Selon les woke, les woke n’existent pas. Spoiler alerte: ils existent!

Publié le 11 février 2022

Une manifestation en soutien au mouvement Black Lives Matter à Utrecht (Pays-Bas), en juin 2020. – © Myrthe Minnaert via Wikimedia Commons

Vous en avez sûrement déjà entendu parler, de ces personnes – souvent jeunes, mais pas que – qui militent contre le «racisme systémique», la «culture du viol» ou encore le «pouvoir de l’Homme blanc occidental hétérosexuel». Arf, vous dites-vous peut-être, c’est un phénomène risible. Et vous avez raison. En revanche, considérer cette nouvelle tendance comme insignifiante relèverait de l’erreur. Les «woke» – appelons-les par leur nom – ont réussi à imposer leurs vues dans des institutions clés comme les universités ou les médias. Mais aussi dans les entreprises et jusque dans l’arène politique. Un récent rapport de Fondapol, très fouillé, dépeint les conséquences du wokisme sur nos sociétés. Aux Etats-Unis, bien sûr, mais aussi en Europe. Qui sont-ils, d’où vient leur idéologie, en quoi est-elle farfelue et même dangereuse et quels sont les événements en Suisse romande qui peuvent y être rattachés? Analyse.

Le mot «woke» vient de l’anglais «awake», en français «éveillé». La variante «woke» est issue de l’argot afro-américain. Comme le rappelle le jeune analyste Pierre Valentin dans le volet 1 de son étude «L’idéologie woke» publiée par la Fondation pour l’innovation politique (un «think thank libéral, progressiste et européen» qui n’a donc rien d’horriblement réactionnaire), le terme était utilisé de manière sporadique au sein de la communauté afro-américaine durant le XXème siècle. Il a accédé à la notoriété avec le morceau de RnB Master Teacher en 2008, dans lequel la musicienne noire Georgia Anne Muldrow glisse «I stay woke». Ce qu’elle voulait dire par-là, explique-t-elle dans une interview, c’est qu’elle reste «en contact avec la lutte que [son] peuple a menée ici et que nous nous battons depuis le jour où nous avons atterri ici». La notion s’est ensuite popularisée avec le mouvement «Black Lives Matter» et s’est généralisée pour exprimer la conscience de toutes les injustices et discriminations, en particulier à l’égard des minorités.

Ainsi, écrit Pierre Valentin, «le terme « woke » n’est donc pas dabord un anathème créé par ses adversaires mais une autodésignation». C’est un point important, car on ne compte plus, depuis un an environ, les articles de médias de gauche et du centre expliquant que le concept «woke» est un concept fourre-tout et que le wokisme n’existe pas. Que certains, à droite, appliquent peut-être trop souvent cette étiquette à des personnes ou des phénomènes au cœur de l’actualité ne change rien au fait que ce sont des militants qui se sont eux-mêmes revendiqués – et continuent de se revendiquer – woke. Mais on en arrive hélas à ces situations burlesques où, sur un plateau télé, des activistes donnent une définition de leur combat woke, corrigeant celle que proposent leurs contradicteurs, et affirment une minute après que les «woke» n’existent pas, qu’il s’agit simplement «d’amener un peu plus de justice sociale».

Plus qu’une théorie, des actions

Cela étant posé, parlons maintenant concret. Pierre Valentin, au tout début de son étude, rapporte ce qui est sans doute le premier exemple largement connu de wokisme appliqué pratiquement dans la société – et cet épisode est on ne peut plus parlant:

«Depuis les années 1970, l’université américaine d’Evergreen observait une tradition baptisée « Jour d’absence », au cours de laquelle les professeurs et les étudiants non blancs quittaient le campus et se réunissaient ailleurs. L’acte cherchait à rappeler à quel point les non-blancs étaient précieux dans la vie du collège. Mais, en 2017, les organisateurs ont inversé les choses et ont exigé que les professeurs et les étudiants blancs quittent le campus. Un professeur de biologie, Bret Weinstein, s’y est opposé, jugeant qu’il y avait une distinction fondamentale entre un groupe qui décide de ne pas venir sur le campus de sa propre initiative et un groupe qui interdit à un autre de venir. Ce professeur progressiste se trouva immédiatement confronté à la colère de certains étudiants, puis à diverses mesures de rétorsion et enfin à des agressions quotidiennes. Face à l’hostilité de l’administration universitaire, le professeur et sa compagne, craignant pour leur sécurité, quittèrent les lieux définitivement.» 

Depuis, les épisodes se sont succédé. De campagnes de lynchage et d’intimidation, mais aussi de pratiques, disons, plus innovantes. Aux Etats-Unis, on a ainsi pu notamment assister, en l’espace de deux ans, à l’abandon du latin et du grec dans le cursus latin-grec de l’Université de Princeton parce que la culture classique serait «raciste» et «colonialiste»; au bannissement par le réseau social Twitter d’utilisateurs ayant déclaré que «les hommes ne sont pas des femmes»; à la création de cartes «Ne me pesez pas» à brandir à son médecin pour les personnes grosses car «la société est grossophobe»; ou encore à l’explication – dans un article universitaire des French Cultural Studies – du massacre de Charlie Hebdo par la prétendue «islamophobie» du journal quand celui-ci était dirigé par Philippe Val.

En Europe, on a pu apprendre que des étiquettes ont été placées à la bibliothèque de l’Université de Cambridge en mode «attention le contenu va peut-être vous heurter» au début de livres potentiellement choquants, qu’une nouvelle traduction française de Dix petits nègres d’Agatha Christie a été rebaptisée «Ils étaient dix» pour ne pas heurter un lectorat noir, qu’une nouvelle traduction néerlandaise de l’Enfer de Dante ne mentionne plus Mahomet car ce serait offensant pour les musulmans, que la traduction – encore une autre et toujours aux Pays-Bas – du poème de la militante Amanda Gorman récité à l’investiture de Joe Biden devait être assurée par une personne ayant la même couleur de peau (noire) que l’auteure (le traducteur engagé dans un premier temps pour son talent a été évincé), etc. etc. Et ne parlons pas du Canada, où, à titre d’exemple, des BD de «Tintin» et de «Lucky Luke» ont été transformées en engrais parce que jugées racistes.

La Suisse romande aussi est touchée. Ne pensons qu’à la comédienne Claude-Inga Barbey, qui a reçu une telle pression sur les réseaux sociaux suite à un sketch jugé transphobe et un autre jugé sinophobe qu’elle a mis un terme à sa chronique vidéo pour Le Temps. D’autres événements, plus anecdotiques, montrent que notre pays est concerné au même titre que les autres. Par exemple, l’apparition un peu partout de toilettes non-genrées. A l’Université de Neuchâtel, les WC classiques ne reconnaissant «que» des hommes et des femmes étaient accusés par des militants d’«oppresser une partie de la communauté universitaire» en utilisant des «codes stéréotypés et moyenâgeux», à savoir la distinction hommes-femmes… L’idée étant que les personnes qui ont un autre genre, qui hésitent sur leur genre, qui ne veulent pas le dire, etc., doivent pouvoir être reconnues officiellement. Selon cette logique, il en va du respect à leur égard.

Un anti-universalisme

On le voit, le wokisme est une culture avant tout morale. Radio Canada en donne une définition précise: «Dans un contexte de combat en matière de justice sociale, cette expression définit quelqu’un qui est sensibilisé aux injustices qui peuvent avoir lieu autour de lui. On utilise souvent cette expression en opposition à “être endormi”, soit ne pas être éduqué sur les enjeux socio-économiques et sur les questions raciales», relaie Pierre Valentin, citant l’ouvrage de Mathieu Bock-Côté, La révolution racialiste – et autres virus idéologiques.

Or cette posture morale de «sensibilisation» s’est parée d’un habillage scientifique post-modernisant lui-même tourné vers l’action, la prescription, l’injonction: «la boucle est bouclée car ce qui a commencé sous la forme de descriptions (première étape) et qui a muté en injonctions (deuxième étape) se termine sous la forme d’injonctions dissimulées dans des descriptions (troisième étape)», note Pierre Valentin. «Le ton change en conséquence au fur et à mesure qu’ils pensent parler de faits établis et non de théories. C’est ainsi que, par exemple, la théorie critique de la race (critical race theory, ou CRT), l’une des branches les plus populaires du wokisme, ne se demande plus si du racisme existe dans une certaine interaction sociale (une évidence, à leurs yeux), mais bien comment celui-ci se manifeste.»

Il s’agit alors, comme le résume l’historien des idées Pierre-André Taguieff, de «tout déconstruire pour tout décoloniser». C’est ainsi que sont régulièrement dénoncés par les militants woke «la culture du viol» et «le racisme systémique» des sociétés occidentales. Car oui, l’Occident, dans son histoire et la structure même des Etats qui le composent, offre selon eux un contexte favorable au viol et au racisme, voire les encourage. Inutile de rappeler à ces parvenus de la pensée que la libération des peuples et des esprits, l’évolution du droit vers les sociétés ouvertes que nous connaissons aujourd’hui de ce côté du globe, les progrès en matière de droits des femmes, tout cela s’est précisément passé en Occident. Car si vous leur fournissez cet argument incontestable, ce sera pour eux la preuve que vous êtes sur la défensive, que vous cachez un privilège, un pouvoir, sous les traits factices de l’universalisme et des Lumières. Un héritage, justement, que les activistes woke rejettent ouvertement.

Une illustration parmi d’autres: «Dans leur manuel sur la théorie critique de la race les universitaires Richard Delgado et Jean Stefancic affirment (…) que « contrairement aux mouvements des droits civiques traditionnels, qui englobent l’amélioration progressive des conditions, la théorie critique de la race remet en question les fondements mêmes de l’ordre libéral, y compris la théorie de l’égalité, le raisonnement juridique, le rationalisme des Lumières et les principes neutres du droit constitutionnel »» (c’est Pierre Valentin qui cite).

Ce n’est donc pas parce que les woke entendent défendre des droits individuels qu’il faut les prendre pour des enfants des Lumières, du libéralisme ou même de l’individualisme. Car de toute manière, ces gens défendent, selon leurs propres mots, non pas tous les êtres humains dans ce qu’ils ont de semblable, mais des «communautés» bien précises, des «minorités», soit des groupes aussi abstraits que le «système», le «patriarcat», la «société» qu’ils accusent d’être dominants. Nulle place pour l’universalité – ni par ricochet pour l’individuation – dans leur logiciel: un Noir subit le même sort que ses semblables, un sort de «dominé», par le simple fait de sa couleur de peau; idem pour une lesbienne du simple fait qu’elle est attirée par les femmes; et ainsi de suite. Et le mot magique d’arriver quand quelqu’un fait partie de plusieurs communautés «dominées»: l’intersectionnalité. Ainsi, une femme noire lesbienne devra être défendue au nom de cette «convergence des luttes» car différents pouvoirs s’exercent cumulativement sur sa personne. En revanche, silence radio du côté des woke sur l’antisémitisme ou le sort des femmes dans des pays orientaux, comme l’appuie très justement Pierre Valentin dans le deuxième volet de son étude. En Suisse romande, un fait intéressant: les associations féministes de tendance woke, d’habitude si promptes à réagir à l’actualité, n’avaient rien communiqué sur Kaboul au moment de la prise de pouvoir des talibans.

Tout cela est bien triste. Car seul le droit, dans une société libérale, doit pouvoir trancher si injustice il y a. Et nier que, globalement, les individus sont libres et égaux de leurs choix de vie dans nos pays développés est une honte. Car en plus de nier le réel, ce discours donne du grain à moudre à ceux qui se laisseraient tenter par un retour en arrière, un plaidoyer illibéral du genre «y en a marre des pédés, des bougnouls et des bonnes femmes qui réclament leurs droits». La contre-productivité est un effet bien connu de l’outrance, et il n’aura échappé à personne que Trump est contemporain du politiquement correct et de l’arrivée en force du wokisme. Si son élection ne tient pas seulement à une réaction face à l’extrémisme de la gauche woke, il y a clairement un peu de cela quand même. Et l’Europe n’est pas épargnée par ce genre de phénomènes relevant du «retour de balancier».

Face à l’empire de l’émotion, rétablir la raison

Il convient encore de pointer une caractéristique du wokisme trop rarement évoquée: l’attitude de ses adeptes. Car si leur idéologie, maintenant bien connue, est problématique en soi, la manière qu’ils ont de raisonner est elle-même préoccupante. Car, justement, ils ne raisonnent pas. Comme l’a bien pointé l’ex-dessinateur du Monde Xavier Gorce – lui-même victime de cette idéologie – dans son livre Raison et dérision, paru dans la collection «Tracts Gallimard», les militants woke qui s’offusquent d’un propos, d’un sketch ou d’une œuvre ne le font pas en vertu d’un argument, d’un désaccord… mais d’une émotion: «je suis choqué», «je suis blessé», etc. La fameuse culture de l’offense et de la victimisation. C’est également ce que relève l’essayiste Eugénie Bastié dans La Guerre des idées – enquête au cœur de l’intelligentsia française, décrivant le mouvement woke comme un «sectarisme fondé sur le sentiment». Elle partage d’ailleurs à ce sujet cette remarque brillante que lui a faite le philosophe Marcel Gauchet: «cette nouvelle intolérance diffère de l’ancien sectarisme marxiste; « Tout anticommuniste est un chien »: quand Sartre écrit ça, il ne dit pas que l’anticommuniste le blesse, et qu’il faut se protéger de ce type de discours.»

Ainsi, si nous voulons nous prévenir de ce virus idéologique, il nous revient de porter haut les valeurs de l’universalisme, dans nos pensées et dans nos vies, ainsi que le principe de liberté d’expression (saluons l’initiative de Boris Johnson de sécuriser cet acquis fragile dans les universités britanniques). Mais évertuons-nous aussi à maintenir que la raison est le seul outil légitime pour débattre parmi les hommes et ainsi avancer vers la vérité et vers le bonheur. Face à l’éclipsement des Lumières, rallumons-les d’une flamme nouvelle.

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