Le CICR ou l’embonpoint humanitaire

Publié le 14 avril 2023

Peter Maurer, président du CICR (2012-2022). – © DR

La débâcle du Crédit suisse et les actuelles difficultés financières du CICR n’ont rien à voir entre elles. A quelques points près... Les deux institutions, fondées au XIXème siècle, dans des domaines totalement différents, ont marqué l’identité suisse. Et aujourd’hui, dans les deux maisons, des milliers de collaborateurs craignent de perdre leur emploi. Enfin dans les deux cas, beaucoup s’interrogent sur les responsabilités, de nature et de gravité évidemment incomparables. Le Parlement se penche sur la question du Crédit suisse. Et qui au CICR? Là, on est encore dans le brouillard. Comment son budget adopté l’automne dernier a-t-il pu soudain révéler un trou de plusieurs centaines de millions?

L’histoire récente de cette indispensable organisation interroge. Il y a dix ans, son budget global était d’environ 1,2 milliards de francs. Celui adopté pour 2023 atteint 2,8 milliards. Venu de la diplomatie, ex-secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères, le président du CICR Peter Maurer, a profondément marqué cette décennie (2012-2022). Sous sa coupe, avec l’entourage qu’il s’est choisi, le champ d’action s’est considérablement élargi. De sa mission de base, la protection et le soutien des prisonniers de guerre et politiques, il est passé à une vaste ambition: protéger les «personnes vulnérables» à travers le monde. Donc en cas de famines, de maladies, d’inondations, de tremblements de terre et d’autres situations de crises humanitaires, telle les afflux de réfugiés. Le CICR entrait ainsi en compétition avec d’autres organisations internationales. Il multipliait ses délégations et missions: dans 80 pays, en crise ou en position politique importante. New York, Moscou, Pékin… et aussi à Abu Dhabi ou même le Luxembourg avec une cellule chargée de la recherche cybernétique. Ce réseau multiple étant dirigé de la centrale genevoise qui occupe 900 personnes. Les besoins financiers ont donc explosé. Ils sont fournis pour 90% par des Etats. La Suisse fait sa part avec la prise en charge des frais du siège et la participation, en lien avec la DDC, à plusieurs projets. Mais le gros du financement est assuré par de grands pays, comme les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, l’Allemagne. Et l’Union européenne pour une grosse part. A noter que la Chine apporte une modeste contribution, manifestement peu inquiète de voir des délégués rendre visite à ses prisonniers politiques, car il n’en est simplement pas question.

Une croissance aussi énorme et rapide du budget pose une foule de problèmes. De gestion, d’encadrement, de structures sur le terrain. Un exemple? Aider les réfugiés en Ukraine et dans les pays voisins, c’est fort bien. Mais le faire, là et ailleurs, en distribuant des cartes de crédit et du cash de main à main, faute de trouver des partenaires locaux fiables, est-ce vraiment le bon moyen?

L’embonpoint humanitaire n’est pas critiquable en soi mais il a ses risques. D’abord il absorbe beaucoup d’énergie pour motiver les donateurs. Les organisations privées, dépendant, elles, de la générosité du public, comme la Croix-Rouge suisse, Helvetas, Pain pour le prochain et d’autres, le savent bien: elles multiplient à grands frais les courriers dans toutes les boîtes aux lettres, avec force petits cadeaux, du genre cartes postales. Le poste «marketing» gonfle plus vite que celui des opérations sur le terrain.

La méthode est tout autre au CICR qui dépend de la bonne volonté des Etats. La diplomatie humanitaire que savait fort bien pratiquer Peter Maurer consistait davantage à faire bien voir l’institution, à trouver des fonds plutôt qu’à convaincre les gouvernements d’ouvrir leurs prisons.

Le risque de cette dépendance est économique mais aussi politique. Il serait naïf de penser que les donateurs n’ont pas, dans certains cas, quelque arrière-pensée géostratégique. A preuve: les projets financés spécifiquement ont plus de succès que d’autres. L’argent afflue pour l’Ukraine, se fait beaucoup plus rare pour l’est du Congo. Il est permis d’ailleurs de se demander quelles raisons ont soudain poussé, début 2023, particulièrement trois pays, les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et le Canada, à réduire drastiquement leurs contributions (on parle de moins 30%). Souci d’économie bien sûr. Mais encore? Avançons une hypothèse, invérifiée mais plausible. Cette décision est tombée au moment où le gouvernement américain tançait la Suisse à bras raccourcis en raison des bémols qu’elle apporte à son soutien au camp occidental face à la guerre en Ukraine. N’a-t-il pas exprimé ainsi, avec ses plus proches alliés, une petite semonce indirecte? Car si le CICR est une organisation internationale, ses liens helvétiques sont cependant étroits. Sa haute gouvernance, les membres de l’assemblée doivent avoir le passeport suisse. Ses cadres nourrissent traditionnellement une grande proximité avec le DFAE.

Voilà qu’aujourd’hui, le chiffre de 1’500 licenciements avancés par le directeur Mardini paraît dépassé. La coupe décidée en mars (430 millions) entraînerait en fait, tout compris, quelque 3’000 départs. Sur un effectif de 22’000 personnes. Un choc inouï.

On ne peut s’en tenir à une explication simpliste («la faute à pas de chance!»). Le personnel se demande comment on en est arrivé à une telle expansion risquée. La réponse est pourtant simple: elle a été voulue et menée par le président Peter Maurer et ses amis. Qui aurait pu contrôler, critiquer le cas échéant, cette politique? C’est simple aussi: personne. L’assemblée est cooptée. L’organe de contrôle interne est composé de membres de cette même assemblée. Il n’existe aucune surveillance externe. Des changements aux postes à haute responsabilité seraient envisagés. Mais tous les noms qui circulent sont proches de l’homme-clé de la décennie galopante, Peter Maurer. Des changements drastiques dans le fonctionnement sont hautement improbables. 

Qu’une institution d’une telle ampleur fonctionne ainsi en vase clos, sans aucun regard extérieur et indépendant, pose pourtant un sérieux problème. Pour la Suisse aussi, en raison de son engagement financier ainsi que de ses liens particuliers avec la grande maison, et de sa propre image. Ce qui pour l’heure ne préoccupe nullement les arcanes bernoises, accablées de soucis, il est vrai, infiniment plus graves.

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