Le très discuté décret «piscine interdite aux étrangers» de la Ville de Porrentruy

Publié le 4 août 2020

La piscine municipale de Porrentruy interdite aux « étrangers » pour faire cesser les « incivilités », une mesure que les autorités jugent efficace, mais discutée de part et d’autre de la frontière. – © DR

Entendant lutter contre les incivilités dans le bassin municipal, la mairie ajoulote vient d’y interdire d’entrée les non-Suisses, une mesure visant principalement des jeunes de France voisine.

Y aurait-il, tout compte fait, un monde d’après? Le Covid-19 avait provoqué la fermeture de la frontière franco-suisse. Cette décision bilatérale, sans précédent en temps de paix, en a comme autorisé une autre, unilatérale, celle-là: jeudi 30 juillet, la mairie de Porrentruy, dans le canton du Jura, a pris un décret interdisant aux «étrangers» l’accès à la piscine municipale du chef-lieu ajoulot, à l’exception de ceux résidant ou travaillant en Suisse, y séjournant en touristes. Causes invoquées par les auteurs de cette mesure administrative: les risques inhérents au nouveau coronavirus, mais, surtout, les incivilités. Population implicitement visée: de jeunes Français au profil de «cités», souvent associés, dans la réalité ou dans l’imaginaire, aux immigrations maghrébine et subsaharienne.

En charge des loisirs, qui plus est membre d’un parti progressiste, le PCSI, Parti chrétien-social indépendant, le municipal Philippe Eggertswiler assume cette interdiction, prise de concert avec le vice-maire Julien Loichat, portant, lui, l’étiquette rose-verte. Le chrétien-social indépendant se défend de toute discrimination en rapport avec quelque origine que ce soit. «Seule la question sanitaire et sécuritaire a guidé notre choix», affirme-t-il. S’il s’agissait de limiter à «1200» le nombre de visiteurs quotidiens, il importait certainement plus encore de mettre fin aux «incivilités»: agressions physiques et verbales, chevauchement ou passage en dessous des grilles d’enceinte de la piscine pour éviter de payer l’entrée, etc.

L’équipe gérant la piscine avait d’abord fait œuvre de pédagogie pour tenter de raisonner les fauteurs de troubles, mais cela n’a pas suffi, selon l’élu municipal. Contrairement à la décision d’interdiction. Son effet a semble-t-il été immédiat. «Depuis lors, les gens qu’on ne voyait plus, notamment des personnes âgées, reviennent profiter de l’eau et des pelouses», constate Philippe Eggertswiler. «Il doit être bien clair pour tous que ces incivilités n’ont rien à voir avec des questions d’identités culturelles. Ici même dans le canton du Jura, des jeunes d’origine suisse se comportent parfois mal», tient à préciser celui qui, dans le civil, dirige un foyer accueillant des adolescents en difficulté, avec toute l’expérience que cela confère: «Ce sont des jeunes qui peuvent entendre beaucoup de choses quand on parvient à créer un lien avec chacun d’eux, la chose étant plus difficile quand ils sont en groupe», note-t-il. Et de regretter que les Jeunes socialistes jurassiens, à quelques mois des élections cantonales, «sans doute une manœuvre politique», aient lancé une pétition pour exiger de la mairie de Porrentruy l’annulation du décret.

Ce n’est pas la première fois que le canton du Jura fait face, l’été, dans ses piscines, à l’incorrection de voisins français. «Il y a trois ou quatre ans, nous avions connu une situation similaire à la piscine de Boncourt (commune ajoulote, patrie du cigarettier Burrus, située à la frontière avec Delle en Territoire de Belfort, ndlr), rappelle l’actuel maire Lionel Maître, un démocrate-chrétien. «Les règles n’étaient pas respectées, des jeunes se montraient agressifs, insultaient la clientèle, se souvient-il. Pour remédier à cette situation, nous avions introduit un tarif préférentiel pour les habitants de Boncourt, plus élevé pour les autres. Si bien que certains de ces frontaliers aux mauvais comportements s’étaient rabattus sur les piscines de Porrentruy et de Delémont, où ils s’étaient à nouveau mal conduits». Ces jeunes venaient de Delle, de Belfort, de Montbéliard, «ils avaient le même profil», ajoute le maire de Boncourt dans un sous-entendu.

La France voisine ne manque ni de piscines, ni de bases de loisirs. Delle, 5800 habitants, est équipée d’un centre aquatique comprenant un bassin couvert et un autre en plein air. Mais l’herbe suisse est peut-être plus verte. Traverser la frontière augure d’un petit voyage. Et puis, Covid oblige, la communauté de communes présidant aux destinées de la piscine de Delle a limité à 120 le nombre de baigneurs pouvant s’y trouver au même moment. De plus, alors que les horaires d’ouverture s’étalent de 9h00 à 20h00 au bassin de Porrentruy, ils sont à Delle entrecoupés d’une interruption entre 13h30 et 14h30, l’établissement fermant ses portes à 18h30. La piscine delloise a pris la semaine dernière ses premières mesures coercitives à l’encontre de deux individus coupables d’incivilités, désormais interdits de centre aquatique, indique une employée. «Au courant» de la décision de la mairie de Porrentruy, elle s’abstiendra de «la commenter», tout en soulignant qu’à Delle, il serait impossible d’adopter cette mesure préventive. 

Un élu jurassien de centre-droit, qui souhaite garder l’anonymat, estime pour sa part que «les jeunes impliqués dans ces incivilités à répétition sont perdus pour la société. La responsabilité de l’Etat français est grande, son laxisme est incompréhensible.»

Comme les Jurassiens doivent louer la frontière nationale qui les sépare de la France, ce pays aux problèmes insolubles… L’argument souverainiste permet à la mairie de Porrentruy de camoufler une décision que certains trouveront courageuse et responsable, d’autres, discriminatoire et stigmatisante. «Voyez ce qui se passe à Etampes!» Le municipal Eggertswiler ne peut s’empêcher de faire allusion à l’une de ces situations délétères qui enveniment les rapports sociaux dans l’Hexagone. Deux bandes rivales réunissant des dizaines d’adolescents se sont affrontées vendredi dernier sur une base de loisirs de l’Essonne, en région parisienne, sans faire de blessés.

Sur Twitter, depuis le début de l’été, comme en réponse au hashtag #LaPoliceTue, fleurisent, suite à des agressions ou incidents mortels, d’autres mots-clés, tels que #Ensauvagement, un mot du ministre de l’Intérieur, ou #LaRacailleTue, un expression même plus codée désignant les «Noirs» et les «Arabes». Deux camps se donnant du «fachosphère» et de l’«islamo-gauchiste» s’insultent copieusement.

Ces joutes, ces invectives, Ali Lagouiz les connaît par cœur. Il relativise. Joint par téléphone sur le lieu de ses vacances dans le sud de la France, ce responsable associatif, directeur du Club Ados de Delle, situé à La Voinaie, un quartier cumulant les difficultés, dit être informé de la fermeture de la piscine de Porrentruy aux «étrangers». «Ces jeunes, ces profils, comme on dit, je les connais, je travaille avec eux tous les jours, raconte-t-il. Ils font face à des personnes qui les regardent mal. Ils se renferment sur eux-mêmes, alors qu’ils ont quelque chose de bon en eux. Ce ne sont pas des délinquants. On est dans une région très respectueuse des lois.» Pour beaucoup, un discours de déni. Pour d’autres, une raison de croire qu’un autre «narratif», plus positif, moins fataliste, est possible. En juillet, Ali Lagouiz a emmené ses jeunes deux semaines à la découverte du département français du Jura. Pour août, il craint qu’ils soient «impactés» par la fermeture de la piscine de Porrentruy aux étrangers.

A Delle, où Marine Le Pen a récolté près de 44% des voix au second tour de la présidentielle de 2017 face à Emmanuel Macron, dans ce Territoire de Belfort où le résultat de la candidate du parti d’extrême droite Rassemblement national a parfois dépassé la barre des 50%, l’«immigration», respectivement l’«islam» demeurent des sujets lancinants. Auxquels se greffe l’«insécurité», alimentée par les «incivilités».

Ces deux derniers points, dans la continuité des problèmes de piscines, devraient faire l’objet de rencontres dans les prochains mois entre les villes de Porrentruy, Montbéliard, Delle et Belfort, annonce Philippe Eggertswiler. Les «s’meurs», comme on dit dans le Jura, n’auront pas le dernier mot.

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires

À lire aussi

Politique

Russie-Ukraine: feu vert pour la Suisse

Alors que la guerre en Ukraine s’enlise, une étroite fenêtre diplomatique semble s’entrouvrir. Forte de sa tradition de neutralité et de médiation, la Suisse pourrait saisir cette occasion pour renouer avec son rôle historique et contribuer à relancer une dynamique de paix.

Guy Mettan
Politique, HistoireAccès libre

En faveur d’une Europe réconciliée, de l’Atlantique à l’Oural

Face aux tensions géopolitiques, l’Europe doit choisir entre l’escalade durable ou une nouvelle architecture de paix. Au-delà des logiques d’affrontement, une réconciliation avec la Russie, telle que la défendaient déjà De Gaulle et Churchill, offrirait une alternative à la fragmentation actuelle. Bien qu’elle puisse sembler utopique, cette perspective mérite réflexion, (...)

Klaus J. Stöhlker
Politique

Sahara occidental: la realpolitik contre l’autodétermination

Entre principes juridiques et rapports de force, le Sahara occidental reste un révélateur des tensions qui traversent la scène internationale. Ajustements diplomatiques européens, repositionnements américains, choix français et posture algérienne illustrent les contradictions d’un dossier où se croisent décolonisation inachevée, enjeux de souveraineté et intérêts stratégiques. Au-delà du conflit territorial, (...)

Nordine Saadallah
Economie, Politique

L’attrait des villages

Pour les petites communes reculées, la survie démographique et financière est un exercice précaire. Si un Crésus sauve la mise à Crésuz, à Albinen, on paie pour éviter de disparaître. Tandis qu’aux Planchettes, on ferme l’école du village. Trois réalités d’une même fragilité.

Jacques Pilet
Economie, Politique

Affaire Epstein: trois millions de documents lèvent le voile sur un système financier opaque

La publication massive d’archives par le Département de la Justice américain relance l’affaire Jeffrey Epstein bien au-delà du seul volet sexuel. Réseaux bancaires suisses, flux financiers suspects, proximités politiques et soupçons de liens avec des milieux du renseignement: ces millions de pièces dessinent le portrait d’un dispositif d’influence tentaculaire dont (...)

Martin Bernard
Politique

Une schizophrénie helvétique

A Davos comme ailleurs, la Suisse continue de faire illusion sur sa neutralité et son rôle de médiatrice. Mais la réalité est tout autre: elle participe à des exercices de l’OTAN, s’implique contre la Russie et souhaite signer avec l’UE des accords qui, loin d’être uniquement techniques, transformeront ses institutions. (...)

Georges Martin
PolitiqueAccès libre

Big Donald et l’attaque de la diligence groenlandaise

Tel un hors-la-loi, Trump s’est attaqué au Groenland. Il frappera encore. Les Européens, après des décennies de léchage de bottes et de soumission, se retrouvent médusés et impuissants face à cette tentative de hold-up qu’ils croyaient impossible. Mais jusqu’à quand accepterons-nous de nous laisser humilier et vassaliser, alors que d’autres (...)

Guy Mettan
Politique

Bataille pour la liberté d’expression

Dans plusieurs pays européens, les prises de parole publiques déviant du récit dominant sur divers sujets, tels que la guerre en Ukraine, sont diffamées par les grands médias et, parfois, poursuivies par les appareils d’Etat. On l’a vu avec la lourde sanction qui a frappé l’ex-colonel suisse Jacques Baud. L’UE (...)

Jacques Pilet
Politique

L’Europe devrait renouer avec l’Afrique sans discuter

A force de crises et de maladresse diplomatique, l’Europe a laissé s’éroder son influence en Afrique. Celle-ci est pourtant un partenaire clé pour l’avenir européen. Tandis que la concurrence s’impose sur le continent, Bruxelles et ses Etats membres amorcent un timide réajustement. Mais pour renouer avec des partenaires africains lassés (...)

Guy Mettan
Politique

La France est-elle entrée en révolution?

Le pays est devenu ingouvernable et la contestation populaire ne cesse d’enfler. La France fait face à une double crise de régime: celle de la Ve République et celle du système électif. Les Français, eux, réclament davantage de souveraineté. L’occasion, peut-être, de mettre fin à la monarchie présidentielle et de (...)

Barbara Stiegler
PolitiqueAccès libre

Pacifistes, investissez dans l’armement!

Le journal suisse alémanique «SonntagsZeitung» n’a aucun scrupule: dans sa rubrique Argent, il recommande désormais, avec un certain enthousiasme, d’acheter des actions dans le secteur de la défense… lequel contribue à la paix, selon certains financiers.

Marco Diener
Culture

Vallotton l’extrême au feu de glace

A propos de la rétrospective «Vallotton Forver» qui a lieu à Lausanne, dix ans après l’expo déjà mémorable du Grand Palais à Paris, et d’un petit livre d’une pénétrante justesse sensible de Maryline Desbiolles.

Jean-Louis Kuffer
Histoire

La Suisse des années sombres, entre «défense spirituelle» et censure médiatique

En période de conflits armés, la recherche de la vérité est souvent sacrifiée au profit de l’union nationale ou de la défense des intérêts de l’Etat. Exemple en Suisse entre 1930 et 1945 où, par exemple, fut institué un régime de «liberté surveillée» des médias qui demandait au journaliste d’«être (...)

Martin Bernard
PolitiqueAccès libre

Qui a des droits et qui n’en a pas, la démocratie à géométrie variable

Les votations cantonales vaudoises en matière de droits politiques, notamment pour les résidents étrangers, soulèvent des questions allant bien au-delà des frontières cantonales et nationales. Qu’est-ce qu’une communauté? Qui a le droit d’en faire partie? Qui en est exclu? Est-ce la raison et la logique ou bien plutôt les affects (...)

Patrick Morier-Genoud
Economie

La crise de la dette publique: de la Grèce à la France, et au-delà

La trajectoire de la Grèce, longtemps considérée comme le mauvais élève de l’Union européenne, semble aujourd’hui faire écho à celle de la France. Alors qu’Athènes tente de se relever de quinze ans de crise et d’austérité, Paris s’enlise à son tour dans une dette record et un blocage politique inédit. (...)

Jonathan Steimer
Politique

La guerre entre esbroufe et tragédie

Une photo est parue cette semaine qui en dit long sur l’orchestration des propagandes. Zelensky et Macron, sourire aux lèvres devant un parterre de militaires, un contrat soi-disant historique en main: une intention d’achat de cent Rafale qui n’engage personne. Alors que le pouvoir ukrainien est secoué par les révélations (...)

Jacques Pilet