SOS Méditerranée: «Il s’agit de détourner les témoins de ce qu’il se passe en Méditerranée centrale»

Publié le 1 mars 2024

Le 2 février dernier, nos reporters ont assisté au débarquement de 71 migrants secourus par le navire de l’ONG SOS Méditerranée, sur le port de Livourne en Toscane. © G.S.

Au matin du vendredi 2 février dernier, l'Ocean Viking, un navire appartenant à l'ONG SOS Méditerranée qui effectue des opérations de recherche et de sauvetage en Méditerranée centrale, est arrivé dans le port de Livourne en Toscane. Le ciel est encore sombre et il souffle un froid Grecale, le vent méditerranéen de nord-est, lorsque le navire accoste à Calata Carrara. A bord, l'équipage compte 71 naufragés, secourus dans les eaux internationales au large de la Libye, d'où ils étaient partis pour tenter de rejoindre l'Europe.

«Nous avons effectué le sauvetage le 29 janvier», explique Francesco Creazzo, chargé de communication de SOS Méditerranée Italie, qui a participé à la mission. Il raconte que «les personnes étaient à bord d’un canot pneumatique surchargé et précaire». L’alerte a été donnée par Seabird, l’avion de l’ONG Sea Watch. «Parmi les 71 personnes secourues, poursuit M. Creazzo, il y avait cinq femmes, dont une enceinte, et 16 mineurs non accompagnés. Il s’agit principalement de ressortissants érythréens et éthiopiens, presque tous originaires de la région du Tigré, qui est au cœur d’une guerre. Puis, en plus petit nombre, certains viennent du Nigéria, du Soudan et du Ghana. Nous les avons généralement trouvés en bonne santé, bien que nous ayons remarqué sur eux quelques brûlures de carburant».

Immédiatement après le sauvetage, Livourne a été désignée comme port sûr. «Nous avons mis l’étrave au nord, poursuit Creazzo, puis nous avons traversé le couloir tunisien et sommes arrivés après trois jours de navigation». Malgré la longueur de la traversée, les conditions météorologiques clémentes ont permis un voyage sans encombre. «Ce qui m’a personnellement le plus impressionné, c’est le silence absolu qui a régné lors de la première nuit après le sauvetage, se souvient M. Creazzo, c’était probablement la première nuit où ces personnes ont vraiment dormi depuis des années. Depuis la Libye, c’était la première fois qu’ils se sentaient en sécurité».

© G.S.

© G.S.

Cette histoire est celle, collective, de centaines de milliers de personnes, mêlée d’une myriade d’histoires individuelles. Comme celle de ce couple sauvé par l’Ocean Viking. Les sauveteurs avaient remarqué que ces jeunes gens, tant sur le canot pneumatique que sur les canots de sauvetage, ne se séparaient que le temps de monter l’échelle qui les menait à bord de l’Ocean Viking. Même sur le navire, ils étaient toujours enlacés, sauf dans les dortoirs, qui sont non mixtes pour des raisons de sécurité. A bord, ils ont raconté leur histoire. Un amour impossible, ou du moins né dans des conditions impossibles. Il l’avait remarquée dans un camp de détention arbitraire à Kufrah en Libye, en plein Sahara. Dans cette oasis, étape obligée du voyage dans le désert vers les villes côtières libyennes en provenance de Khartoum, se trouvent de nombreux centres de détention. Dans ces lieux, les migrants sont emprisonnés dans des conditions inhumaines, torturés, réduits en esclavage, tandis que leurs familles sont invitées à verser une rançon. C’est dans l’un de ces centres que les deux jeunes gens se sont rencontrés et se sont déclaré leur flamme. Ils ont décidé de s’enfuir ensemble et, après un certain temps, ont atteint Tripoli. Ils y ont passé une année, dans des conditions précaires. «Notre route ne peut s’arrêter ici», se sont-ils finalement dit. Ils ont ainsi embarqué ensemble, et débarqué ensemble à Livourne, parmi les premiers à poser le pied sur la terre ferme. La jeune femme est enceinte.

Malheureusement, pour la plupart des survivants, la vie qu’ils laissent derrière eux en débarquant en Europe n’a rien d’un conte de fées. «Parmi les personnes que nous avons secourues, explique M. Creazzo, il y a un homme qui était en Libye depuis huit ans, je pense que cela en dit long». Son histoire en est une parmi tant d’autres. Cet homme a fui le conflit dans le Tigré pour subvenir aux besoins de ses enfants en travaillant, d’abord au Soudan, puis en Libye, jusqu’à ce qu’il se retrouve ballotté de camp en camp, ou plutôt «vendu de camp en camp», comme il l’a expliqué au personnel de l’ONG. «Ils m’envoyaient ici et là pour se faire des blagues, pour se jouer des tours». Chaque nouveau camp est évidemment synonyme de conditions de vie désastreuses, de nouveaux harcèlements, tortures, chantages. L’homme a essayé les voies légales, a eu plusieurs entretiens avec les autorités qui se rendent de temps en temps dans les camps. En vain. Il a été réduit en esclavage pendant un certain temps, a travaillé gratuitement pour des «maîtres», jusqu’à ce qu’il parvienne un jour à s’échapper. «Nous lui avons demandé s’il avait eu peur en mer, pendant le voyage», raconte Creazzo. Sa réponse laisse coi: «Je n’avais pas peur, peur de quoi? Je savais très bien que je pouvais mourir, j’étais déjà mort. En Libye, j’étais un homme mort et vous m’avez rendu la vie.»

Luca Salvetti, le maire de Livourne, sur le port. © G.S.

Ce matin-là, les opérations de débarquement se sont déroulées conformément aux procédures établies, en présence d’un important déploiement de forces de police et de personnel de Frontex, l’agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes. Les autorités locales présentes sur le quai ont exposé la situation à la presse. «En 13 mois, 10 navires d’ONG sont arrivés à Livourne, environ 1’000 personnes ont débarqué», a ainsi déclaré Luca Salvetti, maire de Livourne, de centre gauche. «Nous continuerons à accueillir, mais il manque, en Italie, une véritable politique d’intégration».

«Le bilan est absolument négatif, abonde quant à lui M. Creazzo. Il est évident que la politique des ports éloignés, couplée au décret Piantedosi, compromet de facto notre capacité de sauvetage et d’intervention. Une capacité pourtant déjà limitée, car nous n’avons certainement pas les ressources des Etats, qui seraient alors les sujets dépêchés pour effectuer le sauvetage en mer». Pour l’ONG, ce n’est pas un hasard: «L’objectif, poursuit le porte-parole, est de nous éloigner le plus longtemps possible des zones d’intervention. Malheureusement, cela s’avère efficace, si l’on y ajoute des détentions administratives injustes et la longue distance à parcourir pour atteindre les ports assignés par l’Etat».

En effet, le fait que les navires, au lieu de débarquer les naufragés dans le port le plus proche de la zone de sauvetage, soient obligés de remonter toute la péninsule, constitue «un stress supplémentaire pour des personnes qui ont déjà subi plusieurs traumatismes, dont le dernier est le voyage en mer», déplore M. Creazzo. Cela pèse aussi sur les coûts de fonctionnement de l’ONG, ainsi que sur son impact environnemental lié à l’énorme consommation de carburant: «La politique des ports lointains nous coûte environ 400’000 euros par an, affirme le porte-parole, chaque voyage coûte entre 25 et 30 000 euros. C’est tout l’argent qui sort de la poche de nos donateurs, dont plus de 90% sont des particuliers, car des organisations comme SOS Méditerranée vivent par la volonté de la société civile». La raison selon Francesco Creazzo est claire: «il s’agit de détourner les témoins de ce qu’il se passe en Méditerranée centrale».

En 2017, avec l’établissement de la zone SAR (zone de recherche et sauvetage) libyenne, les Etats européens se sont peu à peu désengagés du sauvetage en mer, et dans une certaine mesure, ont délaissé la zone maritime, la vidant de fait de ses potentiels navires de sauvetage. Les ONG en assurent donc l’essentiel, avec des moyens bien différents. Conséquence, la mortalité des migrants en Méditerranée augmente de manière exponentielle.

A bord de l’Ocean Viking. © G.S.

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