Homosexualité en Afrique de l’Ouest: comment la colonisation a effacé des siècles de tolérance

Publié le 20 mars 2026

© DR

L’idée selon laquelle l’homosexualité serait «non-africaine» est aujourd’hui martelée par de nombreux dirigeants du continent africain. Pourtant, les sources historiques, linguistiques et anthropologiques racontent une tout autre histoire. Des Yoruba du Nigeria aux Nankani du Ghana, en passant par le royaume du Dahomey, l’Afrique de l’Ouest précoloniale connaissait, tolérait et parfois célébrait les relations entre personnes de même sexe. C’est bien l’homophobie et non l’homosexualité qui fut importée par les colons.

Un article de Kofi Ndale repris du site Afrik.com

Lorsque le président ougandais Yoweri Museveni signe en 2023 l’une des lois anti-LGBT les plus sévères au monde, il invoque la défense des «valeurs africaines». Quand le Ghana, le Sénégal ou le Nigeria durcissent leur arsenal répressif, le même argument revient: l’homosexualité serait un «cadeau empoisonné de l’Occident».

Cette affirmation est pourtant démentie par un corpus croissant de travaux universitaires. L’historien Bright Alozie, de l’université de Portland, le formule sans ambiguïté: l’Afrique précoloniale était globalement tolérante envers les différentes sexualités; c’est la colonisation qui a importé l’homophobie structurelle.

Fluidité de genre et lexique: l’exemple de la culture Yoruba

La société yoruba (sud-ouest du Nigeria et Bénin) offre l’un des exemples les plus documentés. L’historienne Oyèrónkẹ́ Oyěwùmí, dans son ouvrage The Invention of Women (1997), démontre que la hiérarchie sociale yoruba reposait sur l’ancienneté et le rôle communautaire, non sur le sexe biologique.

Dans ce cadre, les relations entre personnes de même sexe relevaient de ce que le chercheur Ajibade (2013) appelle une «culture du silence»: elles étaient connues, mais ne faisaient l’objet d’aucune répression.

D’ailleurs, le terme yoruba Adofuro (désignant une personne pratiquant des relations anales) est aussi ancien que la langue elle-même. Pour les linguistes, c’est la preuve irréfutable que ces pratiques n’ont pas été «importées», mais faisaient partie du paysage social bien avant l’arrivée des premiers Européens.

Les Yan Daudu Haoussa: une identité au-delà de la binarité

Dans le nord du Nigéria, la culture haoussa connaît depuis des siècles la figure des yan daudu: des hommes adoptant une expression de genre féminine et occupant des rôles d’intermédiaires sociaux ou d’organisateurs de cérémonies. Leur existence, documentée par l’anthropologue Rudolf Gaudio dans Allah Made Us (2009), témoigne de la reconnaissance d’un spectre de sexualité fluide. Leur marginalisation progressive coïncide précisément avec l’imposition du droit colonial britannique et le durcissement des interprétations religieuses.

Carte de la diversité sexuelle et de genre en Afrique de l’Ouest précoloniale

Le mariage entre femmes: une institution sociale et lignagère

L’un des phénomènes les plus frappants est l’institution du mariage entre femmes, documentée dans plus d’une trentaine de sociétés africaines (Igbo du Nigéria, Nankani du Ghana, Dahomey).

Chez les Igbo, des femmes riches ou de haut rang pouvaient épouser d’autres femmes en versant la dot traditionnelle. La «femme-mari» accédait alors à un statut social équivalent à celui d’un homme, siégeant parmi les anciens. L’anthropologue Ifi Amadiume (Male Daughters, Female Husbands, 1987) montre comment cette fluidité permettait aux femmes de devenir socialement des hommes.

Bien que cette institution servait avant tout la continuité du lignage, elle prouve que la conception du genre était radicalement différente de la binarité rigide imposée plus tard par l’Occident.

Spiritualité et transidentité: le rôle sacré des rôles non-binaires

La diversité sexuelle était souvent ancrée dans les cosmologies ouest-africaines. Des prêtres transgenres, dont l’expression de genre était indissociable de leur autorité spirituelle, étaient signalés jusqu’au XXe siècle.

En Afrique centrale, les chibados d’Angola, des devins masculins vivant comme des femmes, étaient considérés comme dotés de pouvoirs surnaturels. Les Portugais, ne voyant que «déviance», ont violemment réprimé ces pratiques dont ils ignoraient la dimension sacrée. Cet héritage survit encore aujourd’hui dans le travestissement rituel du candomblé brésilien et du vaudou haïtien.

Cas d’école: Les Bafia du Cameroun

Selon l’ethnologue Günther Tessmann, l’homosexualité masculine chez les Bafias du Cameroun y était non seulement tolérée mais encouragée comme étape du développement sexuel des jeunes garçons, visant notamment à protéger la sexualité des jeunes filles avant le mariage.

L’homophobie: le véritable héritage de l’ère coloniale

Si ces réalités sont méconnues, c’est que les colonisateurs ont délibérément effacé ces traces, les interprétant comme une preuve d’«infériorité» africaine.

Les puissances coloniales ont systématiquement imposé des codes pénaux criminalisant l’homosexualité. L’Empire britannique a été le plus radical: selon la chercheuse Leah Buckle, 66 % des pays africains du Commonwealth criminalisent encore l’homosexualité aujourd’hui, contre 33 % des pays francophones. Ce n’est pas une coïncidence culturelle, mais le legs direct des lois victoriennes. D’ailleurs la Namibie a récemment célébré la suppression de l’ancienne loi coloniale qui condamnait l’homosexualité.

L’évangélisation missionnaire a parachevé ce travail en diffusant une morale sexuelle patriarcale européenne. Aujourd’hui, l’influence des mouvements évangéliques américains conservateurs en Afrique de l’Est poursuit cette dynamique de sape historique.

Conclusion: sortir du mythe pour retrouver la mémoire

Affirmer que l’homosexualité est «non africaine», c’est paradoxalement adopter la vision de l’ancien colonisateur. Comme le souligne la juriste Sylvia Tamale, ce discours est «un mythe au service de ceux qui sont au pouvoir».

Rendre visible cette histoire occultée n’est pas une tentative d’imposer un modèle occidental, mais précisément une invitation pour l’Afrique à renouer avec sa propre mémoire et sa complexité originelle. La diversité sexuelle ne vient pas d’ailleurs: elle a toujours fait partie du sol africain.

Lire l’article original

S’abonner
Notification pour
1 Commentaire
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires

À lire aussi

Politique

La guerre en Iran vue d’Afrique

Même si les responsables politiques font preuve d’une certaine retenue, par crainte de mesures de rétorsion, aux yeux d’une bonne partie de l’opinion publique africaine, la guerre menée par les Etats-Unis et Israël en Iran est illégale et relève de l’hégémonie occidentale sur le reste du monde.

Catherine Morand
Société

Foot contre train, enfants sages et devoir conjugal

La circulation des trains en gare de Lausanne a été perturbée après des tirs d’engins pyrotechniques, ce qui a excité les moralisateurs amateurs. Cela tandis que la SNCF interdit certains wagons aux enfants alors qu’il serait préférable de les interdire aux adultes. Bonne nouvelle: le glas du devoir conjugal sonne (...)

Patrick Morier-Genoud
Politique

La colonisation israélienne se poursuit dans toute sa brutalité en Cisjordanie

Des récents articles du quotidien israélien «Haaretz» et du «Monde diplomatique» relatent comment Israël soutient les colons qui continuent de voler leurs terres aux Palestiniens de Cisjordanie. Comment, aussi, des étudiants israéliens ont exigé la démission du directeur de leur école qui désirait leur parler de la violence des colons. (...)

Patrick Morier-Genoud
PolitiqueAccès libre

Fin de l’aide au développement: vers une nouvelle solidarité mondiale?

La réduction massive de l’aide au développement dans le monde marque un tournant historique. Si elle provoque une crise humanitaire majeure, elle révèle aussi l’hypocrisie d’un modèle fondé sur la dépendance. Car derrière les coupes budgétaires, c’est tout un système de domination économique et politique qui vacille. En Afrique comme (...)

Markus Mugglin
PolitiqueAccès libre

Colonialisme danois

Les Européens s’agitent, effarés, devant la menace d’annexion du Groenland par les USA. Mais qu’en pensent les habitants de cette île, la plus grande du monde, plus proche de l’Amérique que de l’Europe? Ils ne portent pas le Danemark dans leur cœur. Et pour cause. Ils n’ont pas oublié les (...)

Jacques Pilet
Politique

L’Europe devrait renouer avec l’Afrique sans discuter

A force de crises et de maladresse diplomatique, l’Europe a laissé s’éroder son influence en Afrique. Celle-ci est pourtant un partenaire clé pour l’avenir européen. Tandis que la concurrence s’impose sur le continent, Bruxelles et ses Etats membres amorcent un timide réajustement. Mais pour renouer avec des partenaires africains lassés (...)

Guy Mettan
Politique

L’enfer dans lequel Israël a plongé les Palestiniens

Le quotidien israélien «Haaretz» fait état du rapport conjoint de douze ONG israéliennes de défense des droits humains. Un rapport qui affirme que les deux dernières années ont été les plus destructrices pour les Palestiniens depuis 1967. Sans oublier l’intensification et la brutalité de la colonisation qui continue.

Patrick Morier-Genoud
Politique

Et si l’on renversait la carte du monde!

Nos cartes traditionnelles, avec le nord en haut et le sud en bas, offrent un point de vue arbitraire et distordu qui a façonné notre vision du monde: l’Afrique, par exemple, est en réalité bien plus grande qu’on ne le perçoit. Repenser la carte du globe, c’est interroger notre perception (...)

Guy Mettan
Politique

En Afrique, à quoi servent (encore) les élections?

Des scrutins sans surprise, des Constitutions taillées sur mesure, des opposants muselés: la démocratie africaine tourne à la farce, soutenue ou tolérée par des alliés occidentaux soucieux de préserver leurs intérêts. Au grand dam des populations, notamment des jeunes.

Catherine Morand
Politique

Soudan: la guerre de l’or et le prix du sang

Dans l’indifférence quasi générale de la communauté internationale, le Soudan s’enfonce depuis avril 2023 dans l’une des guerres les plus violentes, les plus complexes et les plus meurtrières du XXIᵉ siècle. Analyse.

Hicheme Lehmici
Politique

African Parks, l’empire vert du néocolonialisme

Financée par les Etats occidentaux et de nombreuses célébrités, l’organisation star de l’écologie gère 22 réserves en Afrique. Elle est présentée comme un modèle de protection de la biodiversité. Mais l’enquête d’Olivier van Beemen raconte une autre histoire: pratiques autoritaires, marginalisation des populations locales… Avec, en toile de fond, une (...)

Corinne Bloch
Politique

Quand la France et l’UE s’attaquent aux voix africaines

Nathalie Yamb est une pétroleuse capable de mettre le feu à la banquise. Elle a le bagout et la niaque des suffragettes anglaises qui défiaient les élites coloniales machistes du début du XXe siècle. Née à la Chaux-de-Fonds, d’ascendance camerounaise, elle vient d’être sanctionnée par le Conseil de l’Union européenne.

Guy Mettan
Politique

Trouver le juste cap dans la tempête

La tornade qui, en Europe, s’est concentrée sur la Suisse nous laisse ébaubis. Le gros temps durera. Ou s’éclaircira, ou empirera, selon les caprices du grand manitou américain. Les plaies seront douloureuses, la solidarité nécessaire. Il s’agira surtout de définir le cap à suivre à long terme, à dix, à (...)

Jacques Pilet
Culture

Quand Max Lobe dit le Bantou s’en va goûter chez Gustave Roud…

«La Danse des pères», septième opus de l’écrivain camerounais naturalisé suisse, est d’abord et avant tout une danse avec les mots, joyeuse et triste à la fois. La «chose blanche» romande saura-t-elle accueillir l’extravagant dans sa paroisse littéraire? C’est déjà fait et que ça dure! Au goûter imaginaire où le (...)

Jean-Louis Kuffer
Politique

Les pays africains condamnés à des simulacres d’élections présidentielles?

Les récentes élections au Gabon et le cas de Tidjane Thiam, interdit de présidentielle en Côte d’Ivoire, marquent-ils un retour à l’élimination des candidats présentant une menace pour les régimes en place et à des scores «à la soviétique»? Les scénarios auxquels nous assistons en ce début d’année 2025 ont (...)

Catherine Morand
Politique

La République démocratique du Congo au bord de l’effondrement

La nouvelle n’a pas fait grand bruit. Elle est pourtant le signal d’une évolution qui pourrait redessiner la carte géopolitique de l’Afrique. Après la prise de Goma au Sud-Kivu, la capitale provinciale du Nord-Kivu, Bukavu, vient de tomber aux mains de la milice du M-23, soutenue par le Rwanda. Le (...)

Jacques Pilet