La pitoyable prestation du président de l’ASF

Publié le 26 novembre 2021

Dominique Blanc, le président de l’Association suisse de football, le 21 novembre, sur le plateau du TJ de la RTS présenté par Fanny Zürcher. – © DR – Capture d’écran

Sur le plateau du Téléjournal de la RTS, Dominique Blanc, qui est à la tête de l’Association Suisse de Football, a expliqué pourquoi il est important que l’équipe suisse ne boycotte pas la Coupe du monde qui aura lieu au Qatar: parce que celle-ci permet d'œuvrer à la promotion des droits de l’homme. Y croit-il lui-même ou est-il simplement cynique?

Le spectacle donné dimanche 21 novembre sur la RTS par Dominique Blanc, le président de l’Association Suisse de Football, a été pitoyable. Souvent balbutiant, il a ânonné les éléments de langage qui justifient le non boycott de la prochaine Coupe du monde de football, laquelle aura lieu au Qatar du 21 novembre au 18 décembre 2022. «On est d’avis que le puissant instrument qu’est le football doit être utilisé pour faire progresser les droits de l’homme et les droits des personnes au Qatar», a-t-il récité. La présentatrice du téléjournal, Fanny Zürcher, a eu beau lui rappeler timidement que les Coupes du monde au Brésil (2014) ou en Russie (2018) avaient peu fait progresser ces droits dans les pays concernés, Dominique Blanc a persévéré, comme ébahi que l’on puisse remettre en question la vilaine propagande dont il est le zélé serviteur. «Le boycott enlèverait la lumière du monde sur le Qatar, alors qu’au contraire en gardant la lumière de tous les médias du monde sur le Qatar, probablement qu’on va pouvoir faire progresser les choses.» Le jour où une coupe du monde de la mauvaise foi est organisée, il ne fait aucun doute que le président de l’ASF y fera des étincelles.

Si Dominique Blanc est ainsi venu prêcher les vertus de l’industrie du football sur le plateau du TJ de la RTS, c’est qu’après la qualification de l’équipe suisse pour cette Coupe du monde, les Jeunesses socialistes proposent que nos footballeurs boycottent l’événement. C’est un rapport d’Amnesty international qui les a encouragé à se manifester. Un rapport qui demande au Qatar, «à  un an de la Coupe du monde de football, de faire cesser les abus contre les travailleurs immigrés, dont beaucoup ont contribué à la construction des stades du Mondial-2022.»

«On a reçu des chiffres exactement contraires de la FIFA et du gouvernement qatari»

«6500 ouvriers sont morts pendant cette construction», a exposé Fanny Zürcher au président de l’ASF. «On a reçu des chiffres exactement contraires de la FIFA et du gouvernement qatari», lui a répondu Dominique Blanc. «Vous contestez ces chiffres?», a demandé la journaliste. «Je ne suis pas capable de vous dire aujourd’hui quels sont les chiffres qui sont justes et quels sont les chiffres qui ne le sont pas», a répondu, comme lobotomisé, le prudent président.

Qui a aussi expliqué que des entreprises suisses travaillaient au Qatar, et même des banques  ­̶̶  comme si c’était là un gage d’honnêteté et d’humanisme. Dominique Blanc voulait sans doute dire qu’il n’y a pas que l’ASF, en Suisse, à se rendre complice d’un régime totalitaire.

Ce qui a été choquant dans cette pitoyable intervention, ce n’est pas tant que le président de l’ASF fasse la démonstration du cynisme des organisateurs de compétitions sportives internationales, mais qu’il nous prenne pour des abrutis. Une Coupe du monde de football est un business comme un autre. Un business où les droits humains sont un détail. Si le diable annonçait vouloir organiser une Coupe du monde en enfer, Dominique Blanc et ses pairs n’y verraient aucun inconvénient, pourvu que leur tiroir-caisse se remplisse. Et celles et ceux qui suivent les retransmissions des matchs sur la RTS – les jeunes socialistes demandent aussi à la chaîne de ne pas acheter les droits de retransmission de cette Coupe du monde – eux non plus n’y verraient pas d’inconvénient, pourvu qu’ils puissent crier Hop Suisse! dans leur salon.

Le football est une marchandise et le président de l’ASF un boutiquier

Si Dominique Blanc avait été sincère, il aurait expliqué que les droits humains n’entrent que très peu en considération dans l’organisation et la tenue d’une coupe du monde, que le sport lui-même n’est qu’un prétexte. Qu’il est payé pour faire en sorte que le spectacle du football ait lieu et que ses organisateurs et ses investisseurs engrangent des profits financiers, que ce soit au Qatar ou ailleurs.

«Est-ce vraiment moral d’y aller?», a naïvement demandé la journaliste Fanny Zürcher. «Bien sûr, que c’est moral», aurait dû lui répondre le président de l’ASF. Parce qu’aujourd’hui la morale du monde, celle qui agit, est marchande. Alors que «tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation»*, le football est une marchandise, les footballeurs et les spectateurs aussi. Et le président de l’ASF un simple boutiquier.


*Guy Debord, in «La société du spectacle»  

Le passage au téléjournal du président de l’ASF, le 21 novembre

Les propos de Sepp Blatter, ancien président de la FIFA, quant à l’attribution de la Coupe du monde au Qatar

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