Les rebondissements de l’histoire à Saint-Gingolph et ailleurs

Publié le 26 juillet 2024

Recueillement sur les tombes des fusillés de Saint-Gingolph. © J.P.

En ce mardi ensoleillé le bourg franco-suisse se remémorait le massacre et l’incendie du 23 juillet 1944. Mais tant de fois ce jour, il fut question d’un épisode récemment révélé. L’histoire n’est pas écrite pour toujours. Il s’agit de la redécouvrir sans cesse. En Suisse, en France, partout. Un roman nous le rappelle.

L’événement est connu. Des résistants, ou prétendus tels, tuent des soldats allemands et une Française sur les hauteurs, le samedi. Et le dimanche, des SS et des douaniers nazis arrivent de Thonon avec l’ordre de raser le village. Les habitants de la partie française fuient en hâte vers la Suisse qui a ouvert la frontière. Le président de commune valaisan André Chaperon et le brigadier Julius Schwarz qui commande les nombreux soldats helvétiques sur la frontière tentent et réussissent un coup de bluff. Ils vont voir les chefs du commando à l’hôtel de France et les menacent: s’ils mettent le feu au-dessous de la ligne du train, s’ils touchent à l’église commune, les Suisses interviendront. Cela n’empêche pas l’incendie de plusieurs maisons et six malheureuses personnes restées sur place, dont le curé, d’être tuées d’une balle dans la tête.

Le brigadier Julius Schwartz

Il y avait donc des raisons de saluer la solidarité franco-suisse. Comme sur la plaque mémorielle, au cimetière commun où les tombes des uns et des autres se mêlent. Mais le discours de la maire de la commune française, Géraldine Pflieger, ajoutait cette fois une autre note. Elle a évoqué les révélations de deux historiens zurichois, récemment rapportées par Le Temps et d’autres journaux. Les criminels du 23 juillet se sont réfugiés en Suisse trois semaines plus tard quand l’armée allemande s’est retirée de la Haute-Savoie. Après maintes péripéties, des renvois, des retours, des fuites ailleurs, ils s’en tirèrent à bon compte. Le Conseil fédéral considéra alors qu’ils ne devaient pas être jugés. Leurs noms et leurs sorts furent rappelés lors de la cérémonie, où fut mentionné qu’en ce lieu on trouva «le pire et le meilleur de l’humain».

Il faut dire que des centaines d’Allemands, à la débâcle, tentèrent de trouver refuge en Suisse. Un vieux monsieur, centenaire, pied hésitant mais verbe clair, alors jeune homme à Lugrin, se souvient d’avoir été tétanisé par les motards du commando qui le dévisagèrent, en route vers Saint-Gingolph ce dimanche matin. Fernand Bugnon se souvient aussi de cet ami qui lui raconta plus tard ce qu’il ne devait pas répéter: se promenant du côté de Novel, après la libération, il entendit du bruit dans un bosquet. Un Allemand terrorisé qui cherchait la frontière. Il l’aida. Chut.

Tant de zones d’ombre encore. Un habitant de Saint-Gingolph, âgé de huit ans à l’époque, Jean-Pierre Jacquier, nous racontait il y a peu que les «résistants» auteurs de l’opération irréfléchie du 22 n’étaient que des «voyous». A preuve, ils auraient pillé les logements des Français passés en Suisse, avant l’arrivée des sinistres vengeurs ou après leur départ. La Résistance avait ses héros mais aussi ses opportunistes de tout poil…

Ce n’est bien sûr pas ce qui préoccupait les gens du lieu, réunis la veille de la cérémonie officielle, au cimetière, pour une rencontre plus intime. Sans discours. Dans le silence et la pudeur. Chacun, chacune déposait une rose blanche sur les six tombes des fusillés.

A toute échelle on ne cesse de découvrir des pans méconnus de l’histoire. Ainsi un roman historique récent fait un certain bruit outre-Jura: Un monde à refaire de Claire Deya (Editions de l’Observatoire). La trame qui remonte aussi à 1944 et aux années suivantes se nourrit de deux faits peu connus. La France a détenu, après la fin de l’Occupation, plus d’un million de prisonniers de guerre allemands. Arrêtés sur place ou dans d’autres pays qui les y ont transférés. Le gouvernement n’était pas pressé de les libérer car nombre d’entre eux étaient mis au travail pour la reconstruction, l’aide aux paysans. Et le déminage. On a peu dit que la côte méditerranéenne avait été truffée de ces pièges, pour contrer un débarquement allié, survenu d’ailleurs en août 1944. Désamorcer ces dizaines de milliers de mines, de types divers et perfectionnés, fut un travail gigantesque et dangereux qui dura plus de deux ans. Des centaines de volontaires et de prisonniers allemands furent tués ou blessés dans l’exercice. Les chiffres précis ne sont pas pas connus, non publiés pour ne pas décourager les bonnes volontés. L’opération était conduite par l’ingénieur et grand résistant Raymond Aubrac (1914-2012). Les accords internationaux et le CICR excluent en principe le travail forcé des prisonniers de guerre. Mais les Alliés fermèrent les yeux.

L’auteure d’Un monde à refaire, Claire Deya, imagine les destins bouleversés et croisés d’hommes et de femmes, de France et d’Allemagne, avec leurs amours souvent douloureuses, leurs peurs, leurs quêtes du passé fracassé, leurs pulsions de haine ou de paix. Les imbroglios apparaissent plus intimes, plus sentimentaux que politiques. Mais après la lecture de toutes ces histoires entremêlées, on s’interroge: pourquoi donc ces dévouements et ces sacrifices au nom du nouveau départ de la France sont-ils si peu rappelés et honorés? Les pouvoirs et les scribes du récit national, pour maintes raisons, ouvrent les yeux sur certains chapitres, les ferment sur d’autres. Partout. Rien n’interdit de chercher à découvrir d’autres facettes du passé, qui nourrit plus qu’on ne le pense d’ordinaire notre présent et notre avenir.

Commentaires

Les commentaires sont les bienvenus ! Pour préserver la qualité des échanges, merci de respecter notre charte des commentaires.

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire

À lire aussi

PolitiqueAccès libre

La Suisse fracturée?

C’est en tout cas ce que redoute Thomas Aeschi, chef du groupe parlementaire UDC au Conseil national. Il lance un cri d’alarme après le rejet de l’initiative sur la Suisse à dix millions qu’il avait concoctée avec ses amis il y a quatre ans.

Jacques Pilet
Politique

La mise en spectacle du monde et ses trompe-l’œil

De tout temps, les puissants ont usé de leur image et de leur verbe pour s’affirmer. Dans des mises en scène cadrées, contrôlées. Mais avec la technologie d’aujourd’hui, la fiction devient envahissante. Le G7 d’Evian, qui n’a rien produit de concret, ne fut qu’un show orchestré. Scruté aussi par une (...)

Jacques Pilet

La guerre, l’euphorie et l’effroi

Les Européens ont toutes raisons de détester la guerre. Mais quelques-uns de leurs chefs paraissent fascinés par sa perspective. Le 14 juillet que prépare Emmanuel Macron en atteste. Outre les Français, des Britanniques, des Allemands et des Ukrainiens défileront ensemble, en présence d’Ursula von der Leyen. Ce vacarme,
comme (...)

Jacques Pilet
Politique, Sciences & Technologies

Les grandes oreilles d’Elon Musk pourraient espionner l’Europe depuis la Suisse

A Loèche, en Valais, l’installation de 40 antennes Starlink relance les inquiétudes autour de la souveraineté numérique suisse. Derrière ce projet porté par SpaceX se profile la question de l’accès des autorités américaines aux données transitant par le sol helvétique. Entre soupçons d’anciennes collaborations avec la NSA et extraterritorialité du (...)

Martin Bernard
Politique

Ce que la votation du 14 juin dit de nos fantasmes

Les «pour» et les «contre» l’initiative «Pas de Suisse à dix millions» échangent dans les médias des arguments rationnels, des chiffres, des prévisions, des hypothèses d’avenir. C’est le jeu. Un peu court. Le sujet est aussi émotionnel. Normal, puisque l’on parle de notre pays, de notre futur, de la vie (...)

Jacques Pilet
Economie, PolitiqueAccès libre

Plus d’heures de travail, moins de salaire

Alors qu’en Suisse les hôpitaux, les EMS et de nombreux secteurs peinent à recruter, le Parlement fédéral multiplie les attaques contre le droit du travail. Conditions de travail dans les soins, salaires minimaux, travail dominical ou temps partiel: sous la pression des milieux patronaux et des assureurs, plusieurs protections des (...)

Bon pour la tête
Histoire

La faille qui a permis à Voltaire de dévaliser l’Etat français

Voltaire ne s’est pas contenté d’écrire contre le pouvoir. En 1730, avec le mathématicien La Condamine, il monte un syndicat de treize complices pour exploiter une faille légale dans une loterie d’Etat, raflant l’équivalent de plusieurs millions d’euros sans enfreindre une seule loi. Une opération qui le rend riche et (...)

Martin Bernard
PolitiqueAccès libre

Jusqu’où la Suisse peut-elle absorber la croissance de sa population?

Michel Vonlanthen réagit à l’article de Jacques Pilet «Trop d’étrangers? Vieux débat… sur l’avenir». En prévision de la votation du 14 juin prochain sur l’initiative populaire «Pas de Suisse à 10 millions!», il analyse les tensions liées à la croissance démographique en Suisse et interroge le rôle des dynamiques économiques (...)

Bon pour la tête
Histoire, CultureAccès libre

Grandson–Morat: le trésor, le mythe et les ombres de l’Histoire

A l’occasion du 550e anniversaire des batailles de Grandson et de Morat, le Musée historique de Berne revisite un épisode fondateur de l’histoire suisse. Entre trésors bourguignons mythifiés, mise en scène édulcorée et relecture contemporaine parfois biaisée, l’exposition interroge notre rapport à l’Histoire. Et révèle, en creux, les tensions entre (...)

Jean-Claude Péclet
Economie, Politique

Trop d’étrangers? Vieux débat… sur l’avenir

L’initiative contre une Suisse à dix millions divise dans toutes les couches de l’opinion. Les «pour» et les «contre» ont de bonnes raisons. Au-delà des consignes de partis, jetons un regard sur le passé et les futurs possibles.

Jacques Pilet
Politique

Sortir du nucléaire: un choix de raison pour l’avenir de la Suisse

Face aux risques majeurs, aux coûts croissants et aux évolutions technologiques, le nucléaire apparaît comme une impasse pour la Suisse. A l’inverse, les énergies renouvelables et la production décentralisée offrent une voie sûre, durable et économiquement viable. Il est temps de repenser notre modèle énergétique en misant sur l’autonomie locale (...)

Bon pour la tête
Politique, Sciences & Technologies

e-ID: le TF valide malgré les soupçons d’ingérence

En écartant pour des motifs formels des recours visant Swisscom, Ringier et TX Group, entreprises soupçonnées d’ingérence dans le référendum sur l’e-ID de septembre 2025, le Tribunal fédéral valide un scrutin au résultat serré sans trancher sur le fond. Une décision qui laisse en suspens des questions sensibles sur l’influence (...)

Anne Voeffray
Economie, PolitiqueAccès libre

Des villes néerlandaises interdisent la publicité pour la viande

A Amsterdam, la publicité pour la viande disparaît peu à peu de l’espace public au nom de la lutte contre le changement climatique. Cette décision, déjà suivie par plusieurs villes néerlandaises, relance un débat sensible: jusqu’où peut-on encadrer la consommation pour des raisons écologiques? En Suisse, où la promotion de (...)

Bon pour la tête
Politique

Les accords Suisse-UE cachent «une intégration sans précédent» à l’UE

L’expression «Bilatérales III», soigneusement choisie par le Conseil fédéral, minimiserait les conséquences constitutionnelles des accords entre la Suisse et l’Union européenne signés le 13 mars dernier, sur lesquels le peuple se prononcera. C’est la conclusion du professeur émérite Paul Richli, mandaté par l’Institut de politique économique suisse de l’Université de (...)

Martin Bernard
Economie, PolitiqueAccès libre

Biens volés, restitutions gelées: pourquoi l’Europe garde encore l’argent des anciens régimes africains

Des milliards gelés, quelques millions restitués: du Nigeria à l’Algérie, l’écart entre les avoirs saisis par les pays européens et les sommes effectivement rendues aux Etats africains ne cesse de s’élargir. Enquête sur un système qui sait bloquer l’argent sale, mais peine à le rendre.

Bon pour la tête
PolitiqueAccès libre

Quand le passé historique nous rattrape

Plusieurs pans de l’histoire s’imposent au souvenir ces temps-ci. Un film français nous renvoie à la collaboration avec Pétain. Les USA publient une liste énorme des membres du parti nazi. En Suisse, des historiens se battent jusqu’au Tribunal fédéral pour l’ouverture de documents interdits sur le passage chez nous de (...)

Jacques Pilet