L’Europe aux mains des fachos? Pas si vite!

Publié le 14 juin 2024

L’hémicycle du Parlement européen à Bruxelles, en session plénière. – © European Union, 2024

Nous voilà éberlués devant le théâtre confus de la France. En revanche bien peu intéressés par le nouveau visage du Parlement européen. Qui pèsera pourtant, indirectement sur la Suisse aussi. Marée d’extrême droite? Où mène-t-elle? De quels fonds monte-t-elle? A voir de plus près.

Cela a été dit, les deux blocs traditionnels, droite classique et centre-droit d’un côté, social-démocrate de l’autre, même bousculés et écornés, gardent une majorité. Diverses formations droitistes progressent. Influentes à travers leurs voix et surtout leurs discours qui souvent déteignent sur les vieux partis. Ces souverainistes n’ont aucune intention de démolir l’édifice, ils tiennent à leurs sièges confortables à Strasbourg. Aucune de ces mouvances échauffées ne veut la fin du système démocratique. A la différence des tenants d’Hitler ou Mussolini dans les années 30. En France comme en Allemagne, les dites extrême droites prennent soin d’écarter les quelques nostalgiques. L’AfD a limogé sa tête de liste, un certain Krah, effectivement cracra. Il n’empêche que derrière ces efforts de dédiabolisation et de normalisation autoproclamée, à la base racisme et xénophobie bouillonnent. Tiktok déborde de témoignages d’Arabes, de Noirs effarés, certains disent vouloir quitter le pays.

Ces partis sont loin d’être d’accord entre eux. Dispersés entre divers groupes parlementaires. Voyez une Giorgia Meloni serrer Ursula van der Leyen dans ses bras, applaudir les livraisons d’armes à l’Ukraine, et un Viktor Orbán d’accord sur à peu près rien avec la présidente de la Commission. A noter que le Premier ministre hongrois est certes resté en tête mais s’est découvert, à cette occasion, un redoutable et jeune concurrent, moins allergique à Bruxelles. Ces messieurs-dames ont le verbe haut quand ils glorifient leur nation mais savent s’accommoder des réalités… et des bénéfices que peut apporter l’appartenance à l’UE. Ils savent mettre de l’eau dans leur vin.

En Allemagne, la coalition au pouvoir a reçu une claque retentissante. L’AfD a gagné six sièges (sur 720 donc), la moitié du score de la droite classique (CDU-CSU). Elle en espérait plus. Mais le tout jeune parti, créé en janvier par Sarah Wagenknecht a attiré nombre de ses sympathisants. Ces nouveaux venus ont capté 6,2% des voix, plus que les libéraux (FDP) présents au gouvernement. La brillante députée au Bundestag, en rupture avec ses ex-amis de la gauche (Die Linke), n’a rien d’une extrémiste. Elle veut de nouvelles règles, strictes et respectueuses, pour l’immigration, elle insiste sur le soutien au tissu industriel et surtout refuse la livraison d’armes à l’Ukraine, demande de tout faire pour aboutir à la fin de la guerre, par la négociation. Cette position, quoi qu’en disent les médias, trouve de larges échos dans un pays qui n’a pas oublié son lourd passé. En particulier dans sa partie est, l’ex-RDA, qui se sent négligée par les pôles de pouvoir et de richesses à l’Ouest et au Sud de la république.

Le RN de Bardella-Le Pen? Sa victoire est spectaculaire, avec 12 sièges en plus. Mais déjà, dans sa course aux élections législatives maintenant, il modère le ton au chapitre de l’UE. Pour éviter d’effrayer les Français qui ne souhaitent pas ajouter un chaos européen à leur propre pétchi.

L’ensemble du tableau est bien plus nuancé que ne le disent les obsédés simplistes de la menace facho. Au sud? En Espagne l’extrême droite Vox reste sous les 10%. Au Portugal, un parti proche, Chega, moins de 10 aussi. En Grèce, la droite gouvernementale reste en tête et voit un soubresaut inattendu des gauches jusque-là malmenées (Syriza et Paso). Au Nord, bien des surprises aussi. Avec une percée de la gauche et des écologistes en Suède, en Finlande et même au Danemark dont le gouvernement se veut le champion des barrages anti-migrations. L’extrême droite s’est effondrée à ces latitudes.

Et en Pologne, qui pèse lourd avec ses 53 députés? Le parti au gouvernement de Donald Tusk, ex-président du Conseil européen, se réjouit d’être en tête. Mais la droite du PiS, farouchement anti-européenne, battue aux dernières élections nationales, s’en tire encore plutôt bien, presque à égalité avec le vainqueur. Et voilà que surgit une jeune formation (Konfederacja), libérale et très hostile à l’UE, qui décroche 12% des voix et 9 sièges. La démocratie-chrétienne et la gauche arrivent loin derrière.

Nuances donc mais globalement l’avance des droites les plus marquées pose de sérieuses questions trop peu débattues. L’une des clés de leur succès, surtout à l’Est, c’est la colère face à une tendance lourde, la «wokeness», l’envahissant débat sur les genres, la culpabilisation systématique des mâles, les sermons chargés de reproches sur l’écologie. Les discours vertueux ne passent pas bien partout.

Quant à la social-démocratie qui a tant apporté, elle peine à renouveler son approche, son style, ses propositions. Elle paraît fatiguée. Pas partout, d’accord, mais assez largement, les résultats du vote récent l’attestent. Beaucoup ne croient plus à ses promesses et se disent: pourquoi ne pas essayer l’autre bord, ces droites extrêmes que l’on n’a pas encore vues au pouvoir?

Enfin et surtout pourquoi tant d’Européens brandissent si fort leur attachement au nationalisme? Celui-ci étant plus ou moins compatible avec le projet communautaire.

Parce que la Nation est perçue comme le foyer, le refuge, le repère identitaire dans les temps tourmentés. L’UE est perçue comme un outil utile en matière économique malgré ses défauts, plus discutable dans sa dimension politique. L’idéal fédéraliste des fondateurs, en panne depuis longtemps, s’éloigne encore un peu plus. Du fait même de la politique menée par les gouvernementaux et par l’image que ceux-ci ont donnée du projet. Peu d’Européens croient à son efficacité dans la gestion des migrants. La crainte qu’ils inspirent part d’une réalité alarmante en certains endroits, mais aussi d’un fantasme. En France on vote beaucoup plus pour le RN dans les campagnes où il y a peu d’étrangers que dans les villes où ils sont nombreux. Autre paradoxe piquant: les Français établis dans le Maghreb, familiers donc de sa population, ont applaudi Bardella.

Au désintérêt général des opinions publiques devant l’activité du Parlement de Strasbourg s’ajoute l’arrogance de l’appareil, celle de la présidente de la Commission, surgie sans avoir jamais passé par le vote populaire, en donne une illustration caricaturale. En toutes matières elle fait la leçon, elle harangue dirigeants et populations. Elle engage l’Europe en Ukraine et au Moyen Orient au-delà de ses compétences et dans le refus du débat. Cela finit par crisper.

Il paraît si évident que les défis actuels exigent des efforts communs. Pour moduler l’immigration. Pour relancer la technologie européenne. Pour la transition écologique. Pour la défense… si possible adaptée aux risques réels et non fantasmatiques. Pour affronter le gouffre des finances publiques de tant d’Etats, France en tête. Pour réagir à la paupérisation rampante. Bref, il conviendrait de se serrer les coudes pour redonner du nerf à nos sociétés fatiguées, éprouvées par la pandémie et la crise énergétique, confrontées à la montée en puissance des géants du monde. Des Etats-Unis à la Chine.

Des pas sont faits en ce sens. Mais le ressort est mou. Faut-il vraiment attendre de nouveaux coups durs pour le sursaut?

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