«Ils n’ont jamais donné leur accord pour être de la chair à canon»

Publié le 15 avril 2022

Un véhicule blindé russe détruit et des soldats russes tués lors d’une offensive ukrainienne dans la région de Donetsk, le 1er avril dernier. – © armyinform.com.ua

Depuis le début de la guerre en Ukraine, les refus de servir émanant de militaires et de représentants des forces spéciales russes se multiplient. Les réseaux sociaux et les médias russes qui diffusent depuis l’étranger font état de plusieurs centaines de cas. Pourquoi et comment ces refus ont-ils lieu?

Sophie Perrelet, Geneviève Piron et Jil Silberstein, auteurs de l’initiative «Russie-Ukraine Les voix de la société civile», 10 avril 2022.


Formellement, rappelons qu’il n’y a pas de guerre entre l’Ukraine et le Russie (les autorités russes interdisent ce mot et présentent l’agression comme une «opération spéciale»). Par conséquent les ordres de mission pour l’Ukraine manquent de légalité. Le plus souvent, ces ordres de services ne sont pas même consignés sur un document (il semblerait que de nombreuses recrues mal informées aient également signé des contrats sous la contrainte). Le mensonge et le déni qui règnent dans les sphères du pouvoir se répercutent donc sur le moral des troupes, qui se retrouvent face à l’arbitraire dans un flou juridique total.

Au début de la guerre, douze OMON de la région de Krasnoïarsk ont refusé de partir. Tous motivaient ce refus par le fait que leur contrat ne contenait aucune mention d’une possible mission au-delà des frontières. Le 24 mars dernier, ils ont été licenciés, sans suite pénale – un événement qui n’a pas manqué de faire grand bruit dans la sphère civile

Sur les réseaux sociaux, des activistes anti-guerre, tout en fournissant des liens vers des ressources et des contacts avec des avocats bénévoles, ont diffusé cette information et incité les forces de l’ordre à refuser de servir en suivant cet exemple, pour se protéger et défendre leurs droits. 

Responsable d’un site d’information et de défense des droits des militaires, Maxime Grebeniouk rapporte qu’aujourd’hui, dans les locaux des procureurs et des juges des régions frontalières de l’Ukraine, les demandes de refus de servir «forment des piles qui vont jusqu’au plafond»: «Ils ne savent pas quoi en faire, parce que ces documents sont établis et qu’ensuite, il n’y a nulle part où les envoyer; alors ils menacent leurs auteurs de poursuites pénales» (qui sont illégales1).

Parmi ces rapports, les journalistes de Mediazon ont lu celui d’un chauffeur de camion du FSB qui s’est retrouvé dans des combats en Ukraine, alors qu’il n’avait reçu aucune indication sur le type de «mission» à laquelle on l’envoyait. «Mon travail dans ce pays est totalement infondé, argumente-t-il, il met ma santé et ma vie en danger.»

Un autre chauffeur militaire envoyé en «mission spéciale» raconte s’être retrouvé sous les tirs: «Les pertes en hommes et en matériel qui avaient lieu sous mes yeux m’ont fait comprendre qu’on nous avait envoyés au cœur des actions armées, là où la mort serait inévitable.»

«Ces hommes sont souvent envoyés dans des camions recouverts d’une bâche, les balles sifflent littéralement autour d’eux, raconte leur défenseur, si bien que même ceux qui ont fait la Tchétchénie, et qu’on ne peut pas vraiment traiter de froussards, comprennent que ça ne va pas: ils n’ont jamais donné leur accord pour être de la chair à canon! Alors, beaucoup refusent de partir.»

Certaines unités ne sont pas préparées à la guerre. C’est le cas des troupes de la police anti-émeute, souples et mobiles, qu’on emploie en Ukraine pour sécuriser des prises militaires stratégiques – comme des gares – et qui ne sont ni formées ni équipées pour le combat. Ces hommes sont frustrés de devoir opérer sous les tirs face à des militaires ukrainiens lourdement armés.

Dès les premiers jours de la guerre, des recrues ont envoyé des vidéos et des messages de type «maman, c’est l’horreur, on m’a envoyé en Ukraine…» (messages ensuite interrompus par un silence inquiétant). Ces communications ont provoqué l’effroi: le ministre de la Défense avait pourtant promis de ne mobiliser que des professionnels pour cette «opération spéciale». Très vite, les Ukrainiens ont renforcé l’angoisse des familles en publiant un site accompagné d’une hotline intitulés «Rentre vivant d’Ukraine2». En contrepoint du silence et des mensonges russes, le Ministère de la Défense ukrainien offre des ressources permettant de s’informer sur le sort de soldats disparus, d’échanger brièvement avec un prisonnier ou de récupérer un corps. La crainte généralisée est que les familles russes ne récupèrent jamais même les cercueils de zinc.

Pendant ce temps, à Saint-Pétersbourg, le Comité des Mères de soldats reçoit toujours plus de demandes d’information, en premier lieu de familles qui ont perdu la trace d’un jeune. 

Le Comité des Mères de soldats s’est fait connaître pendant la première guerre de Tchétchénie quand plus de cent mères de jeunes recrues se sont engagées à partir rechercher leurs fils, allant parfois jusqu’à s’opposer physiquement aux chars. Elles se sont mobilisées sans relâche pour obtenir des informations, faire respecter les droits, parfois obtenir le corps de ces jeunes. Comme pour toute la société civile, les activités du Comité des Mères de soldats ont été progressivement étouffées jusqu’à ce que, en octobre 2021, les autorités déclarent secrètes les données ayant trait aux militaires. Le Comité est toujours actif, mais cette mesure récente du FSB ne lui permet plus de défendre les droits des individus – et donc d’empêcher les soldats de disparaître en-dehors des radars. Le Comité en est réduit à informer sur les moyens de se protéger contre les abus, mais sa directrice se plaint de l’apathie et du manque de résistance des mères, rapidement découragées par les obstacles3.

Les rumeurs qui circulent évoquent la crainte que soit déclarés l’état de guerre ou une mobilisation générale4. Alors, les minces champs d’action encore autorisés aux défenseurs de la population seraient définitivement minés, laissant la main libre à un Etat virant un peu plus radicalement au mode totalitaire.


1Nikita Sologoub, Mediazon, 6 avril 2022: «Personne n’a accepté d’être de la chair à canon», récit d’un ombudsman militaire sur ces Russes qui refusent de servir (leur nombre s’élève déjà à des centaines).

226 février

3Source ici.

4Source ici.

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires

À lire aussi

Politique

Alexeï Navalny et la grenouille équatorienne

Accusations intempestives, toxines exotiques et emballement médiatique: le scénario des empoisonnements russes se répète inlassablement. Après les cas Markov, Litvinenko ou Skripal, voici l’affaire Navalny, la dernière en date. Pourtant, à chaque fois, les certitudes politiques précèdent les preuves. Entre communication soigneusement orchestrée et zones d’ombre persistantes, une question demeure: (...)

Guy Mettan
Politique

La fureur du verbe et de l’ego

Face à l’Iran, un homme seul est sur le point de décider entre la guerre et la paix, entre l’offensive d’une armada ou les pourparlers. D’autres ont à choisir entre le prolongement d’un conflit abominable entre l’Ukraine et la Russie ou la recherche d’une issue. Que se passe-t-il dans la (...)

Jacques Pilet
Politique

Russie-Ukraine: feu vert pour la Suisse

Alors que la guerre en Ukraine s’enlise, une étroite fenêtre diplomatique semble s’entrouvrir. Forte de sa tradition de neutralité et de médiation, la Suisse pourrait saisir cette occasion pour renouer avec son rôle historique et contribuer à relancer une dynamique de paix.

Guy Mettan
Politique

Epstein était-il vraiment un «agent russe», comme le suggèrent certains médias?

Les documents déclassifiés révèlent des contacts réels entre le financier pédocriminel et des figures russes, dont un ex-vice-ministre proche du FSB et des tentatives répétées de contacts avec Vladimir Poutine et Sergueï Lavrov. Si certains médias occidentaux y voient la marque d’un agent d’influence du Kremlin, les preuves d’une collaboration (...)

Martin Bernard
Politique

L’Europe dans le piège américain

«Etre un ennemi des Etats-Unis peut être dangereux, mais être leur ami est fatal», affirmait Henry Kissinger. Les Européens, qui voient leur position stratégique remise en cause, en font aujourd’hui l’amère expérience. Pourtant, aussi brutale et déconcertante soit-elle, la nouvelle stratégie géopolitique américaine a cela de bon qu’elle secoue l’Europe. (...)

Georges Martin
Politique, HistoireAccès libre

En faveur d’une Europe réconciliée, de l’Atlantique à l’Oural

Face aux tensions géopolitiques, l’Europe doit choisir entre l’escalade durable ou une nouvelle architecture de paix. Au-delà des logiques d’affrontement, une réconciliation avec la Russie, telle que la défendaient déjà De Gaulle et Churchill, offrirait une alternative à la fragmentation actuelle. Bien qu’elle puisse sembler utopique, cette perspective mérite réflexion, (...)

Klaus J. Stöhlker
Politique

Pourquoi l’Iran est un piège pour Trump et les Etats-Unis

L’Iran s’impose aujourd’hui comme l’un des dossiers géopolitiques les plus sensibles de la présidence Trump. Entre promesse de mettre fin aux «guerres sans fin», pressions idéologiques internes et rivalités stratégiques mondiales, toute escalade militaire risquerait de transformer une crise régionale en tournant majeur de l’ordre international. Retour sur les racines (...)

Hicheme Lehmici
Politique

L’histoire tordue et effacée: une arme de guerre

Trump révise le passé des Etats-Unis et du monde pour le glorifier. Le pouvoir ukrainien efface l’héritage culturel russe. Poutine met entre parenthèses l’horreur de l’ère stalinienne. Xi Jinping fait de même avec la Révolution culturelle meurtrière de Mao. Israël écrase les traces et le souvenir de 5000 ans de (...)

Jacques Pilet
Politique

L’Europe devrait renouer avec l’Afrique sans discuter

A force de crises et de maladresse diplomatique, l’Europe a laissé s’éroder son influence en Afrique. Celle-ci est pourtant un partenaire clé pour l’avenir européen. Tandis que la concurrence s’impose sur le continent, Bruxelles et ses Etats membres amorcent un timide réajustement. Mais pour renouer avec des partenaires africains lassés (...)

Guy Mettan
Politique

Pendant que l’Europe s’adonne à la guerre, le reste du monde avance

Les violences spectaculaires, les discours alarmistes et l’emballement idéologique ne relèvent pas du hasard. Mais tandis que l’Europe s’enferme dans la fureur et une posture irresponsable, le reste du monde esquisse les contours d’un ordre mondial alternatif fondé sur le dialogue, la retenue et la multipolarité.

Guy Mettan
Politique

Comment jauger les risques de guerre 

A toutes les époques, les Européens ont aimé faire la fête. Des carnavals aux marchés de Noël, dont la tradition remonte au 14e siècle en Allemagne et en Autriche. Et si souvent, aux lendemains des joyeusetés, ce fut le retour des tracas et des guerres. En sera-t-il autrement une fois (...)

Jacques Pilet
Politique

Les Etats-Unis giflent l’Europe et font bande à part

Sismique et déroutante, la nouvelle stratégie de sécurité américaine marque une rupture historique. Après un exercice d’introspection critique, Washington opte pour un repli stratégique assumé, redessine sa doctrine autour des priorités nationales et appelle ses partenaires — surtout européens — à une cure de réalisme. Un tournant qui laisse l’Europe (...)

Guy Mettan
Politique

A Lisbonne, une conférence citoyenne ravive l’idée de paix en Europe

Face à l’escalade des tensions autour de la guerre en Ukraine, des citoyens européens se sont réunis pour élaborer des pistes de paix hors des circuits officiels. Chercheurs, militaires, diplomates, journalistes et artistes ont débattu d’une sortie de crise, dénonçant l’univocité des récits dominants et les dérives de la guerre (...)

Jean-Christophe Emmenegger
Politique

L’enfer dans lequel Israël a plongé les Palestiniens

Le quotidien israélien «Haaretz» fait état du rapport conjoint de douze ONG israéliennes de défense des droits humains. Un rapport qui affirme que les deux dernières années ont été les plus destructrices pour les Palestiniens depuis 1967. Sans oublier l’intensification et la brutalité de la colonisation qui continue.

Patrick Morier-Genoud
PolitiqueAccès libre

L’inquiétante dérive du discours militaire en Europe

Des généraux français et allemands présentent la guerre avec la Russie comme une fatalité et appellent à «accepter de perdre nos enfants». Cette banalisation du tragique marque une rupture et révèle un glissement psychologique et politique profond. En installant l’idée du sacrifice et de la confrontation, ces discours fragilisent la (...)

Hicheme Lehmici
Politique

La guerre entre esbroufe et tragédie

Une photo est parue cette semaine qui en dit long sur l’orchestration des propagandes. Zelensky et Macron, sourire aux lèvres devant un parterre de militaires, un contrat soi-disant historique en main: une intention d’achat de cent Rafale qui n’engage personne. Alors que le pouvoir ukrainien est secoué par les révélations (...)

Jacques Pilet