Pour l’Europe, le passé a de l’avenir

Publié le 15 mars 2024

© D.L.

Ayant exporté ses usines, sa pollution et ses ouvriers aux quatre coins de la planète, l'Europe est devenue le décor scénarisé d'un tourisme global. Elle peut imaginer en tirer désormais une rente confortable. Ce que n'avaient probablement pas imaginé les bâtisseurs de nos cathédrales et palais.

C’est par un soir brumeux, illuminé par des alignements de lampadaires étouffés, que nous avons pénétré, mon fils et moi, dans Kødbyen, à l’est du quartier de Vesterbro. Le brouillard, à Copenhague, n’est pas une vaporeuse guirlande de Noël, c’est un tunnel d’octobre en avril. Parti de Stockholm le matin même, pendant cinq heures et sur plus de 500 kilomètres, le train avait longé des toundras détrempées, des milliers de lacs, des forêts d’avant l’apparition d’homo sapiens et des petites maisons couleur vanille, pistache ou framboise.

Notre hôtel se trouvait au cœur du quartier le plus excitant de la capitale danoise. Retranché du centre historique par une gare centrale héritière d’un temps où le transport en commun était grandiose, Kødbyen, les anciens abattoirs, n’est que la version danoise d’une réalité désormais ubiquitaire: les zones industrielles et les docks rhabillés en centres gastronomiques et culturels. Là où des hommes souffraient pour gagner une misère avant de s’en aller sans bruit vers une mort hâtive, on boit et on s’amuse aujourd’hui. Dans ce bar à cocktails baigné d’une lumière rosâtre, le sol de pavés éraflés par les machine-outils et les murs de briques constellés de trous de vis racontent une autre histoire: les tâches monotones et dures, les ordres glapis, les pauses furtives, le vacarme incessant. Dans toutes les villes du monde occidental, surtout les centres portuaires, ces quartiers exhibent les mêmes hangars de briques et de béton aux mêmes fenêtres quadrillées, aux mêmes luminaires zingués. Et la même foule vespérale, vêtue de cuir, de laine et de jean, maigre, tatouée, piercée.

Post-industriel est le nom que l’on donne à ces hangars et ces docks et à leur esthétique. C’était industriel, l’usage premier était productif, et ne l’est plus. Ces lieux ne sont plus fréquentés de jour, mais de nuit. Et la grande majorité de ceux qu’on y rencontre n’y produisent rien. Ils y dépensent leur argent. Comme moi d’ailleurs, et sans bouder mon plaisir.

Tous les jours, comme tous les touristes besogneux, je me rendais dans le centre historique de Copenhague pour y écumer les musées, les restaurants et les lieux célèbres comme le Nyhaven ou le château de Rosenborg. En descendant Købmagergade, la grande rue commerçante, on passe devant les enseignes que l’on croise désormais dans le monde entier, des marques américaines et européennes, géants du luxe ou du vêtement de masse qui souvent se confondent. Et le soir je rentrais dans Kødbyen pour manger et dormir.

Voilà ce que l’on fait lorsqu’on visite une grande ville. Avant Copenhague, nous avions passé quelques jours à Stockholm où nous avons fait exactement la même chose, avec autant de plaisir. Nous avons visité, admiré, acheté, mangé, bu et dormi. Et puis marché, plus de 14’000 pas par jour, tous les jours. Dans toutes ces villes, surtout les villes d’Europe, on visite les mêmes centres historiques léchés, les mêmes musées remplis jusqu’aux cimaises de peintres français, les mêmes châteaux, les mêmes rues commerçantes et les mêmes restaurants impeccables. Et les mêmes halles post-industrielles garnies de bars à cocktails et de galeries.

Car tout est post, en réalité. Le centre historique est post-féodal, ou post-pauvre. Une seule chose est certaine, il n’est plus ce qu’il fut et n’a plus les mêmes fonctions. Ce que l’on en voit n’est plus qu’une façade, ce qui est sa raison d’être, elle n’existe que pour paraître. Dans les magasins de fripes fabriquées au Vietnam, les solives au plafond sont décorées de gentils dragons du XXème siècle. Dans un bar à burgers, on passe les plats par une élégante fenêtre à meneaux d’où pendent des néons bleu électrique. Les zones post-industrielles ne sont que les dernières, dans le temps, à avoir été muséifiées. Elles sont les seules à être officiellement post-quelque chose, mais elles trahissent la réalité économique et sociale de toute une ville, ou peut-être même, de notre continent, tout entier post-productif.

Mais pourquoi regretter le temps où des hommes presque illettrés travaillaient 80 heures par semaine à se rompre les os, laissant derrière eux des épouses débordées de tâches éreintantes, les deux mourant à moins de 60 ans. Plutôt que de croupir dans les cachots de la Conciergerie, ou du Château de Chillon, ou Palais ducal de Mantoue, il est plus agréable de les visiter avant de déguster le plat du jour dans une jolie brasserie de la place. Les tourments et les souffrances de nos lointains devanciers ne feront qu’augmenter notre satisfaction de pouvoir apprécier un si bon déjeuner sans contrainte ni douleur. Et c’est tout, absolument tout, ce que nous en retirerons: une expérience, comme on dit désormais. Ces décors du passé n’existent plus que pour notre plaisir, presque pour nous désennuyer. Qui s’inquiète vraiment de savoir ce qui se passait dans le château de Rosenborg de Copenhague, dans les Invalides ou dans la Ca’ d’Oro de Venise. On passe devant, on s’extasie, on prend une ou deux photos et on continue.

Ces lieux ne sont plus productifs. Tout au moins ne remplissent-ils plus leurs fonctions premières. Le tourisme est pourtant une industrie. Celle-ci compte pour presque 10% du PIB de l’UE. Cela va de la Croatie, qui doit un quart de son économie (en réalité pas loin de la moitié si l’on prend en compte les acteurs indirects) au tourisme, tandis que l’Irlande ne lui doit que 3%. On estime qu’un emploi sur onze dans le monde est aujourd’hui lié au tourisme. Et l’Europe, avec son histoire, sa géographie et son infinie richesse architecturale et artistique, peut se réjouir d’un avenir brillant de ce point de vue. Les projections sont d’ailleurs exponentielles. En 2010, 500 millions de personnes étaient venues admirer notre continent. On compte que l’an prochain, leur nombre sera de 750 millions. L’Europe, qui a inventé les musées, est en train d’appliquer le concept à sa totalité. Petit à petit, elle devient le parc à thème et le restaurant du reste du monde, qui vient y admirer la maison-mère de la modernité et de la mondialisation. On peut le regretter ou s’en réjouir, aujourd’hui. L’avenir seul nous dira si cette transition, qui semble inéluctable et ne l’est pourtant pas, était heureuse ou malheureuse.

Ainsi l’Europe se repose désormais, et se fait admirer derrière une paroi de verre. Elle a sué sang et eau, porté le fer aux quatre coins du globe pour les raisons les plus fantaisistes. Elle a cru à sa propre universalité et inventé l’alphabétisation et le moteur à explosion. Puis elle s’est consciencieusement suicidée dans un déluge d’acier et de feu de 1914 à 1945. Ce qui ne signifie pas qu’elle est devenue improductive. Aujourd’hui elle produit majoritairement des services aux individus: comptables, avocats, banquiers, tatoueurs, psychologues et coachs, coiffeurs, gestionnaires et médiateurs. Ce n’est pas sans intérêt ni noblesse. Après des siècles de guerres en continu, on devrait presque parler de soins post-traumatiques collectifs. Mais elle doit compter sur les autres pour les voitures, les bateaux, les téléphones et les cardigans 50% cachemire. Là où tous ces biens sont produits, avec des Codes du travail élastiques et des taux de pollution robustes, on ne s’embarrasse pas vraiment de ces questions. On s’intéresse à l’avenir. Les Européens, eux, s’occupent du passé. Leur richesse repose désormais sur les zones post-industrielles, les centres historiques post-aristocratiques, les palais post-coloniaux, les geôles post-arbitraires et les cathédrales post-chrétiennes.

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