américains parlent au Hezbollah, l’antenne iranienne, qui d’ailleurs veille à ne pas se montrer trop agressif contre Israël. Des coups d’épingles mais rien qui donnerait prétexte à un nouvel envahissement du petit pays aux Cèdres, à un élargissement de la guerre qui ne conviendrait guère à Joe Biden et pas davantage, semble-t-il, aux mollahs de Téhéran. Ceux-ci pour leur part entretiennent la tension notamment à travers leur appui aux Houthis du Yémen mais là aussi veillant à ne pas aller trop loin.

Ce dialogue contre-nature a également lieu en Irak, où les Américains restent présents, en contact avec les chiites, d’ailleurs pas tous liés à l’Iran, cela sur un fond politique fort compliqué et inflammable.

Que l’embrasement général de tout le Moyen-Orient paraisse ainsi évité pour le moment est plutôt rassurant. Mais la nouvelle a de quoi inquiéter les Palestiniens. Malgré la reconnaissance de leur cause qui s’étend à travers le monde, malgré les protestations internationales contre le désastre humanitaire à Gaza, malgré les manifestations, les indignations que suscite la tragédie, ce peuple dépossédé, occupé, martyrisé, ne voit plus guère, dans les faits, qui pourra l’aider, demain, à retrouver sa dignité.

Un peuple qui en réalité pourrait se trouver rejeté par tous, violemment par les uns, discrètement par les autres.

Des deux côtés du drame, chez les Israéliens et les Palestiniens, les plaies du passé restent purulentes. Celles du présent, celles encore à venir, le seront aussi longtemps. Nul ne peut esquisser l’avenir. Mais il est sûr que dans les mois et les années qui viennent, les accès violents de fièvre n’en finiront pas.

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires

À lire aussi

PolitiqueAccès libre

Blocus total de Cuba: quid du droit international?

Le blocus américain contre Cuba, qui dure depuis plus de six décennies, s’est intensifié début 2026, avec une pression maximale visant l’effondrement énergétique de l’île. Ces sanctions draconiennes plongent la population dans la misère et l’exposent à une grave crise humanitaire. Des juristes internationaux dénoncent ouvertement cette situation. Les médias, (...)

Urs P. Gasche
Politique

La fureur du verbe et de l’ego

Face à l’Iran, un homme seul est sur le point de décider entre la guerre et la paix, entre l’offensive d’une armada ou les pourparlers. D’autres ont à choisir entre le prolongement d’un conflit abominable entre l’Ukraine et la Russie ou la recherche d’une issue. Que se passe-t-il dans la (...)

Jacques Pilet
Politique

Epstein était-il vraiment un «agent russe», comme le suggèrent certains médias?

Les documents déclassifiés révèlent des contacts réels entre le financier pédocriminel et des figures russes, dont un ex-vice-ministre proche du FSB et des tentatives répétées de contacts avec Vladimir Poutine et Sergueï Lavrov. Si certains médias occidentaux y voient la marque d’un agent d’influence du Kremlin, les preuves d’une collaboration (...)

Martin Bernard
Politique

L’Europe dans le piège américain

«Etre un ennemi des Etats-Unis peut être dangereux, mais être leur ami est fatal», affirmait Henry Kissinger. Les Européens, qui voient leur position stratégique remise en cause, en font aujourd’hui l’amère expérience. Pourtant, aussi brutale et déconcertante soit-elle, la nouvelle stratégie géopolitique américaine a cela de bon qu’elle secoue l’Europe. (...)

Georges Martin
Politique

L’ankylose mentale du pouvoir

Alors que les guerres se prolongent et changent de visage, la Suisse persiste dans des choix militaires contestés et coûteux: retards de livraison, impasses technologiques, dépendance aux fournisseurs américains, etc. Au Département fédéral de la défense, l’heure ne semble pas à la remise en question. Plutôt l’inverse. Quant à son (...)

Jacques Pilet
Politique

Russie-Ukraine: feu vert pour la Suisse

Alors que la guerre en Ukraine s’enlise, une étroite fenêtre diplomatique semble s’entrouvrir. Forte de sa tradition de neutralité et de médiation, la Suisse pourrait saisir cette occasion pour renouer avec son rôle historique et contribuer à relancer une dynamique de paix.

Guy Mettan
Politique, HistoireAccès libre

En faveur d’une Europe réconciliée, de l’Atlantique à l’Oural

Face aux tensions géopolitiques, l’Europe doit choisir entre l’escalade durable ou une nouvelle architecture de paix. Au-delà des logiques d’affrontement, une réconciliation avec la Russie, telle que la défendaient déjà De Gaulle et Churchill, offrirait une alternative à la fragmentation actuelle. Bien qu’elle puisse sembler utopique, cette perspective mérite réflexion, (...)

Klaus J. Stöhlker
Politique

La chasse aux Latinos tourneboule l’image des USA

Les raids de la police ICE à Minneapolis, les assassinats, les manifestations de colère populaire ont retenu l’attention de l’opinion publique. Mais nous n’avons pas encore pris la mesure d’un programme, commencé d’ailleurs avant Donald Trump, qui fait fi de la tradition et de l’identité démocratique des Etats-Unis. Pire que (...)

Jacques Pilet
Politique

La colonisation israélienne se poursuit dans toute sa brutalité en Cisjordanie

Des récents articles du quotidien israélien «Haaretz» et du «Monde diplomatique» relatent comment Israël soutient les colons qui continuent de voler leurs terres aux Palestiniens de Cisjordanie. Comment, aussi, des étudiants israéliens ont exigé la démission du directeur de leur école qui désirait leur parler de la violence des colons. (...)

Patrick Morier-Genoud
Politique

Pourquoi l’Iran est un piège pour Trump et les Etats-Unis

L’Iran s’impose aujourd’hui comme l’un des dossiers géopolitiques les plus sensibles de la présidence Trump. Entre promesse de mettre fin aux «guerres sans fin», pressions idéologiques internes et rivalités stratégiques mondiales, toute escalade militaire risquerait de transformer une crise régionale en tournant majeur de l’ordre international. Retour sur les racines (...)

Hicheme Lehmici
PolitiqueAccès libre

Fin de l’aide au développement: vers une nouvelle solidarité mondiale?

La réduction massive de l’aide au développement dans le monde marque un tournant historique. Si elle provoque une crise humanitaire majeure, elle révèle aussi l’hypocrisie d’un modèle fondé sur la dépendance. Car derrière les coupes budgétaires, c’est tout un système de domination économique et politique qui vacille. En Afrique comme (...)

Markus Mugglin
Politique

L’histoire tordue et effacée: une arme de guerre

Trump révise le passé des Etats-Unis et du monde pour le glorifier. Le pouvoir ukrainien efface l’héritage culturel russe. Poutine met entre parenthèses l’horreur de l’ère stalinienne. Xi Jinping fait de même avec la Révolution culturelle meurtrière de Mao. Israël écrase les traces et le souvenir de 5000 ans de (...)

Jacques Pilet
Politique

Moyen-Orient et fronde des Pays du Golfe: vers un ordre post-occidental?

Et si le véritable tournant stratégique du Moyen-Orient ne venait pas de Washington, mais du Golfe? En bloquant l’option militaire américaine contre l’Iran — au grand dam de Benjamin Netanyahou — les monarchies du Golfe actent une rupture historique: fin de l’alignement automatique, rejet du risque israélien et entrée assumée (...)

Hicheme Lehmici
PolitiqueAccès libre

Big Donald et l’attaque de la diligence groenlandaise

Tel un hors-la-loi, Trump s’est attaqué au Groenland. Il frappera encore. Les Européens, après des décennies de léchage de bottes et de soumission, se retrouvent médusés et impuissants face à cette tentative de hold-up qu’ils croyaient impossible. Mais jusqu’à quand accepterons-nous de nous laisser humilier et vassaliser, alors que d’autres (...)

Guy Mettan
Histoire

Le génocide culturel des Ashkénazes

En Israël, la culture yiddish a été effacée au profit d’une langue «morte», l’hébreu, imposée comme langue nationale. Une purification linguistique destinée à remodeler la culture et la mémoire de tout un peuple: langue humiliée, noms effacés, mémoire étranglée. La coercition linguistique n’est presque jamais «juste une affaire de langue»: (...)

Tatiana Crelier
Politique

Taïwan sous pression: jusqu’où la Chine est-elle prête à aller?

L’achat massif d’armes américaines par Taïwan, suivi de manœuvres militaires chinoises d’ampleur inédite, illustre la montée des tensions dans le détroit. Entre démonstrations de force et stratégies de dissuasion, Pékin teste les limites sans franchir le point de non-retour. Mais face à des enjeux économiques et géopolitiques majeurs, le risque (...)

Jonathan Steimer